lundi 8 septembre 2014

Yvetot, Annie Ernaux, 50 centimes



Il y a parfois d'étranges coïncidences, des rapprochements de peu, des histoires monétaires disant beaucoup de l'échange des livres, des photographies, du texte.
Sur le même vide-grenier, sur deux stands face-à-face, dans la même petite misère des presque rien, j'achète pour la même somme des cartes postales d'Yvetot et un livre d'Annie Ernaux qui s'appelle Retour à Yvetot, pour cinquante centimes.
Cela me contente et j'y vois un signe que les images que je cherche, ces cartes postales entre deux âges sont aussi regardées, aimées parce que j'y retrouve une écriture populaire, celle appuyée sur le souvenir des visites, les plaisirs des vacances, les retrouvailles avec les lieux familiers.
Chez Annie Ernaux, j'aime une écriture simple. Pas facile, simple. J'aime aussi une reconnaissance de classe, comme elle l'indique d'ailleurs dans son livre, j'aime me reconnaître comme elle dans ceux qui ont traversé leur classe pour en rejoindre une autre. Mais sans mépris pour ceux qu'on quitte (au contraire) ni haine pour ceux qui reçoivent (là... parfois....)
Annie Ernaux parle de venger sa classe.
Ce tout petit livre est en fait la transcription d'une conférence que l'écrivain fit dans sa ville suite à son retour. Elle avoue sa difficulté à y revenir, car il semble bien que le souvenir passe sur le réel soutenu en quelque sorte par l'imaginaire et la littérature qui déborde tout. On sent une douleur à ce retour mais aussi une forme de nécessité presque un devoir pour ceux dont elle parle et surtout pour ceux qu'elle écrit. Elle tente presque d'excuser parfois le sentiment un peu dur qu'elle a donné de cette ville d'Yvetot, elle tente de dire qu'il faut partir pour être.
Elle parle aussi beaucoup des images produites par son imaginaire, non pas celui inventif et débridé mais celui qui refonde le réel comme à grand coup de collages, de découpages. Ce film intérieur qui surgit parfois drôlement sans suite et que le travail de l'écrivain consiste à saisir sans le subir, oubliant adroitement et violemment parfois des éléments dans les marges. Elle répond dans une question posée par le public à son attrait pour les photographies dont il faut garder à la fois la véracité de l'instantané et  la trop grande puissance évocatrice.
Cela me rappelle quelqu'un.
Fonder l'écriture sur des images, les lire, les pénétrer et y entendre tout comme y voir le monde s'y dérouler dans des limites que l'imaginaire complète et surtout ouvre, c'est bien une tentative que je fais mienne.
Mais je ne suis pas Annie Ernaux, je n'ai pas comme elle cette force simple, travailleuse (pas laborieuse), évocatrice. Mais j'aime surtout comment elle a su mettre son monde dans son travail. Comment en quelque sorte, elle a accepté de le reconnaître.
Alors que l'on puisse lire des images et de la Littérature Française de notre époque avec le L majuscule et le F majuscule (que mon sentiment hiérarchique ne peut ignorer) pour seulement 50 centimes d'euros c'est bien aussi ce que les vide-greniers permettent à ceux qui le désirent et aussi, je sais, à ceux qui ont appris à désirer, appris à aimer apprendre. Là, dans les piles de linge rose Barbie rangés de 3 mois à 5 ans, entre l'électro-ménager déclassé, entre les éditions France-Loisir, entre les pochettes de disques de Jean Ferrat et Karen Cheryl dont il me suffit de voir la pochette pour entendre la chanson, je trouve un livre essentiel et des cartes postales essentielles racontant cette France reconstruite, perdue, espérant, ouverte au possible dépassement de sa classe. Je m'y reconnais, je suis, au fond, ici dans ce petit bourg normand comme Annie Ernaux chez moi et aussi ailleurs.

Retour à Yvetot
Annie Ernaux
et entretien avec Marguerite Cornier.
éditions du Mauconduit.

Tenter de voir la ville d'Yvetot dans les photographies du livre :





Les cartes postales.
On a déjà souvent parlé de l'église St-Pierre d'Yvetot sur ce blog, église qui reste l'un des archétypes de l'Art Sacré de la Reconstruction et dont l'influence de Perret est indéniable. Il s'agit d'un incontournable de la région pour tous ceux qui aiment ce type d'architecture. Sa peinture rose saumon d'élevage qui l'habille actuellement est simplement, malheureusement, une honte. On notera que les deux cartes postales de l'intérieur ne nomment pas les architectes (Chirol, Flavigny et Marchand) mais nomment l'auteur du vitrail gigantesque Max Ingrand ! On pourrait aussi souligner le travail remarquable du coloriste des éditions Mignon qui réussit à nous faire croire à un cliché couleur !





Pour ce qui est du splendide Palais des Vikings, je vous ai déjà montré aussi ici toute sa puissance. Il existe une vrai fierté locale à l'époque pour ce Palais des vikings si on en croit la quantité de cartes postales produites ! On notera aussi ici que l'éditeur photographe Kunzler d'Yvetot oublie de nommer l'architecte Vaconsin (Vasconsin ?). Promis, à ma prochaine visite à Yvetot, je ferai un tour au Palais des Vikings.





 Quelques passages du livre d'Annie Ernaux :















Et comme gourmandise simple, je vous donne Karen Cheryl :



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