samedi 1 juillet 2017

Raoul Jourde, de Royan à Bordeaux



Jean-Michel Lestrade apprit l'existence de l'Océanic par hasard, au cours d'une conversation sur Raoul Jourde lors du chantier de la construction du Front de Mer à Royan. L'ingénieur avait émis l'idée d'aller visiter le Parc des Sports de Bordeaux, véritable star du béton en France juste avant la guerre et dont il avait tant et tant entendu parler comme d'un exploit technique lors de ses études. Il lui était impensable, ici à Royan, si près de Bordeaux, de ne pas prendre une journée pour aller rendre visite à ce chef-d'œuvre technique et poétique. Et voilà que Ferret lui raconte que Royan possédait encore en 1945 un hôtel, l'Océanic, qui était l'œuvre également de Raoul Jourde. En fait, ce n'était pas précisément à Royan mais à Saint Georges-de-Didonne que l'hôtel avait été construit avant qu'il ne soit détruit par les allemands.
- Effectivement, il ne reste rien ! Ce tas de gravas, c'est triste.
- Oui, Lestrade, je vous avais prévenu. Un tas. Il ne reste que ce tas qu'il faudra d'ailleurs déblayer rapidement pour reconstruire.
- Espérons que l'on reconstruira aussi bien. Ferret, vous connaissez l'architecte en charge de cette reconstruction ?
- Non, Lestrade, j'avoue, pour l'instant, je n'en ai aucune idée.
L'ingénieur et l'architecte reprirent leur automobile et retournèrent à Royan. Ce qui amusa Lestrade c'est qu'il trouva dans le café-tabac de Saint-Georges encore des cartes postales de cet hôtel. Il décida d'en envoyer une à Jocelyne.
La carte ne disait rien de son architecte mais montrait un bâtiment très Art Déco aux balcons épais et dont l'enseigne Océanic posée sur le fronton agissait comme un générique de film de l'époque. Jean-Michel ne savait jamais quoi écrire au dos des cartes postales, il faisait comme tout le monde, il indiquait le temps, il demandait si tout allait bien et ajouta tout de même cette mention que Jocelyne connaissait bien : archives. À ce mot sonnant comme un code, Jocelyne savait qu'elle devait bien ranger la carte postale dans l'une des boîtes de l'agence, cette fois celle des hôtels. Jean-Michel aimait bien cet hôtel sachant afficher à la fois un aspect spectaculaire et aussi une forme pragmatique de la Modernité. Il regrettait tout de même un manque d'élan du volume de l'entrée qu'il aurait, pour sa part, élevé un peu de deux ou trois étages.
Le lendemain, après une matinée dans la Traction empoussiérée par des routes un peu chaotiques et asséchées par un été très chaud, il arriva devant le Parc des Sports de Bordeaux.



Il entra sans difficulté sur le terrain. Personne pour lui demander ce qu'il faisait là. Il aima immédiatement comment son horizon se courbait en suivant l'ellipse des tribunes qui agissait somme une couronne délicate de voutains de béton. Pas de pilier. Il monta dans les tribunes, choisit un emplacement à l'ombre, regarda le vide immense du terrain en attendant les cris et les clameurs du public et des joueurs. Il sortit son carnet de dessin, commença un croquis. Il fit pas moins de sept dessins et laissa son après-midi filer doucement vers le soir. Il vit apparaître à sa gauche un petit groupe de jeunes venus s'entraîner. Il posa son carnet, regarda les joueurs faire des gestes qui, depuis son point de vue, semblaient incohérents. Il mesura à l'œil les piliers, évalua les masses, les ferraillages, les appuis comme il le faisait toujours. Il fallait se résoudre à rentrer à Royan. Il ne regrettait jamais sa solitude. Il lui faudra l'arrivée de Mohamed dans sa vie pour comprendre que ce qu'il sentait et ce qu'il analysait pouvait bien prendre aussi corps dans une altérité, un fils.......................................................
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Jean-Michel trouva ce point de vue particulièrement intéressant et surtout original. Depuis une hauteur difficile à apprécier, on pouvait voir la nouvelle ville de Royan dans la perfection de sa Reconstruction, offrant enfin, après toutes ces années d'attente son visage final. La courbe de la rue Gambetta descendant légèrement, la verticale audacieuse de Notre-Dame dont il avait contribué avec Gillet à construire la puissance donnant aussi à la ville un roc solide pour s'accrocher. On voyait même le bel Hôtel Continental à la droite de la carte postale Berjaud. Jean-Michel Lestrade avait une admiration pour le très beau dessin de l'ilôt 106 de l'architecte Mialet dont les pare-soleil faisaient des rayures régulières sur la photographie.



Il n'hésita pas une seconde et acheta cette carte postale qu'il n'envoya pas mais rangea dans son roman d'Agatha Christie comme un marque-page précieux.
Aujourd'hui, Jean-Michel Lestrade ne travaillera pas. Il tournera le dos à l'architecture, il passera la journée à la plage, lisant entre deux baignades, s'amusant de sa solitude, observant ici ou là les beautés en maillot, pensant qu'il avait bien droit aussi, en remontant ce soir de la plage, à une douzaine d'huîtres sous les voûtes du Front de Mer.
C'est Walid qui trouva, hier, la carte postale parfaitement rangée dans la boîte nommée Royan posée sur l'étagère la plus haute de l'Agence Lestrade. Au verso, à la plume et à l'encre rouge, figurait cette seule inscription : archives.

Par ordre d'apparition :
- carte postale édition Berjaud pour Tito.
- carte postale édition La Cigogne, exclusivité de fabrication André Leconte.
- carte postale édition Berjaud.
Fonds Agence Lestrade.
Merci Natacha Petit.

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