samedi 2 août 2014

30 dans ta face


 .....Gilles regardait maintenant la construction avec détachement, avec une neutralité bienveillante. Il y a onze mois, quand il avait reçu ses papiers militaires, il n'aurait pas pensé qu'il pourrait en arriver à ce point de tranquillité, presque de fierté.
Il tournait autour du bâtiment, le centre tireur de Carpiagne, en observant les détails, les lignes du plan, la justesse utilitaire de cet objet architectural si particulier. L'armée au moment de son recrutement avait tout de suite saisi l'intérêt pour elle de sa formation de spécialiste du béton et après des classes écourtées, il s'était retrouvé là à étudier la construction de ce centre tireur avec une équipe militaire mais aussi civile. Il fallait faire une construction abritant les tourelles des chars posées sur le sol et au-dessus, des postes d'observations pour suivre les tirs et enseigner aux recrues le maniement de ces tourelles et des visées : un bâtiment entièrement tourné vers un objectif, un instrument de visée, une architecture concrète et militaire. Dans l'équipe, il y avait un ingénieur qui était un ami de Jean-Michel, un de ses anciens jeunes collaborateurs. Celui-ci, après des négociations, avait réussi à faire sortir Gilles de la caserne en évoquant des "nécessités de service et de travail" ce qui permit à Gilles de passer le reste de son service militaire en ville.
Mais le matin, il passait son treillis, il laçait ses pompes bien cirées, il aimait tout particulièrement retrousser les manches de sa chemise avec les cinq centimètres réglementaires et repasser parfaitement les plis du dos avec un paquet de cigarettes qui donnait, comme on lui avait appris, l'exacte distance depuis le col.
Il avait découvert une forme de rigueur, de tenue. Il aimait que les rôles soient clairs, il aimait la dégringolade hiérarchique des ordres et la nécessité d'un retour.
Et, comme il n'était pas en casernement, Hans était venu le rejoindre en automne. 





Mais, là, tranquillement, alors que les nouvelles classes étaient en train de s'affairer sur les tourelles et que leurs corps avaient encore du mal à s'obliger à tenir les ordres, lui, regardait ce centre tireur. Il lui trouvait une beauté utile, il avait tout particulièrement soigné le dessin du raccord entre la visière et le balcon ce qui avait plu aux gradés. Il avait aussi travaillé sur le son et les vibrations en concevant avec l'équipe un ferraillage particulier.
Alors, lorsqu'un petit caporal imberbe vint lui demander de se pousser pour effectuer le tir, Gilles lui lâcha : "30 dans ta face, mon gars, 30 dans ta face."
Le Capitaine l'appela par son prénom et ce "Gilles" prononcé ainsi hors de toute rigueur militaire suffit pour achever le caporal et le remettre à sa place.
Depuis le poste d'observation, casque sur les oreilles, il ne restait que les vibrations soudaines pour que Gilles sente enfin les tirs puissants dans son ventre et son bâtiment faire son travail et tenir ces tirs sous ses pieds.
Ce soir, il pourrait tout raconter à Hans et écrire à Momo.....

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