samedi 24 décembre 2016

Rodéo à Fosses

Ou alors :


La carte postale est une édition Abeille-Cartes pour Lyna. On sait comment cette maison d'édition a fait un vrai travail d'inventaire de l'élan constructif de la Banlieue et de la Région Parisienne étendue. On notera que le procédé Lynacolor indiqué au dos de la carte postale ne nous dit rien sur ses particularités mais laisse percevoir dans son cliché une belle application à rendre le réel, même si on sent bien un franc et net nettoyage de l'image.
L'éditeur ne nomme pas le photographe ce qui est toujours regrettable surtout devant le beau et bien construit cadre photographique. Ici, solidement, sans peur, avec comme seul programme, celui de donner à voir au mieux, le photographe prend le recul nécessaire pour que l'objet soit dans sa plénitude dans l'image. Ce resserrement ne permet aucune vraie contextualisation de l'objet architectural avec la ville mais permet de le lire pour ses qualités. L'évidence ici étant que la construction est neuve, nouvelle dans le paysage, qu'elle raconte l'équipement d'une ville, ici Fosses (Val d'Oise) et que les habitants ou les visiteurs de passage auront plaisir à montrer et partager cet élan constructif, de dire que, dans ce gymnase tout neuf, les enfants viennent ici depuis la rentrée apprendre le Judo ou faire du basket.



On notera comment le photographe peu gêné par le lampadaire à tout de même fait un pas de côté pour que la verticale de celui-ci ne vienne pas se coller sur l'angle même du gymnase. On notera enfin la belle qualité du bâtiment lui-même, posé sur des pilotis, permettant ainsi un rattrapage de la légère pente et soulageant aussi le poids visuel. L'effet de transparence est d'ailleurs visible à droite et on aimera comment en fait, cette terrasse de béton permet de poser dessus une construction plus légère en lamellé-collé. Les tirants en métal donnent un rythme triangulé du plus bel effet.



On regrettera vivement que le nom des architectes ne soit pas donné. On regrettera de ne pas le trouver.
Enfin, amateur de Renault, j'ai plaisir à trouver sur le bord du trottoir une Rodéo en stationnement. Seule voiture, garée un peu vite sur le trottoir, pourrait-elle être la voiture du photographe ?
J'en suis certain.




La Renault Rodéo c'est la Méhari en mieux car plus brutale, plus dure, moins chic.
Désolé Marc.
La Renault Rodéo c'est la laideur assouvie d'un travail de tâcheron du design, c'est la gloire de l'efficace, la forme pleine d'un désir de faire d'abord avec ce que l'on a déjà, châssis, moteur, accessoires. La Renault Rodéo c'est la R.N.U.R, ( prononcez r'nure) c'est une automobile d'état, de la Régie, de la nationalisation, de la fierté ouvrière. La Méhari c'est pour les dames sur les dunes de la Grande Motte et les trottoirs de La Baule, la Renault Rodéo, c'est pour les champs, la livraison du marché matinal, la cour de la ferme, le maraîcher de Martot. La Rodéo, ce n'est pas pour faire Vintage, ce n'est pas pour le parisien à l'île de Ré. La Renault Rodéo elle pourrit dans les cours, elle pourrit tout court. La Renault Rodéo c'est de la bagnole, pas de l'automobile. La Renault Rodéo c'est ce qu'il me faut. De la lenteur, du vacarme, des pannes, de l'indulgence et quelque chose qui déchire les vêtements quand on s'assoit, qui s'embue, qui givre à l'intérieur.
La Renault Rodéo c'est la vie.
La Renault Rodéo c'est du brutalisme, du vrai.

Extrait du catalogue Renault 1976 :





jeudi 22 décembre 2016

Rien moins que Foster

19 novembre 2016
 - Tu trouveras les garçons en bas, j'espère qu'ils ne me foutent pas le bordel avec leurs recherches. Ça me rassure que tu descendes avec eux !
 - T'inquiète pas, Alvar, je vais les surveiller !
Sans autre politesse, je laissais Alvar à ses affaires et descendis dans le bureau de l'Agence Lestrade, devenu maintenant une pièce d'archives et dans laquelle j'aimais tant venir piocher et chercher des documents. Je commençais à en bien connaître la géographie car nous avions entamé avec Alvar le classement afin de mettre en place l'hommage à Jean-Michel Lestrade l'année prochaine. Mais je savais aussi que cette grotte remplie de papiers, de photographies, de documents en tous genres fascinait Jean-Jean et Denis qui y venaient souvent pour travailler leurs cours d'architecture, préférant ce lieu à la pourtant somptueuse et riche bibliothèque de leur école.
 - Tiens ! Regarde qui arrive ! s'exclama Jean-Jean en me voyant descendre l'escalier.
 - Voilà le Comité de Vigilance Brutaliste ! reprit à la volée Denis avec un petit ton moqueur qui me fit sourire.
Nous nous saluâmes et rapidement, je demandais aux jeunes ce qu'ils faisaient encore là.
 - Ba, y a Denis qui prépare un devoir d'histoire, tu sais, il doit faire un texte et une projection d'une demi-heure sur un sujet de son choix, m'indiqua Jean-Jean.
 - Et je peux connaître le sujet ? demandais-je.
 - Skidmore, Owings et Merrill me répondit d'un jet Denis.
 -Whaou ! Ba mon gars t'as du taff ! C'est immense à tout point de vue ! Tu as choisi un angle plus serré ?
 - Ouais, enfin, j'sais pas, voudrais faire un truc du genre parallélisme entre les structures architecturales et les structures du monde des affaires, tu vois, voir comment on pourrait articuler les deux mondes, enfin, bon c'est peut-être ambitieux.
 - Sans doute ! La vache Denis ! Oui ! Mais j'adore ton idée. Faudra alors aussi que tu travailles sur l'organigramme de ce genre d'agence d'architecture et sur l'économie américaine dans cette période. Tu as choisi justement une période ?
 - Euh... Ba... Non... enfin... Si...
 - ........ Oui ?
 - 55 à 1975, je crois. Tu vois je voudrais évoquer des bâtiments que j'adore comme la Chapelle pour l'Air Force et puis la Sears Tower. Deux exemples différents tu vois, l'armée américaine et une tour de bureau, je trouve que ça peut être plus facile et...






- Oui ! Tu peux t'amuser avec ces deux genres de commandes. Mais tu crois que tu trouveras ici de quoi avancer ? Lestrade, il a travaillé pour eux ? Tu crois ? Pas sûr...
 - Non non David, c'est sûr, j'ai demandé à Papy Momo mais c'est certain, il n'y a aucune relation de travail entre l'agence Lestrade et SOM. Par contre...
- Ouais, par contre Lestrade, il adorait cette agence américaine et le grand-père de Jean-Jean lui a dit qu'il a gardé un classeur ou un dossier complet sur eux depuis son voyage aux States en... 57 ou...
 - 59 ! 1959 ! Denis, ça fait trois fois que je te le dis.
 - Ouais bon, donc on cherche ce fameux dossier mais on n'y arrive pas...
Denis n'eut pas le temps de finir sa phrase que, sur la pointe des pieds, je saisissais ledit dossier en haut de l'étagère derrière l'escalier ce qui provoqua chez les deux garçons un cri de satisfaction.
 - Ba là, franchement, t'es trop fort ! Comment tu sais ? me demanda Jean-Jean interloqué.
 - Facile ! Jean-Jean, ça fait des heures que je fouille ici avec ton père ! Et j'avais repéré le lieu des dossiers étrangers. Regarde, là sur le flanc de l'étagère, y a écrit U.S.A.
 - Ouvre-le ! s'impatientait Denis.
Une chemise sans âge en carton beige clair arborait un immense cartouche au crayon rouge donnant le titre Skidemore O et M, Jean-Michel Lestrade n'ayant pas eu le courage d'écrire en entier le nom de l'agence américaine.
 - Mais dis-moi Denis, t'as connu ça comment la Sears et le travail de Skidmore ?
 - Ba, David, tu vois quand j'étais petit, mon frère m'a offert un livre sur les gratte-ciel, tu vois, un bouquin pour les gamins quoi, mais j'avais visité la Tour Montparnasse en venant pour la première fois à Paris et j'avais adoré l'immeuble, alors pour un anniversaire il m'a offert ce bouquin. C'était super ! Il y avait un immense dépliant montrant la Sears ! Putain, ça m'avait fait kiffer ! Et tu sais, je crois bien que c'est ce bouquin qui m'a donné envie de faire de l'archi.
 - Tu nous avais jamais raconté ça ! appuya Jean-Jean.
 - Non ? Ah... Et tiens toi bien, j'ai retrouvé le livre la semaine dernière en retournant chez mes parents et j'ai eu une claque ! Savez-vous qui a écrit la préface ?
 Jean-Jean et moi restions sans réponse.
 - Rien moins que Foster ! nous dit Denis tout fier de cette parenté livresque....................................
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J'étais assis à l'arrière de la Twingo et gentiment Denis avait avancé son siège au maximum. Nous nous amusions tous trois que, ainsi, il avait les genoux qui touchaient le tableau de bord mais cela n'entamait pas sa bonne humeur. Nous avions rendez-vous tous les trois avec Alvar un peu plus tard mais pour l'instant, Jean-Jean, Denis et moi-même devions aller voir l'exposition sur le Balnéaire à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine. Pendant que Jean-Jean se concentrait sur sa conduite et que les hauts-parleurs un peu légers tentaient de faire passer Machine Gun Kelly, Denis se retourna vers moi et me dit qu'il avait une surprise dans son sac.
 - Tiens regarde, c'est le livre dont je t'ai parlé la semaine dernière, tu vois, celui que j'avais eu en cadeau. Je te l'ai ramené, j'étais certain que ça te plairait de le voir.
 - Carrément oui. Il date de quand ?
Les deux garçon éclatèrent de rire et devant leur complicité je restais perplexe.
 - Non non David on ne se moque pas de toi...
 - Quoique si un peu...reprit Jean-Jean.
- Mais qu'ai-je fait pour mériter cela ? demandais-je curieux.
 - Non rien de grave mais Denis m'avait dit que ton premier geste serait d'aller voir le nom de l'auteur et la date de publication avant même de regarder le livre.
 - Ah ? Je suis si prévisible ? Ba, les gars excusez-moi mais quand on me confie le désir d'une lecture j'aime bien savoir à qui et depuis quand on s'adresse à moi. Au lieu de vous marrer savez-vous que ce livre date de 97 ? Et qui est ce David Bennet ? Non, j'en suis sûr vous ne savez pas ? Tiens, regardez, c'est même étiqueté en Francs ! Et purée, il était pas donné ce livre ! 185 Francs !
 - C'est cher ? Vraiment ? demanda Jean-Jean.
 - Ba oui, pas mal, pour l'époque ! Ton frère t'avait fait un beau cadeau !
- C'est étrange aussi vieux, j'avais deux ans au moment de l'édition... Ça colle pas.
- Oui, il a dû l'acheter d'occasion. Il te l'a donné en quelle année ?
- Ba, je sais plus, j'avais 9 ou 10 ans, non 9, pour mes dix ans j'avais eu ma console de jeux.
- Donc en 2004, le livre avait déjà 9 ans ! calcula rapidement Jean-Jean.
- Oui, mais c'est un super livre, il a bien fait. Et important pour toi, c'est ce qui compte.
Je tentais de déplier toutes les superbes images sur le siège arrière de la Twingo mais le peu de place et la peur de l'abîmer me firent y renoncer. Un silence se fit, chacun entra dans ses pensées.
Denis revoyait son grand frère plus âgé de 8 ans lui faire ce cadeau, Jean-Jean pensait à comment arriver rapidement en prenant les quais. Pour ma part, je regardais la buée gagner l'intérieur de la voiture et flouter mes vues sur la ville. Machine Gun Kelly grésillait.
- Et toi David ? tu as eu un livre important pour aimer l'architecture ? me demanda soudain Denis.
- Tu veux dire un livre d'enfance ou...
- Non pas forcément, un livre important pour toi.
 - Oui, bien sûr, le guide d'architecture de Dominique Amouroux, le même que celui qui est à l'agence, tu sais, on a déjà parlé de ce livre.
- Mais rien de plus lié à ton enfance ? reprit Jean-Jean.
La buée maintenant formait des gouttes, Jean-Jean mit le désembuage en route. J'espérais qu'il agirait aussi sur la netteté de mes souvenirs.
- Non... je cherche mais non... Denis... Aucun livre sur l'architecture, non...

dimanche 18 décembre 2016

CitizenK est un vrai citoyen !

Rarement une telle chance m'a été donnée.
La revue CitizenK fait le plein !
D'abord, elle porte en deux articles un hommage vibrant au travail de Claude Parent, en premier lieu pour ses centrales nucléaires et surtout celle de Paluel puis aux centres commerciaux de l'architecte dont il vous sera aisé de comprendre que cela touche ce blog tout particulièrement !
L'histoire y est racontée avec force détails et je l'avoue, une grande attention à mon action de sauvegarde, que ce soit pour le centre commercial de Sens ou celui de Ris-Orangis. Il est évident qu'un tel travail éditorial dans une revue aussi accessible et si largement diffusée permettra de mettre en lumière l'héritage de Monsieur Parent et, nous l'espérons tous, la sauvegarde du supermarché de Ris-Orangis.
Mais ce n'est pas tout !
Puisque j'ai aussi eu la possibilité de faire un article dans ce numéro sur les aires d'autoroutes et leur représentation par les cartes postales ! Cela fait donc beaucoup d'occasions de se réjouir et de voir que l'histoire d'une certaine architecture peut trouver dans ces revues des occasions de s'exprimer et de trouver un public sans doute moins spécialisé. C'est tant mieux !
Je veux donc ici remercier vivement Matthias Debureaux et toute l'équipe éditoriale de la revue CitizenK pour cette confiance.
Je vous conseille donc tous d'acheter CitizenK numéro spécial hiver 2016 intitulé non sans humour "la France de toute Beauté". Il ne vous en coûtera qu'un euro symbolique ! À ce prix-là, prenez en plusieurs et faites, comme moi,  plaisir autour de vous !
Bonne lecture !
Pour ma part, j'aime aussi la lecture de l'article de Thomas Lévy-Lasne sur le parcours des artistes contemporains et j'avoue que mon cœur chavire aux pages 216 et 220... Mais là, c'est une autre histoire...
Je fais exprès de ne pas vous donner une lecture trop aisée ici des articles, pour que vous ayez l'opportunité de les lire en ayant acheté la revue.
Merci de votre compréhension !






samedi 17 décembre 2016

Ascension Cesenatico

Note aux lecteurs : Ceux qui ont écouté ma Chronique Corbuséenne ce jeudi sur Radio On ( la radio de l'école des Beaux-Arts du Mans) auront appris la disparition de Denis Herzog, le compagnon de Jean-Jean.
Évidemment cette soudaine nouvelle nous laisse tous dans un état de stupéfaction et de grande tristesse. L'article qui suit avait été écrit avant mardi, donc avant la disparition de Denis. Je me dois de vous dire que c'est Jean-Jean qui m'a autorisé à poursuivre cette histoire. Nous rendrons sur ce blog un hommage plus particulier à Denis ces jours prochains. 








 

Même si Jocelyne supportait facilement les errements architecturaux de Jean-Michel, elle ne comprenait vraiment pas l'intérêt de venir voir cette tour isolée et toute droite à Cesenatico. Elle se disait que l'Italie comptait tout de même d'autres beautés pittoresques qu'il aurait été judicieux de voir également même si, bien entendu, elle était ravie de voir son mari heureux de pouvoir enfin rencontrer les constructions dont il rêvait depuis longtemps. Ce voyage en Italie et cet été 1962 s'achevaient ensemble. Il fallait rentrer ce week-end. Jocelyne avait fait comme d'habitude, elle avait laissé Jean-Michel faire sa promenade architecturale tout seul et avait décidé d'envoyer encore quelques cartes postales et aussi d'en acheter pour Jean-Michel car, elle le savait, il était suffisamment mauvais photographe et suffisamment lunaire pour simplement oublier de prendre des clichés. Une fois son choix de cartes postales effectué, elle alla s'asseoir à l'abri d'un parasol sur une plage privée et commanda un rafraîchissement. Elle trouva la plage un peu bruyante, un peu trop vivante, même si la langue italienne donnait à ce foutoir joyeux quelque chose de plaisant et d'un rien cinématographique. Elle se demanda soudain comment Jean-Michel ferait pour la retrouver car il était parti seul, sans se retourner vers le gratte-ciel, en donnant vaguement de la main une direction possible pour se retrouver après sa visite. Cela fit sourire Jocelyne et elle se rappela que son chapeau de paille de couleur rouge-orangé serait bien assez voyant pour que son mari identifie de loin celle qui le porte. Jocelyne commença comme toujours par d'abord écrire une carte postale à Yasmina et aux enfants en séjour à Royan. Le message était toujours un peu le même, le climat, les beautés locales, les joies de Jean-Michel et l'espoir que Yasmina s'en tire bien avec Gilles et Momo. Jocelyne n'était pas inquiète mais voulait surtout que Yasmina sache à quel point elle était gentille de faire cet effort et de porter ainsi pendant un mois les enfants. Elle saura à son retour combien elle avait eu raison et combien Yasmina avait su parfaitement tenir le duo. Jocelyne avait d'ailleurs acheté pour Yasmina, à Milan, un superbe sac à main en cuir italien assorti à une petite ceinture que Yasmina, bien des années après, utiliserait encore car comme elle aimait à le dire " rien ne vaut le chic italien". Puis Jocelyne envoyait une carte postale à chacun des garçons, puis à la mère de Jean-Michel. Toujours dans cet ordre, suivaient ensuite les amis et les collègues architectes ou ingénieurs de Jean-Michel que Jocelyne obligeait à signer les cartes pour maintenir de bonne relations professionnelles. Jocelyne avait un petit carnet rouge à spirales dans lequel toutes les adresses étaient inscrites et qu'elle barrait d'un coup de crayon rageur lorsque l'envoi de la carte était effectué. Il lui restait, en cette fin de voyage, encore trois adresses non rayées dans son carnet.
Jocelyne mit la main sur son front pour faire une visière et tenta de voir au loin Jean-Michel. Elle regarda la tour mais, bien entendu, ne put voir son mari.



Jean-Michel s'approcha du gratte-ciel, il en fit le tour, regarda surtout comment il était planté dans le sol, comment l'architecte avait travaillé cette liaison entre l'horizontale et la verticale. Et puis, un peu comme tout le monde, devant l'indigence de ce travail et sa brutalité, il leva machinalement la tête pour suivre l'immense montée vers le ciel que la construction obligeait à faire. Le cou brisé, la tête en arrière, il compta en s'amusant les étages et y renonça. Il s'approcha alors de l'entrée, palpa comme il le faisait toujours les murs, toucha le béton et fut soudain comme attiré vers l'intérieur. Il se retrouva presque sans le vouloir au pied des ascenseurs et suivit une femme italienne qui appuya sur le numéro 12.
 - Vous êtes... français ? demanda d'un coup la jeune femme.
 - Euh... Oui... Mais...
 - Vos chaussures...Vous avez des chaussures de français ! reprit d'un coup la femme.
 - Ah ? Et c'est embêtant ? questionna Jean-Michel en souriant.
 - Non, mais je suis française aussi. Vous êtes en voyage, je présume. Qui venez-vous voir ici ?
 - Ba, c'est vrai que cela peut sembler bizarre mais je ne viens voir personne, juste l'immeuble, vous voyez je suis...
 - Architecte ou un truc comme ça ?
 - Oui, ingénieur et...
La porte de l'ascenseur s'ouvrit. Jean-Michel fit un demi-tour sur lui-même pour laisser sortir la jeune femme.
 - Appuyez sur le 35 puis, prenez la deuxième porte à gauche, vous vous retrouverez devant un petit escalier et...
La porte de l'ascenseur se referma d'un coup, la jeune femme y coinça son pied. La porte s'ouvrit à nouveau.
 - ... et vous serez sur le toit. je crois que cela vous plaira.
 - Oh ! Merci, merci Mademoiselle !
 - Madame, Madame Vigosi. Bonne visite !
Madame Vigosi enleva son pied et la porte de l'ascenseur, cette fois, se ferma. Jean-Michel se trouva bien devant une sortie, puis devant l'escalier et enfin sur ce toit.
Le vent souleva la casquette de Jean-Michel et elle s'envola sans remords vers la mer. Jean-Michel en fut immédiatement contrarié puis amusé à l'idée de voir Jocelyne ronchonner de cette perte. Il s'accouda alors sur le bord, regarda le paysage plat et la plage occupée par toutes ces petites constructions et ces centaines de parasols.





Il savait que Jocelyne, sa femme, était là quelque part, qu'il devrait sans doute longer le trait de plage juste devant la mer pour espérer la retrouver. Mais pour l'instant, sur le sommet de cette tour isolée, presque ridicule dans sa solitude, il sentait la construction comme un immense talon sous ses chaussures. Il se demanda ce que Eugenio Berardi, son architecte, voulait bien raconter avec une telle architecture, si un jour cette tour de Cesenatico serait rejointe par d'autres finissant ainsi de boucher le front de mer comme en Espagne à Benidorm. Il pensait à la masse, au jeu des vides et des pleins, à ce désir de monter vers le ciel, à Alvar Aalto qui affirmait que parfois, dans un paysage naturel c'est une construction qui le souligne le mieux. Il pensa aussi à Momo et à Gilles. Il pensa à Yasmina. Soudain, il avait une envie folle de les revoir tous les trois. Il devra dire à Jocelyne ce désir une fois en bas, sur la plage. Il en oubliera même d'aller voir la construction de Gio Ponti en ville.




 

par ordre d'apparition :
- édition B. Marcaccini, Rima.
- édition Pavicart
- édition Pavicart, Photo aérienne CONC. S.M.A
- édition B. Marcaccini, Rima.
- édition Pavicart
- édition Pavicart
Merci Claude !

dimanche 11 décembre 2016

Very Goody Plastic

À quoi ressemblera la maison du futur ?
C'est bien une question qui reste en suspens mais dont nous avons en partie la réponse aujourd'hui, en tout cas, certainement pas à ça :


Nous sommes devant une icône de la maison futuriste, celle de Disneyland, la Monsanto House en plastique dont la dégaine ne peut échapper à une comparaison rapide avec la Bulle Six Coques de Jean-Benjamin Maneval. Comme cette dernière, elle est posée sur un socle central qui la dégage du sol, la soulève pour lui donner l'illusion d'une suspension et comme elle, depuis ce socle se détachent des modules, ici quatre, faisant l'habitat. Comme nous le montre la carte postale, la maison est largement ouverte sur l'extérieur, je crois, autant pour des raisons architecturales que pour une lisibilité depuis l'extérieur du fonctionnement interne des aménagements. D'ailleurs le choix de la nuit pour cette carte postale le démontre facilement, le volume éclairé depuis l'intérieur, le photographe peut facilement nous donner à voir sa blancheur interne dans un halo vert fluorescent aussi effrayant que les produits chimiques de la firme Monsanto peuvent l'être.







































L'éditeur inconnu de cette carte postale, d'ailleurs, nous raconte bien au dos que l'image est composée volontairement pour la mettre en opposition avec le château médiéval au fond de l'image. Il faut bien être à Disneyland pour croire que ce château est médiéval et que donc l'opposition entre les deux architectures est efficiente ! En fait, on pourrait avec humour, presque dire que malheureusement, le post-modernisme nous a raconté que l'architecture du futur c'était bien celle d'une imitation comme celle de ce château de pacotille.
Je m'amuse aussi du petit signe que me tend l'imprimeur qui se nomme Litho in U.S.A !
On trouve très facilement des milliers d'images et de documents sur cette maison, je ne ferai donc pas semblant d'inventer l'objet. Par contre, sans doute sait-on moins que Marvin Goody, l'un des architectes de la Monsanto House a aussi imaginé ce qui suit, publié dans l'Architecture d'Aujourd'hui en 1961. On retrouve le travail sur le plastique et on devine dans l'article que le Groupe Monsanto pourrait bien être aussi derrière ce prototype. Là encore l'idée d'un montage aisé, d'une préfabrication et une forme de parapluie qui est bien à la mode dans cette période de recherche, tout comme l'idée d'une continuité spatiale infinie et modulable, sorte de préfiguration en plastique des propositions en béton de Georges Candilis pour Port Leucate.








dimanche 4 décembre 2016

Les aveugles au Royaume de Dieu

On a déjà ri des ambitions photographiques d'artistes en mal de sujet, croyant le tenir alors même qu'ils ne font qu'effleurer une histoire qui les dépasse, d'ailleurs au sens propre comme au sens figuré.
Voilà que l'on me signale un autre cas, celui d'Éric Tabuchi d'ailleurs sur le même sujet, les églises modernes. Déjà... Cela pourrait suffire...
À croire que les photographes plasticiens ne savent pas s'inventer d'autre gibier dans leur safari sur ces utopies qu'ils croient éteintes alors qu'elles ne leur demandent rien et surtout qu'elles sont bien vivantes.
Allez lire cet article. 
Vous noterez d'emblée qu'aucun architecte n'est crédité pour ses architectures. Faudrait surtout pas avoir à remercier quelqu'un.
Une fois encore, le photographe se pose comme un inventeur au sens étymologique du terme. Une fois encore, c'est comme si, enfin, grâce à son regard acéré sur le monde, nous pouvions découvrir le Patrimoine Architectural d'Art Sacré du XXème siècle. Une fois encore, on tente d'opposer l'Église et la Modernité, de feindre l'étonnement de ce rapprochement.
Une fois encore... on se marre devant cette fausse naïveté attendrie.
La photographie plasticienne n'arrête pas pour une grande part de ne pas savoir quoi faire de l'héritage de l'objectivité des Bernd et Hilla Becher. Il semble que beaucoup de photographes assez mauvais ont vu dans cette objectivité un moyen aisé de faire une photographie simpliste et ont confondu originalité d'un point de vue (et du regard) avec une typologie qu'ils croient, de plus, originale. Comme par hasard, ce désir de typologie, de collections, se pose toujours sur une architecture dont ils confondent le Vintage et la Modernité, oubliant à la fois de cadrer les usages et les histoires, vidant les lieux comme pour mieux nous faire croire à une froideur objective qui n'est finalement qu'un manque total d'originalité face à des objets dont ils ne désirent finalement que nous chanter leur surprise devant leur réalité. Mais surtout cela est le signe d'une méconnaissance totale de l'histoire de ces objets tant sur la raison de leur existence que sur leurs modes constructifs ou architecturaux. Pire, je crois même que de cette connaissance, ils s'en foutent car après tout ce qui compte c'est bien comme au safari, d'abattre la bête, de poser à côté et de former un terrain, une typologie comme ils disent dont ils seraient les inventeurs.
C'est un athée qui vous parle.
Alors, je le répète : Vatican 2 ne vous a pas attendus pour admettre sa modernité architecturale car, simplement, voyez-vous, amis photographes plasticiens, la révolution de Vatican 2 est celle de la transformation radicale d'une cérémonie demandant donc, dans la continuité de ses signes et de ses pratiques un renouveau des formes et de ses lieux.
Le XXème siècle fut celui, du moins en France, d'un immense chantier d'expériences, de tentatives, d'explorations qui ne sont pas le fait seulement d'architectes débridés par l'époque mais aussi par l'acceptation et même le désir d'une église catholique capable de remettre en jeu ses modes de partages.
Pour rire avec Giscard d'Estaing, vous n'avez donc pas chers amis photographes plasticiens le monopole de la modernité. Vous ne faites que découvrir une histoire qui a maintenant plus de... 50 ans et dont la critique et l'histoire ont donné déjà de nombreuses études critiques, de nombreux ouvrages que vous n'avez certainement pas encore lus. Avez-vous, au moins une fois dans votre vie assisté à la cérémonie ? Bienvenue dans notre monde ! Il n'est jamais trop tard pour aimer la Modernité et tenter un peu d'en comprendre les formes mais aussi les objectifs. La construction des églises modernes...................................
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...............Et puis... Merde... Tiens ! Je ne vous ferai pas de leçon, je ne vous offrirai pas l'occasion d'un reader-digest des livres à lire, des articles à analyser. Si vous êtes suffisamment suffisant face à ce sujet, tant pis pour vous. Je me range du côté de Claude Parent, allant anonymement vivre les messes à Sainte Bernadette-du-Banlay pour voir si son architecture fonctionnait, je me range du côté de Guillaume Gillet qui offrit l'élan du béton aux gestes de la Messe (dont vous, vous ne connaissez rien et dont vous vous moquez comme d'une guigne), je me range du côté des croyants, des fidèles, des curés de campagne, des associations œcuméniques qui font vivre quotidiennement ces lieux au-delà bien souvent des appartenances religieuses, ouvrant les espaces parce qu'ils furent conçus dans leur révolution pour être ouverts au moins autant que vous êtes... fermés à leur sens et leur histoire.
La photographie des Becher est documentaire. Seulement et totalement. Elle est une photographie d'amour avant la disparition, et son objectivité est un hommage distant à la fois à la masse mais aussi à ceux qui l'ont construit, vécu et parfois qui y ont souffert. Bernd et Hilla Becher voulaient garder ce qu'ils avaient connu. Ils voulaient que cette charge puissante d'un monde en disparition puisse être offert à tous. Ils n'allaient pas en chasse, ils allaient en partage. La photographie est un acte fort qui dépasse la capture. Elle ne confond pas l'image et le piège neutralisant.
Photographier ce n'est pas capturer.
Allez... ce n'est pas grave. Vous avez le droit, tous les droits, même celui de ne pas savoir. Ce qui est grave c'est refuser d'apprendre.
Alors, comme c'est dimanche, que j'écoute la messe sur France Culture, que j'en aime tous les dimanches la faiblesse attendrie des mauvais chanteurs des chœurs, les sermons qui parfois me font bondir ou soudain, une altérité puissante et une miséricorde joyeuse et gratuite, ce qui devient rare dans notre époque de Charity Business, je vous offre, chers amis photographes, l'occasion une fois encore d'aller vous goberger sur la Modernité de l'Église Catholique et sur une typologie populaire qui ne vous a pas attendu pour faire un inventaire qui, lui, est modeste et joyeux, car à l'usage de tous, offert pour quelques centimes, prouvant la dignité et l'accès de ces lieux à la fierté de tous ceux qui les habitent. Regardons des cartes postales :



Cette carte postale des éditions Iris nous montre l'église "La Grâce de Dieu" de Caen. Les éditeurs, eux, nous donnent même le nom des architectes, messieurs Marcel Clot, François Dupuis, Paul Huet, Guy Morizet. On notera que l'éditeur précise également que Marcel Clot est aussi urbaniste. On identifie bien sur cette carte postale les effets de Vatican 2, donnant à la fois des formes simples et reconnaissables qui offrent à la fois un lieu de culte mais aussi des espaces de réunions. On aimera comment le photographe a cadré ainsi, laissant bien le bâtiment raconter ses qualités et son programme sur une terre tout juste retournée et laissant voir aussi le quartier sortant de terre. La grande simplicité des formes fait notre joie. Certainement que Rond, Carré, Losange pourraient participer à un atlas des formes.
Entrons :



Oh ! Regardez Monsieur Fouillet ! La belle photographie ! Remercions ensemble les éditions Artaud d'avoir fait votre travail il y a... 50 ans... Et d'avoir laissé les couleurs modernistes chanter leurs tons, leurs valeurs, leurs forces dans un espace vide dont les reflets du plafond suffisent à mon plaisir. Comment ne pas comprendre et admettre qu'ici les architectes ont composé une mise en scène de la messe en fabricant au fond, à la place de l'autel, un écran venant contraster avec les couleurs et le sombre de l'espace ? Et cette modestie du photographe de ne pas être nommé, ajoute aussi à mon plaisir et à mon désir d'encore plus, lui, le remercier.
Je vous offre cette autre occasion :



Cette fois c'est une carte postale un rien étrange puisque produite par le journal Ouest France. On y voit encore à Caen, l'église "la Grâce de Dieu" en construction. Entre parenthèses, l'éditeur nomme "Gosset" et je pense qu'il s'agit du photographe. Mais quelle est la raison profonde de cette carte postale en noir et blanc ? Sans doute, une carte commémorative de l'histoire du quartier. Quel beau document en tout cas, nous montrant une église en chantier comme nous avons déjà aimé en voir souvent sur ce blog.



On peut même s'amuser à retrouver le point de vue du photographe de la première carte et surtout comprendre que l'église fut construite en dernier dans ce quartier moderne.
Alors à votre objectivité, je préfère celle de la Google Car. Elle n'est pas feinte, elle n'est pas simpliste. Et lorsque son objectif photographique cadre par bonheur un grand mur aveugle de l'église, je me dis que cet aveuglement est une réponse parfaite à d'autres.
Vivement une belle exposition montrant l'une à côté de l'autre, les photographies de messieurs Fouillet et Tabuchi afin que leur objectivité soit enfin subjective.

Enfin, je remercie vivement Daniel Leclercq pour cette donation de cartes postales. Merci Daniel !
À la Grâce de Dieu !






samedi 3 décembre 2016

Mettez-moi la paire

Il suffit de dire Nancy pour que les yeux des aficionados de l'architecture se mettent à briller soit du côté de l'Art Nouveau soit du côté de Jean Prouvé. Et c'est bien normal.
Mais voilà, il se pourrait bien que de Nancy, nous puissions aimer aussi ce genre de machine :





Car, voyez-vous, j'adore cette architecture internationale, égale, parfaitement à l'image de ce que l'on attend d'elle : droite, haute, de verre, un peu articulée, s'excusant de Malevitch, un rien ennuyeuse mais tellement, tellement rigide, implacable, tombant du ciel tout en tentant d'y retourner et surtout parfaitement attendue.
On imagine derrière les volumes qui la fondent, derrière les jeux entretenus de leurs articulations, derrière l'implantation sans vergogne, une ambition affairiste dont le brutalisme serait financier, géré par un promoteur, avant d'être géré par des architectes. Si cette architecture n'a pas échoué malgré ses grandes faiblesses c'est sans doute aussi que nous en aimons justement ses défauts, surtout quand elle fait des images au lieu de faire des lieux de vie.
Devant ce genre de machines architecturales, j'hésite toujours entre la joie immense de la puissance des volumes dans le réel, leur géométrie vivante, la douceur du roulement des ascenseurs et l'ennui d'une architecture épuisée dont la seule vraie définition est un rapport adéquat entre une surface au sol minimum et une hauteur maximum : fabrication immobilisée de casiers.
Mais quelle beauté ! Oui, quelle beauté !
Surtout quand les éditeurs et les photographes de cartes postales s'en emparent pour redresser les verticales, égaliser le ciel bleu, tenir l'ensemble dans le cadre. Bon Dieu ! Que les parallèles du bord de la carte postale tiennent bien celles de la construction ! Et dans ses façades de verre, se reflète le bâtiment lui-même, comme pour prolonger sa propre orthogonalité. Miroir mon beau miroir...
Cette carte postale des éditions Estel ne nomme pas son photographe mais nous donne le nom des architectes : Jacques Binoux et Michel Folliasson.
Ces derniers nous le connaissons bien sur ce blog. Nous en avons déjà beaucoup aimé la Préfecture de Bobigny dont la Force Impériale nous laisse croire que Dark Vador lui-même pourrait en avoir inspiré les plans.
Nous regrettons surtout le beau et radical projet de Tour Pleyel dont pourtant nous reste cet exemple visible ici.
Mais voilà que le hasard des recherches me permet de lire deux fois cette très belle tour Thiers, ce très bel Architecton.




Vous avouerez que la proximité des points de vue est stupéfiante et que seuls les premiers plans permettent de lire les différences. Une plus grande proximité pour la seconde ainsi qu'un léger décalage vers la gauche. Nous sommes également plus bas sur la seconde image. Le premier plan s'encombre de garde-fous et de plantes en folie offrant ainsi le végétal nécessaire à une belle composition attendue du genre carte postale !
On aimera que cette Tour Thiers soit encore debout et belle, toujours plantée au cœur de Nancy sans que quiconque n'est eu la saugrenue idée d'un remodelage ou d'une transformation. On s'amusera juste que la Google Car nous offre, sur sa belle façade rectiligne, quelques courbes involontaires.
Tour Thiers, reste là, droite, immense, éperdument imperturbable !
Sois l'implant moderniste dans la ville, sois sa valeur, sa force, sa rigueur.
Tour Thiers, deviens le mètre-étalon, la grille indiciaire de la ville, celle de toutes les comparaisons. La folie parfaite de Binoux et Folliasson !