mercredi 28 mars 2018

De la photographie contemporaine, enfin.

J'ai toujours aimé les chantiers.
Ils sont le lieu étrange d'une impermanence, d'un désordre apparent dans lequel seuls, ceux qui y œuvrent, en connaissent le sens, lieu aussi des extravagances techniques, des forces de la pensée, l'ingénierie et des forces physiques, les corps des travailleurs.
L'un avec l'autre.
J'ai toujours aimé le travail de Sylvain Bonniol. Je l'ai toujours défendu et surtout, surtout, je l'ai toujours jalousé.
Peu de photographes m'impressionnent comme lui, car, voyez-vous, (vous voyez d'ailleurs ?) je l'ai vu au travail. J'ai posé pour lui comme ont posé les carènes de tôles soudées du chantier naval de Saint-Nazaire.


Sylvain Bonniol n'est pas de ceux qui viennent en safari, vite, voulant laisser croire que surgissent là les objets, comme sous la battue de rabatteurs. Il fait d'abord corps avec les lieux et c'est bien ce que démontre son dernier et superbe ouvrage, rare dans la profusion des éditions de photographies contemporaines, consommant à l'envi du jeune photographe à ciel blanchi sur Dibond.
J'ose un parallèle et une référence, j'en ose deux : la solidité de l'altérité d'un Sanders, la modestie puissante d'un Kollar. ( la France travaille)
Car, voyez-vous, (vous voyez ?) il prend son temps, compose, décide, revient, attend même sagement que sa présence puisse déclencher la complexité d'une rencontre avec, non seulement la photogénie évidente des lieux du chantier mais surtout avec ceux qui y évoluent, sidérés qu'un regard extérieur puisse établir un ordre, puisse comprendre leur monde. Sylvain Bonniol n'est pas naïf à sa commande, il sait qu'il doit jouer avec, être en quelque sorte lucide à celle-ci. Il le fait consciemment, j'allais dire consciencieusement, non pas pour courber l'échine sous haut patronat industriel mais simplement parce qu'il veut aussi révéler cet angle de la communication d'entreprise engluée dans des enjeux d'images, débordant ainsi les seules questions du spectaculaire. C'est là, sur ce point précis que Sylvain Bonniol se détache de ce genre, le tordant, le brisant, dans d'infimes détails, dans les compositions puissantes, dans des corps d'ouvriers et de techniciens posant et surtout dirigés. Il faudrait être bien naïf pour confondre cet ouvrage avec un livre promotionnel d'entreprise.
Sylvain Bonniol, s'il ne renie rien de sa commande, (instrument de sa venue), la déborde et surtout la reconstruit comme un moment à lui, solide, fidèle et surtout cadré. Il fait son œuvre, tout comme le personnel des chantiers. Partout, dans chaque cliché, chaque angle, Sylvain Bonniol tout en donnant à voir, replace d'abord son idée de ce que doit être un photographe contemporain, n'ayant ni peur de la documentation ni du style. À l'histoire épuisée de la Nouvelle Objectivité, il oppose une forme sereine et un retour à la sensibilité qui doit d'abord laisser la chance de voir.

Voir.

Voir est le verbe qui lui va le mieux.
Car aujourd'hui, si l'académisme photographique se nourrit sans fin d'une injonction à une pseudo-absence du photographe face au sujet, Sylvain Bonniol lui répond par une altérité aussi bien construite sur les reflets des objets du monde que sur ceux qui les produisent. Il est debout, il est là, avec eux.

Avec eux.

Nous, ici, sommes avec lui.
J'ai même surpris son ombre debout sur un cliché.
Et ce n'est pas pour rien que son livre porte le titre de Visages d'un chantier naval. C'est ce visage qu'il veut comprendre.
Alors, je me permets de vous conseiller vivement cet ouvrage de photographie contemporaine qui rompt, et c'est heureux, avec l'objectivité fatiguée des typologues du dimanche.
Pagination, impression, textes, projet éditorial, tout est parfaitement tenu par le photographe, il s'agit donc d'un immense document mais aussi, et surtout d'un vrai livre d'artiste.
Avec des gens, oui, avec des gens dedans.
Et les bleus, partout, les bleus.

Visages d'un chantier naval, Saint Nazaire
Sylvain Bonniol
édition de la Martinière
isbn-978-2-7324-7824-1
32 €
Merci d'acheter votre exemplaire chez un libraire indépendant.
Pour voir ou revoir le travail de Sylvain Bonniol :
http://bonniol-photo.com/
















mardi 27 mars 2018

Le Corbusier, génie, certes, mais génie civil

Je suis certain que si je trouvais une personne ne connaissant pas Le Corbusier et que je lui montrais cette carte postale en lui demandant de quoi il s'agit, cette personne pourrait bien sans trop de difficultés me dire qu'il s'agit d'un échangeur d'autoroute ou d'un pont :


Et ce serait bien normal car tout, dans le dessin des piliers, pardon... des pilotis de la Cité Radieuse de Marseille, évoque cet univers du génie civil. La massivité, les angles arrondis, les banchages, les nervures bien apparentes, les poutres de liaisons, l'angle même des piliers, pardon... des Pilotis nous y font croire. Et d'ailleurs une visite sur place, ne retire rien à cette sensation d'un déplacement de programme, comme si, pour d'abord accéder à des logements, nous devions nous rendre à pied sous un échangeur, un peu comme lorsqu'on se perd dans une zone industrielle.
Pourquoi sommes-nous là ?
J'avoue, et cela fera bondir quelques aficionados de Corbu, que j'ai toujours trouvé ces piliers, pardon... ces pilotis un peu bas et ne permettant pas réellement au regard de traverser l'espace entre la terre et le ciel. Ce désir de transparence, laissant certes, la circulation se faire et agissant comme un immense préau souvent investi judicieusement par les enfants, manque un rien d'élan, de suspension, bref de gracilité que l'on pourrait attendre de pilotis, pardon... de piliers soutenant cette masse immense.
La carte postale des éditions Ryner (écrivez-moi) nous donne quelques informations.
On note l'utilisation ostensible du mot pilotis qui sont donc 34 et on nous informe même qu'ils sont creux, sans doute pour provoquer l'étonnement face à une légèreté possible que l'image d'une massivité renie. Cette image que produit le béton lorsqu'il est ainsi clos en carapace est souvent utilisée par les architectes, posant ainsi le regard sur une force qu'il ne faut pas médire mais que l'œil accepte comme un fait et non comme une réalité technique. Le béton est une coquille, pas un rocher.
N'oublions pas que ces piliers creux sont eux-même reliés en sous-sol à une construction invisible faite de reprises de charges de piliers souterrains. Le vrai génie civil de la Cité Radieuse est aussi là, sous cette aire de jeux des enfants, ignorant que les forces gravitationnelles s'amusent sous leurs pieds.
Oui.


Peut-être que parmi ces enfants, certains bien sages auront reçu en cadeau le petit livre de Jacqueline Lallemand, Petite Histoire de la Construction, qui par ses illustrations de Pierre Belvès nous raconte et nous montre les enjeux du bâtiment et de l'industrie du ciment. Ce livre daté de 1958 est d'ailleurs une édition du Syndicat National des Fabricants de Ciments et Chaux Hydrauliques.
Sur sa couverture, et seulement là, Pierre Belvès nous montre le chantier de la Cité Radieuse de Marseille. On y voit les pilotis sous coffrage et une première tranche de l'immeuble. Une chose m'étonne c'est que l'illustrateur a laissé visible l'excavation au premier plan et posé les pilotis comme pris dans le creux des fondations. Le niveau du sol n'étant pas à sa place, oubliant les semelles d'appui. Est-ce moi qui ne comprends pas bien le dessin de Pierre Belvès ? Est-ce une sorte de raccourci graphique lui permettant de montrer l'essentiel pour un livre d'enfant ?
On notera la très belle qualité de ce dessin, sa gracilité et la parfaite mise en page de cette couverture.
Qui maintenant vous parlera aussi de la visée sur le paysage, celle découpée au fond de la photographie, un peu flou, un peu loin, encadrée par l'implacable succession des piliers ? Comment cet effet visuel de zoom (merci Claude Lothier pour ton expérimentation brillante) a-t-il pu chez certains habitants engendrer doutes et amusements sur les lois de la Perspective ?









































































samedi 24 mars 2018

Série Fernand Nathan le retour, épisode 3


De loin, comme ça, un peu perdue, cette gare pourrait en évoquer d'autres, en France, comme celle de Limoges ou de Rouen, mélange d'une bâtisse épaisse, massive, avec son campanile athée servant à donner, de loin, l'heure aux voyageurs.
On y retrouve ce frottement avec la modernité par ses volumes et par ses détails avec un régionalisme expressif un peu surjoué.
Nous sommes pourtant un peu loin de la France, nous sommes à Helsinki, devant sa gare dessinée par l'architecte Saarinen. L'éditeur de la carte postale nous donne le nom en finnois, Helsingfors et nous raconte qu'il a eu l'autorisation du Professeur Yrio Hirn pour la publication. Il s'agit sans aucun doute de Yrjö Hirn, grand critique d'art finlandais dont le prêt d'une photographie pour faire une carte postale reste tout de même mystérieux. A-t-il vraiment produit ce cliché ?
Une fois encore la photographie est divisée en trois : un ciel absent, une architecture allongée d'un bord à l'autre, un sol étendu.
La carte postale est nommée S.XIII et porte le N°10.
On cherche les gens, on cherche en vain une animation quelconque, absence qui est bien étrange aux alentours d'une gare. Un minuscule groupe d'hommes attend sous un réverbère.
Depuis ce point de vue, peu de chance de lire le décor, de comprendre le mélange bizarre de cette architecture qui cherche le renouveau nationaliste d'une architecture finlandaise. Ne reste que l'étalement des volumes. Les sculptures de l'entrée si connues, si représentatives de ce style grandiloquent sont même peu visibles finalement.
Je vous donne un extrait de l'ouvrage Architecture Contemporaine Francesco Dal Co et Manfredo Tafuri qui dit bien ce moment de l'architecture :


J'ai cherché dans la série Fernand Nathan ce que je pouvais coller à cette architecture de Saarinen et j'ai trouvé que L'Ile San Bartolomeo de Corot pouvait bien correspondre surtout ainsi reproduite, écrasant les couleurs, réduisant la ville à des aplats de tonalités judicieusement réunies.
Même ainsi, je trouve ce tableau de Corot absolument magnifique, il me rappelle les superbes lithographies de Jean-Baptiste Sécheret.











lundi 19 mars 2018

Série Fernand Nathan le retour, épisode 2

Le grand ordre français :


Cette fois la série Nathan aborde les Frères Perret avec une carte postale coupée en deux qui nous montre deux vrais chefs-d'œuvre le Théâtre des Champs-Élysées et l'Église du Raincy. Il est clair que ce choix de faire une seule carte postale avec deux constructions des mêmes architectes est la preuve de la place prépondérante des Frères Perret dans l'actualité architecturale du moment. On notera que le collage n'est vraiment pas très travaillé, que le montage des deux photographies ne s'autorise rien de très artistique, un peu comme des images collées dans un cahier. Cet abandon stylistique de l'éditeur Nathan est la preuve que ce qui compte vraiment c'est de multiplier les exemples de l'œuvre des Perret en lieu et place d'un montage artistique. Les clichés sont signés de  Chevojon qu'il est facile de tracer. On devine donc là encore, une édition faite d'achats de droits photographiques et non d'un désir de représentation particulier. Le grand bazar des images en quelque sorte.
Cette carte postale porte le numéro de série S. XIII et le N°3.
On note également que la carte postale a obtenu, et c'est inscrit sur le verso, l'autorisation de publication directement de Auguste Perret.
Je vous laisse trouver toutes les informations sur ces deux constructions. Je vous rappelle que nous avons déjà vu des cartes postales du Raincy ou des frères Perret ici, par exemple :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2015/12/dis-donc-alvar-ton-grand-pere-avait.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2013/11/la-sainte-chapelle-du-beton-arme.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2017/05/les-perret-methode-photographique.html 
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search/label/Auguste%20Perret 
Tout a déjà été écrit sur la rigueur du dessin, la connaissance absolue du béton, les sensations spatiales ou aussi, l'écriture parfaitement classique des constructions des Frères Perret. La perfection est totale, rien ne tombe à l'œil, rien n'échappe à la lumière. Les forces sont conduites avec puissance et surtout élégance.






































Alors, dans le lot de cartes postales de la série Nathan, je trouve sans trop de difficultés l'autre carte postale qui pourrait accompagner celle des Perret, je vous propose celle-ci. Vous allez voir à quel point cela se complète et discute :


Nous sommes à Versailles devant le Petit Trianon de l'architecte Jacques-Ange Gabriel. Cette fois, on retrouve Lévy-Neurdein comme photographe. Appartenant à la série S.XII et portant le N°3 la symétrie est réclamée. Grandes fenêtres en hauteur (suivez mon regard...) rigueur de l'ordre, parfait équilibre des échelles, réduction décorative qui laisse jouer l'essentiel, multiplication des lignes pour affirmer et faire vibrer les ombres, ce grand ordre classique de Gabriel est parfait avec les Perret.































dimanche 18 mars 2018

Série Fernand Nathan le retour, épisode 1

Il y a presque quatre ans, je vous donnais à voir une petite série incroyable de cartes postales éditées par Fernand Nathan et nous montrant des icônes de l'architecture. La série nous donnait peu d'informations sur sa formation mais voici que je chine un lot complet contenant non seulement les mêmes cartes postales mais également d'autres constructions contemporaines et toute une foule de cartes postales représentant des peintures, sculptures ou autres œuvres d'art.
On en déduit donc qu'il s'agit d'une série ayant pour mission de vulgariser l'Art dans toute son étendue, jusqu'à l'architecture, contemporaine de l'édition même.
Je vous propose donc de voir les nouvelles arrivées en glissant de temps en temps une petite fève tombée là, l'air de rien.
Reste le mystère de la diffusion de cette série Fernand Nathan dont la manière éditoriale peu luxueuse et tirée sur un fond jaune ne donne pas forcément une image juste des œuvres. Quelque chose d'un peu pauvre, un peu rapide, comme si c'était diffusé à bas coup, largement. Une série promotionnelle ?
On commence fort :


Numérotée 464, cette carte postale nous montre donc le Bauhaus de Dessau. L'éditeur Nathan nous donne même le nom du photographe Arthur Koster à Berlin. Il nous signale également qu'il a obtenu l'autorisation de Gropius de reproduire ce cliché.
La carte appartient à la série XIII, elle a le numéro 8 !
On trouve facilement la trace de Arthur Köster sur l'internet, ayant travaillé par exemple avec Erich Mendelsohn. Nous avons déjà publié sur ce blog une carte postale de ce photographe. Il s'agit donc d'un spécialiste de l'architecture qui a regardé le Bauhaus d'un point de vue très marqué par sa culture de l'image et ce type de sujet. Le ciel est comme absent, le Bauhaus se couche entre cette absence et un sol indifférent de terre battue. Les volumétries très marquées semblent donc abstraites, comme surgies de rien et ne donnant à voir que des lignes, des aplats, quelques vibrations. Bien entendu, gardons-nous de trop vite, depuis cette édition assez pauvre, juger du cliché de Arthur Köster car, sans doute, que l'impression a dû écraser des détails, des demi-teintes, des subtilités. Mais j'avoue que, aussi dur, aussi radical sans presque de paysage ou de végétation, le Bauhaus est hardi, brutal et désirable. La présence du Bauhaus prouve aussi le succès de sa réception et de son rôle dans la Modernité. Il apparaît même dans une série aussi large comme une construction presque populaire, reconnue et acceptée.
Je crois que c'est inutile que je vous raconte l'histoire du Bauhaus...
J'avais envie de l'associer avec ça :






































Il s'agit de l'âge d'Airain d'Auguste Rodin conservé au Musée Rodin.  La carte postale possède le numéro de série XII et le numéro 8. Le cliché est de Lévy-Neurdein, appartenant à la grande lignée des photographes Neurdein.
Cette sculpture, l'une de mes favorites, offrant la langueur d'un corps nu masculin, vient bien redonner au Bauhaus une sensualité primale, un épiderme tremblant tout en associant cette même force, pour ne pas dire une certaine vigueur. Mais justement. Quelque chose me gêne. Quelque chose m'étonne qui n'a rien à faire là. La feuille de vigne venant mal camoufler le sexe. Sur l'original de Rodin, je puis vous affirmer qu'il n'y en a pas. Cache-sexe posé là pour cette photo et pour ce projet éditorial ou cache-sexe posé là pendant un temps plus pudique sur la sculpture au Musée Rodin ?
J'ai toujours pensé que sur la nudité totale, libre, poser ainsi un élément étranger en relevait bien davantage l'érotisme. C'est demander à l'œil de faire semblant de ne pas savoir. Et cela pose d'emblée la question du sexe en laissant l'imaginaire penser le moment de la pose...
C'est typiquement ce genre de morale, ce genre d'artifice à laquelle échappe l'architecture du Bauhaus. Enfin, si j'ose dire.










































Auguste Neyt, soldat Belge, posant pour Auguste Rodin :