lundi 18 avril 2016

Le chiendent, le Vert-Bois, la rambarde



Je ne sais pas pourquoi, être saisi d'abord par le chiendent qui pousse dans le caniveau. Plonger dans sa perte, sa disparition, dans ce minuscule paysage, ce petit moment de grâce qui fait que même là, dans tout être vivant la Force est présente.
Une vie minuscule, de rien, la certitude d'une énergie étrange qui pousse un organisme sous les étoiles et contre le goudron à trouver là son paradis : de l'eau, de la lumière, un peu à manger.
Puis prendre la posture du corps venu faire la photographie. Regarder au loin la tour du Vert-Bois de Saint Dizier faire la fière, se poser en plein centre des fuyantes, être le point de mire de la rectitude contrariée d'une rambarde d'acier elle-même ignorante à sa contrariété.
Le chiendent ne passera pas l'hiver. La neige fondra alternativement selon qu'elle est à l'ombre ou non de l'un des barreaux de la rambarde, le photographe fera des enfants, partira, oubliera le chiendent.
Qui décide qu'il s'agit seulement d'un point de vue ? Et si c'était là, la plus belle et fondamentale cérémonie de la vie ? Qui dira la poésie irrémédiable d'un tel moment libre ? Qui pour remercier le photographe d'avoir laissé derrière lui toute idée du paysage, tout sens de l'image pour choisir comme preuve que la lumière brûle bien les sels d'argent ce pont et sa rambarde, le silence d'un chiendent, le gravier au bord d'un trottoir ?
A-t-on vraiment inventé la photographie pour cela ?
Mon ombre ne vaudra alors sur vos clichés pas beaucoup plus que celle de cette rambarde, de ce chiendent. Rien.
La mécanique de la photographie ne dit rien de celui qui la déclenche. C'est la photographie qui dit tout. Mais je sais que mes amis photographes sont au monde un peu plus que moi. Disons sous les rayons directs de la lumière avec laquelle ils discutent. Je ne fais que regarder les ombres.
Avoir un peu de remords à tondre la pelouse, à provoquer la tempête d'une lame circulaire, choisir ce qui est coupé, ce qui est préservé. De quel droit ? De quel droit le photographe des éditions La Cigogne me permet cette plongée inouïe au plus profond de la raison de faire et de vivre ? En quoi devrais-je céder à la puissance métaphysique d'une herbe folle perdue au bord de la route et qui s'ignore elle-même ?
Je le répète, a-t-on inventé la photographie pour cela ?
Pour cela peut-être :



Te voilà la Tour. Te voilà à ton tour, debout, regardée, visée. André Croizé ton architecte avait-il vu ta fierté, ton arrogance ? Il t'aura voulu bien née, avec balcon et rez-de-chaussée. Et les arbres sur ta façade feront le jeu de la verdure. Qui est venu te voir ? Qui pour décider que le couple habillé d'été sera le bienvenu pour dire ta taille et que le soleil blanchit bien ta façade ?
Propreté, netteté, modernité.
Le bonheur est petit mais certain. On se gare, on fait les courses, on cherche une carte pour la cousine. Il faut bien que quelqu'un s'occupe de ça !
Il faut bien un architecte, un photographe, un éditeur, un marchand de cartes postales. Il en faut du monde pour le bonheur des images.
Mais chacun fait sa vie, même les chiendents.
C'est pour cela qu'on a inventé la photographie. Quelques objets au rebord d'une fenêtre ouverte. Rien de plus.





















 


 

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