Comment ne pas tomber amoureux d'une telle image, d'une telle architecture ?
Vagues attendries faisant une onde, piliers en V si fins qu'on a envie de les tenir, fermeture en grille rythmant les vides et beau carré blanc à l'entrée...
Mais où sommes-nous ?
Mais qui êtes-vous, Monsieur l'Architecte ?
Au fond, il y a des palmiers, c'est donc le sud ? Oui !
Nous sommes de retour à Sidi-Bel-Abbès en Algérie. Et il n'y a pas si longtemps que nous y étions. Mais, quittant son immense dôme du marché moderne, nous voici, grâce à l'éditeur Cap devant... sa nouvelle poissonnerie ! Merveilleuse construction ! Et l'éditeur nous régale, il nous donne le nom de l'architecte, tenez-vous bien, Monsieur Mauri en personne ! Vous vous rappelez ?
Voilà bien le signe d'un grand architecte, d'un grand dessinateur n'ayant pas peur pour un objet au programme si modeste de dessiner un superbe bâtiment.
On se croirait au Brésil.
On se croirait à Royan.
Une fois encore, c'est la carte postale qui enregistre ce moment de l'histoire de l'Architecture, celle des petites pépites, celle des modesties de Province, celle, un peu loin des grandes icônes.
Espérons que nos amis algériens auront su conserver cette merveille et la protégeront bien. J'en suis certain. Oui, la vue satellite sur Google Earth nous montre la poissonnerie juste à côté du dôme du marché.
Ici, depuis longtemps, j'aime évoquer Marcel Lods. Évidemment il est très présent dans ma région, autour de Rouen et à Elbeuf. Son actualité régionale c'est ainsi la destruction honteuse de ses immeubles dans les Hauts-de-Rouen. Personne n'a bronché, surtout pas les responsables du Patrimoine en Région Normandie ou à la Mairie de Rouen.
Je reçois une annonce pour une exposition au MUS à Suresnes où Marcel Lods est associé à Eugène Beaudouin, je vous communique en fin d'article les informations, il y a aussi un cycle de conférences. C'est une bonne nouvelle et il me faudra trouver le temps de venir la voir. Allez-y !
Vous savez aussi que Marcel Lods et Eugène Beaudouin sont menacés à Clichy au travers d'un projet réalisé par Rudy Ricciotti. La Maison du Peuple, qui si le projet voit le jour, ne sera plus rien qu'un socle pour une tour dont je vous laisse juge de la qualité signalétique, pour les qualités architecturales respectueuses, on repassera... Ou pas. Dommage de la part d'un si bon architecte et surtout dommage pour ce chef-d'œuvre bafoué et écrasé. La Maison du Peuple devrait être littéralement intouchable. Oui, intouchable et cela veut dire que l'on ne peut pas lui accoler quoi que ce soit qui fasse rupture avec son environnement urbain. Les échelles, ça se respecte tout autant que la construction, Monsieur l'architecte.
Je vous offre une carte postale inédite de ce chef-d'œuvre :
On notera que l'éditeur Marco nomme la Maison du Peuple et les Halles. La carte postale reste difficile à dater mais je la crois du début des années cinquante. On y voit bien à droite la Maison du Peuple et sa façade superbe venir contraster avec la rue. On remarque que l'éditeur ne lui donne pas toute la place mais laisse la ville et sa rue jouer avec elle. La Maison du Peuple est chez elle en quelque sorte. Ciel blanchi, lumière venant de la gauche. Nous sommes à hauteur de piéton, la vraie place. Allez rigoler en regardant la vidéo du groupe Duval. Vous remarquerez que rien ne signale le contact entre la construction de Monsieur Ricciotti et la Maison du Peuple. Et pour cause... Et surtout, il faudra un jour faire une parodie de ce genre de machin communicationnel où les dessinateurs nous mettent des chaises de Jean Prouvé dans le décor en garantie de leur attention et de leur appartenance au club des modernistes convertis de justesse. Allez ! Mets-moi du Prouvé ! Comme un certain ancien ministre, demandait qu'on lui mette du blancos, du White sur les images du marché pour faire cosmopolite. Et la fenêtre s'ouvre sur la ville de Clichy, le vent fait tourner les pages du catalogue et au loin, à l'horizon ensoleillé sur une musique attendrie, la tour de spaghettis s'élève, majestueuse, forcément majestueuse ! Pouf, pouf, pouf !
Non ? Franchement, les gars... C'est une blague ? Et le Centre Pompidou cautionne ?
Même type de communication, belle image, belle image :
Mais l'autre actualité sur Marcel Lods qui, peut-être est un peu loin, peut-être est un peu trop proche, est l'édition d'un superbe et très touchant ouvrage sur Drancy.
Il est inutile de dire combien ce lieu est douloureux, combien pour un architecte qu'une histoire aussi difficile puisse entacher son œuvre est une chose pénible et injuste. Drancy c'est une architecture, belle, puissante, généreuse à l'idée de loger, d'habiter. Mais c'est aussi un camp de concentration, un camp de départ pour la mort, une ignominie dont, bien évidemment, il faudra toujours, toujours dégager l'architecte de cette responsabilité. Trop de petits redresseurs de tort de l'architecture moderne ont sauté sur le dos de Marcel Lods pour accuser son architecture à Drancy, comme si, intrinsèquement, elle était prédestinée à se transformer ainsi. Cette thèse est ridicule, elle est pourtant partagée, on la trouve par exemple, dans le malgré tout excellent ouvrage de François Maspero Les passagers du Roissy-Express, avec une mauvaise foi déconcertante. (voir pages 174 à 180)
C'est pour cette raison qu'il est toujours bien d'entendre les témoignages de ceux qui ont vécu cette douloureuse expérience et ce livre vient à point.
Ce livre est plus que poignant et Georges Horan-Koiransky nous donne l'exacte mesure de ce qui s'est joué ici, dans les immeubles de Marcel Lods. L'édition de ce témoignage dessiné et écrit est d'une grande tenue éditoriale. Texte explicatif qui remet en place l'ouvrage et l'auteur dans son époque, fac-similé du livre original, qualité d'impression, choix des typos et des papiers, tout est superbement tenu. Pierre Gaudin et Aude Garnier pour Creaphis éditions ont fait un travail vraiment remarquable. Il est donc aisé d'entrer avec Georges Horan-Koiransky dans son enfer. Il est aisé de saisir le drame, de le sentir palpiter, d'avoir même du mal à retenir l'émotion car la force de l'auteur c'est son dessin, fort, noir, solide et sans concession à ce qui se déroule là. Aucune mièvrerie doloriste mais l'œil et la main au service de ceux qui subissent, au service surtout de leur mémoire. Ce livre est un monument, un choc.
Les chapitres sur les enfants sont à peine lisibles tellement c'est dur. On oublie bien entendu ce débat sur la culpabilité de l'architecture car ce serait bien obscène que de vouloir se réfugier dans cette question. Le drame est ailleurs, dans les espaces maintenus sous les autorités des gendarmes français dont le rôle est pour le moins, si on en croit l'auteur, plus que douteux. Car exercer une violence c'est tenir son espace et accepter de jouer ce jeu est bien une ignominie historique.
Il est donc temps de diffuser ce livre le plus largement possible, de montrer comment tout lieu peut basculer en enfer.
Achetez-le et faites-le lire.
Achetez-le chez un libraire indépendant.
Quelques images :
Pour terminer, voici une carte postale de ces mêmes gratte-ciel de Marcel Lods à Drancy :
La carte postale est une édition ALFA, sans doute d'après-guerre vu son mode éditorial. L'architecte n'est pas nommé mais l'éditeur reprend bien ce terme de gratte-ciel qui doit, à lui seul, raconter son ambition et sa modernité. La correspondante au verso de la carte postale ne fait pas écho au drame qui s'est joué là, elle raconte sa vie, celle des enfants, de la Marraine, de Mémé. Il ne reste plus que le spectacle superbe de ces tours dans leur ciel comme si le silence tombé sur l'image devait recouvrir aussi la mémoire. L'architecture malgré tout tente encore de tenir debout. Est-ce raisonnable ? Que faire de cette distance, de ce doute ? Vivre ?
Bonjour Monsieur Aurélien Bellanger,
j'avais eu la joie de vous envoyer un courrier le 4 janvier pour vous demander de signaler la demande de classement du centre commercial de Claude Parent à Ris-Orangis. J'avais cru à tort, à une forme de proximité.
Depuis, vous passez à côté, tout proche, comme si vous ne vouliez pas y toucher de peur que l'on vous retire, sans doute, votre originalité.
Vous avez, en effet, depuis mon courrier, réalisé une chronique sur les centres commerciaux (!) et ce matin sur le Brutalisme, sans jamais évoquer le cas de Ris-Orangis et son combat.
Cette manière est bien particulière, celle qui consiste publiquement à user des cordes que l'on vous tend sans en rendre la tension.
Ce n'est pas très grave dans le fond, on a l'habitude. C'est l'histoire de la Droite. Il y a ceux qui agissent et ceux qui parlent.
Vous n'avez même pas répondu à ma lettre, même pas pour me dire non, laissant mon écoute à votre chronique me raconter votre dédain joyeux.
Le collectionneur de cartes postales est souvent penché sur ses cartes, loupe à la main, cherchant dans les replis des ombres, les détails qui lui feront pénétrer l'image.
Il n'est finalement jamais satisfait, ou, plus certainement, l'est toujours moins que le regardeur habituel qui passe rapidement sur la surface du carton, ne saisissant pas la chance, ici d'un bord de trottoir, là d'une affichette donnant une date ou encore d'un enfant jouant derrière une fenêtre. Il lui faut tout voir, dans un appétit décidé.
C'est pareil pour moi.
Ajoutez que les éditeurs de cartes postales, voulant satisfaire tout le monde, tentant des niches commerciales, ont multiplié les points de vue, décalant parfois de peu leur appareils photographiques pour donner à chaque acheteur l'image idéale qu'il veut envoyer à Mémé.
Et rapidement on se retrouve avec ce genre de chose :
Cette carte postale de Royan nous montre le portique qui n'existe plus suite à sa destruction stupide orchestrée pour, soi-disant, ouvrir la ville sur la mer. Preuve évidente et cas d'école d'une mairie n'ayant rien compris à la richesse de son architecture, n'ayant rien saisi de la justesse du plan d'urbanisme, bref, mairie ayant cédé aux fausses sirènes d'un renouvellement urbain passant forcément par la destruction sans analyse. Ici, la valeur d'usage étant bafouée par la valeur d'image. Ne soyons pas trop tristes, le portique va être reconstruit. Cela est une obligation morale.
J'étais donc déjà heureux ici, grâce à l'éditeur Cap de pouvoir le retrouver, de le revoir surtout à une époque où il était tout neuf, la place n'étant pas encore pavée. On voit presque le sable de la mer venir sous les pneus des automobiles.
D'ailleurs les automobiles vont m'aider à comprendre une séquence photographique. Si nous regardons le détail en haut à droite de la carte postale on voit une 4cv Renault garée le long de la rue et sur le parking une Traction Citroën. Maintenant, si nous sommes attentifs à la seconde carte postale, celle qui se rapproche de l'Hôtel de France, on retrouve bien les deux mêmes véhicules garés au même endroit. On devine aussi la même Panhard.
Il ne fait aucun doute qu'il s'agit de la même campagne photographique et que les deux photographies furent prises dans un intervalle très court puisque les autos n'ont pas bougé. Par contre, impossible de savoir dans quel ordre. Il va de soi que celle de l'Hôtel de France est orientée pour la clientèle de cet hôtel, donnant l'occasion au voyageur de montrer son lieu de villégiature. On notera aussi que l'éditeur Cap nous informe que son architecte est bien Monsieur Claude Ferret. C'est gentil et utile pour nous amateurs d'architecture. On pourra d'ailleurs en regarder le très subtil et délicat jeu de sa façade, comment il prend le portique sur son angle et comment également, jouant le toit plat en façade maritime, il arbore un toit tuilé en pente sur le côté ville. On notera la parfaite transparence du portique qui ne méritait pas son triste sort.
Il sera reconstruit.
Vous me faites souvent la joie de m'envoyer, de me donner, de me trouver des cartes postales. Parfois, je mets du temps à les publier, non pas que j'oublie votre générosité mais j'essaie de tenir aussi le rythme latent à mon blog et à mes propres obsessions. On dira que je compose. (Presque...)
Hier, je ne sais pas bien pourquoi, j'ai eu envie de vous montrer deux cartes postales envoyées par des amis artistes ou en pause.
Commençons par une carte postale envoyée par Cécile Desvignes :
Nous sommes de retour à Sidi-bel-Abbes en Algérie devant l'immense halle du marché. L'éditeur de cette carte postale est RE AR et le photographe est nommé : Didouche Mourad.
Cette halle est un chef-d'œuvre incontestable, une beauté brute et délicate venant ici jouer avec le reste de la ville et s'affrontant amicalement avec la petite tour carré et au fond, sur l'horizon, le silo à grain.
La pâleur bleu ciel partout répandue sur ce cliché est assez étonnante. On s'amusera, si on aime les automobiles, du parking largement rempli de Peugeot commerciales 203 et 403 toutes grises ! Pour lire et revoir cette belle halle et tout apprendre de l'architecture de Monsieur Mauri, je vous conseille un petit retour ici : http://archipostalecarte.blogspot.fr/2013/03/si-belles-halles-sidi-bel-abbes.html
L'autre envoi est un peu particulier, je vous le donne à voir :
Sur ce blog, nous aimons depuis longtemps le très beau travail de Hansjörg Schneider que nous avions, Claude Lothier et moi-même, invité pour l'exposition Persistante Perspective, au sein de notre école des Beaux-Arts du Mans.
Hansjörg Schneider fait partie de mes jalousies d'artistes car il sait faire de sa passion pour l'architecture et l'espace un beau et important travail. Je vous conseille plus que vivement d'aller voir son travail. Il aime les cartes postales et j'avais eu la chance, chez lui à Berlin, de voir sa collection dont j'eus immédiatement envie de m'emparer... Il faut dire que sa localisation, Berlin, lui permet de trouver des cartes postales d'une tout autre géographie, touchant aux anciens pays de l'Est, à la Russie soviétique aussi... Je vous laisse rêver.
Hansjörg Schneider coupe, découpe, gratte, dessine les cartes postales pour nous donner à voir en quelque sorte ce que nous n'en n'avions pas vu. Il en révèle les failles, les ouvertures et les espaces.
Ici ayant éreinté le fond du paysage, il replace l'architecture dans un no man's land qu'on dirait de neige. Nous sommes devant le... Attention... Ça va être long... Familienferienhein Michaelshof grâce à Volker Wurster. Bien entendu le nettoyage du paysage isole les constructions qui semblent s'opposer davantage. Surtout les logements et l'église. Je n'ai pas trouvé le nom de l'architecte. Je vais m'empresser de trouver une image de ce lieu sans intervention de Hansjörg.
Il faudrait que les écoles d'art en France, que mes amis enseignants en écoles d'architectures ( suivez mon regard...) que mes amis critiques d'architecture se penchent sur son travail trop peu diffusé en France.
Je remercie mes deux correspondants pour ces deux beaux cadeaux qui iront rejoindre leur camarades.
Merci Hansjörg !
Danke Cécile !
Oui j'aime cette architecture.
Je ne fais pas semblant ou je ne joue pas à l'excentrique. Non. Vraiment, j'aime cette architecture.
Car elle est bien photographiée. C'est curieux comme conclusion.
J'entends par là que Rolf ( parfois Ralf) Walter, photographe des éditions Abeilles-Cartes et que nous aimons tant sur ce blog, ce cher Rolf, nous donne l'occasion de voir des polychromies de façade et des polychromies plus subtiles.
D'abord celle de façade : nous sommes à Dugny devant la résidence Danielle Casanova, rue Georges Guynemer. La carte fut expédiée en 1988 mais je la crois plus ancienne. On voit bien une construction qui affirme par son choix coloré de raconter les plaques de béton les unes sur les autres, comme si l'œil devait immédiatement depuis l'extérieur saisir les emplacements et les intérieurs. On note un désir de teintes chaudes, du jaune au brun foncé, teintes qui ont comme rôle certainement de briser la monotonie supposée de ces blocs. La couleur devrait donc, contre la blancheur véridique de la Modernité, un peu attendrir l'idée de vivre dans un immeuble dont, ainsi peinturluré, le locataire pourrait plus facilement y trouver son "chez soi". C'est aussi un jeu plastique, gratuit, joyeux. Et finalement c'est vrai que les horizontales ainsi marquées soulagent le poids du bâti et de la répétition de ses façades. Creux, pleins, redents, balcons, tout cela a besoin d'être contrarié dans leur égalité pour amuser l'œil. Et, il faut le dire, ça marche bien. Sans doute que la photographie permet cette jubilation car tout y est propre, net, parfait. L'aplat du ciel semble lui-même déterminé par l'image, souhaité par le constructeur.
Puis, donc, l'autre polychromie : le photographe de ce genre photographique qu'est la carte postale se doit à l'honnêteté de son métier. Non pas qu'il n'en ait pas conscience, non pas que le pauvre soit pris dans les errements d'une photographie indigente et populaire, non, simplement il a un travail à faire. Il vient là, il doit montrer ce qu'il vient voir. L'école est simple. Il doit pour faire beau que la lumière soit un peu ignorée et ne soit pas l'héroïne de l'image, il doit être planté droit devant pour que le bâtiment soit lisible dans ses fonctions, en quelque sorte, reconnu. Enfin, il placera un premier plan, animé ou non selon la durée de vie validée par l'éditeur de cette carte postale. Si la construction est solide, elle sera peu animée de manière à ce que la permanence temporelle de son édition, sa contemporanéité soit pérenne et que l'image ne soit pas trop personnalisée. Ici, ce n'est pas qu'il n'y ait personne, ce vide n'est pas un jugement maladroit sur l'architecture (non Madame l'historienne du logement social) mais c'est que ce vide est comme un écran, que chacun doit animer en s'y projetant, libre de croire y être ou de laisser croire à celui qui reçoit qu'il peut s'y promener. Une, oui... une politesse de l'accueil.
C'est un document, pas une propagande, Madame.
Et le photographe cadre en posant les deux arbres dans son image, il laisse la perspective révéler les balcons à gauche pour que l'habitant de ce coin y retrouve sa place, il redresse les verticales parce que c'est plus solide et non pour mentir. Le bâtiment est sérieux, tenu, dans une géométrie simple et belle. Le photographe lui rend hommage. Depuis ce point de vue, il dira la verdure du parc, les bancs possibles comme rendez-vous, les oiseaux l'hiver venant depuis les branches sur les balcons pour picorer les miettes. Depuis ce document, on lit les rideaux.
La Résidence Danielle Casanova existe toujours. Elle est toute blanche maintenant. Sans doute que le bailleur, Toit et Joie, a dû trouver que c'était bien compliqué de reprendre les couleurs, que personne n'y ferait attention. C'est dommage ce lessivage, cette netteté pseudo-hygiénique et surtout un peu fainéante. Un ravalement qui aura supprimé l'une des belles qualités de cette modeste architecture. On a déjà vu cela ailleurs, ce manque d'intérêt pour la polychromie. Le blanc perçu comme signe d'une attention virginale. Souvent ça vient avec le Digicode et la clôture du parc.
On aura tout vu.
Tout.
Il faut donc être encore et toujours à l'affût et ne pas croire que nous tenons une bonne fois pour toutes l'inventaire des cartes postales sur l'architecture de Le Corbusier mais espérer encore qu'une nouvelle image viendra raconter un morceau, un moment de son histoire.
Il n'y a pas si longtemps que cela, je ne pensais pas que je trouverais une carte postale de l'intérieur de la Fondation Suisse, surtout une carte postale éditée à une date aussi proche de sa construction.
Grâce à L. Fréon éditeur à Neuilly-sur-Seine, nous pouvons donc voir comment était meublé le salon de la Fondation Suisse de le Corbusier en 1938 car la carte fut expédiée cette année là. Il n'est pas impossible que la prise de vue soit plus ancienne.
Que voit-on ?
D'abord que la grande baie est brûlée par la lumière d'un temps de pose photographique un peu long et devient presque un aplat blanc ne laissant rien percevoir du dehors. Ensuite un lampadaire tulipe au beau milieu de la pièce vient couper la photographie par sa verticale et permet aussi de lire la hauteur toute relative du plafond. Qui a dessiné ce lampadaire au pied massif ? L'espace central de ce salon est laissé libre et toutes les pièces de mobilier sont rejetées en périphérie, les tapis sous les tables de jeu donnant les limites des zones de convivialité, comme des îles posées sur une mer plate. On remarque de suite les fauteuils Thonet en bois courbé en grand nombre ainsi qu'un type de sièges dont je n'arrive pas à retrouver l'origine. Dossier pivotant sur un axe, accoudoirs en sangle, pieds massifs, tout cela nous fait penser à Perriand mais je ne trouve aucun modèle vraiment convaincant. On remarquera aussi à gauche comment les rangements et les étagères courent le long du mur laissant apparaître les ouvrages où, tout près de la grande baie, des cadres et des objets sont logés dans une niche à hauteur de l'œil d'une personne assise.
Enfin, à droite, visible seulement par le dessus de son plateau en marbre, on voit la table entrer dans l'image. On notera aussi l'absence totale d'étudiant(e)s sur cette photographie comme si en animer l'espace n'aurait pas permis d'en lire les qualités. Sur la gauche une pancarte couverte d'écritures reste difficile à lire. Pouvait-on y lire le règlement intérieur et les usages collectifs du lieu, les noms des résidents ou des responsables des lieux ? L'agrandissement nous révèle qu'il s'agit de la liste des principaux donateurs. L'impression générale est celle d'un vide éclaboussé de lumière où l'espace est contemplatif et dont le totem de la lumière serait le lampadaire ! Tout cela semble un rien artificiel, arrangé, rangé même. Le peu de netteté de ce type d'impression ne permettra pas de pénétrer davantage dans les détails, de traverser les usages possibles et les anecdotes des petits riens du quotidien. Ici la vision du confort est celle d'un espace libéré, vidé dont seuls les tapis semblent vouloir faire signe d'une convivialité chaleureuse. On remarque que les fauteuils Thonet sont toujours autour des petites tables de jeux, réunis par trois. Aucun des fauteuils confortables n'est tourné vers l'extérieur, vers la baie pourtant généreusement ouverte sur le monde.
On imagine pourtant bien l'étudiant logé ici dans la modernité affirmée, heureux de communiquer à la famille par cette photographie le lieu de sa villégiature parisienne. Une tranquillité simple, rigoureuse, presque diététique dont la seule orgie est de lumière. La distraction aux études étant non plus dans le décor, dans le rappel folklorique d'un pays laissé derrière soi mais dans la convivialité transparente et utile du partage d'un espace bien proportionné.
J'attends le moment où tombera dans mes mains une carte postale d'une des chambres.