dimanche 23 août 2015

Boston chooses the future

Si l'Internationale Brutaliste devait faire une liste des monuments les plus représentatifs, il ne fait pas de doute que le City Hall de Boston serait bien placé.
Il semble en effet que ce dernier par ses formes, par sa fonction même et par sa manière de ramasser l'ensemble des types du genre soit une sorte d'icône même si on pourrait lui reprocher un béton un peu sage, un peu lisse, un peu trop tenu dans ses coffrages.
Il aurait fallu que cela suinte un rien aux limites des planches du banchage, que le gravier refasse surface, que le ferraillage fasse maintenant éclater le béton.



Mais ne soyons pas trop déçu de sa netteté et admirons la construction ici par exemple avec cette belle carte postale des éditions Plastichrome qui nous donne ce charmant petit texte au verso prouvant la parfaite intégration de la construction dans la ville "a respect to historic tradition..." mais oubliant le nom des architectes : Kallmann, McKinnell et Tully.


On reconnaît aussi beaucoup du Couvent de la Tourette par le Corbusier dans cette construction dont parfois les profils et les volumétries semblent comme provenir directement d'Eveux. La proximité avec le Carpenter Center ne doit pas y être pour rien non plus. Mais la carte postale révèle depuis son point de vue une différence essentielle : la base en brique.







Ce contraste entre les matériaux forme bien là une particularité mais désire surtout ainsi signaler ce qui est public (briques) de ce qui est réservé à l'administration (béton).
La carte postale offre aussi ici un très dur contraste avec une lumière bien peu coopérante pour lire les détails mais forgeant dans les ombres une abstraction peu commune. C'est là un choix judicieux du photographe G. Tichnor.
Dans un numéro de la revue Horizon de 1963, revue luxueuse que nous allons souvent revoir, je trouve un article complet sur le projet, l'architecture n'ayant pas encore été construite. Cela prouve le retentissement de ce projet. Je vous en donne textes (en anglais) et photos. On admirera tout particulièrement les très beaux dessins techniques qui rappellent bien avant leur réalité les dessins générés aujourd'hui par l'informatique.
Bonne lecture :












jeudi 20 août 2015

Les thiolettes sont au fond à gauche

Il y a des architectures difficiles à saisir dans leurs principes surtout quand ces principes sont une forme de mobilité ou, du moins, de transformation.
Comment rendre compte alors de toutes les phases, de tous les aspects de cette construction ?
La carte postale multi-vues bien sûr !
Regardons :



Au moins la carte postale des éditions la Cigogne a le mérite de ne pas être mystérieuse. Sur son recto, on a la fonction (piscine) et le lieu (les Thiolettes). Le verso nous donne le reste des informations : la ville de Reims, l'architecte Roger Taillibert et le nom du photographe R. Meulle.
Nous aimons beaucoup ici Roger Taillibert et nous publions dès que possible des cartes postales de son œuvre. Vous pouvez retourner ici par exemple.
On aime sa piscine de Deauville ou son travail pour les jeux olympiques de Montréal. D'ailleurs ici, on en retrouve un principe et une idée déjà exploitée avec la couverture textile amovible selon la saison. La fascination pour les possibilités du textile était grande en cette période de la fin des années 60 et le début des années 70 grâce à de nouveaux matériaux et aussi sans doute un désir d'une architecture plus souple, plus légère voire nomade du moins dans son image. Comme si construire en dur et en lourd était soudain un rien passéiste.
Voici donc une piscine dont la couverture, un peu comme un parasol ou un parapluie s'ouvre ou se ferme et permet de faire de cette piscine un objet ludique, changeant, joyeux comme l'apparition et la disparition du cirque sur la place. Mais la toile tendue permet de voir ses belles lignes hérissées mais ne permet pas de voir les bassins... Et la toile relevée ne permet pas de comprendre la nouveauté et la modernité de cette toiture de tissu et l'événement de son repli dans le ciel...
Il faut donc faire une séquence photographique pour en saisir tous les aspects. Cela devient en une seule image un document intéressant de cette construction si particulière. Décidément la ville de Reims avait connu une modernité architecturale incroyable, aujourd'hui bien oubliée et même en grande partie détruite et saccagée. Tant pis pour elle.
On se régalera à l'infini de cette carte postale qui maintient en nous l'expérience d'une architecture audacieuse produite par un grand architecte.









mardi 11 août 2015

Le plus petit court métrage du Monde

La carte postale nous réserve toujours des surprises.
L'acte photographique qu'elle sous-entend est depuis quelque temps sur ce blog un peu mieux décrypté, compris et surtout valorisé. Du moins, on essaie.
Parce que plus le cliché de l'objet carte postale vole en éclats plus on apprend à le regarder, parce que ce genre a aussi une histoire méritante, parce que les influences que la carte postale diffusent sont reprises à l'envi par d'autres modes photographiques, tout cela permet de faire de la carte postale un objet bien plus singulier et à part qu'on ne l'imagine dans l'histoire de la photographie.
Mêlant une forme d'instantanéité et une forme objective, elle est un regard bien plus complexe que la doxa ne veut bien le comprendre. Le cliché, voyez-vous est aussi du côté de l'analyse rapide de certains regards par trop... endoctrinés.
Alors voilà un exemple qui va nous permettre de mieux saisir les modes de prises de vue, la vue elle-même, tout en étant dans une forme de surprise quant à la réalité même de ce que nous voyons.
Acte I



Une carte postale de Villeneuve la Garenne nous montre selon son titre son centre commercial. La photographie est signée de Belonie sans que l'on sache s'il s'agit d'une marque ou d'un nom de photographe. On penchera pour la seconde solution. La carte postale est en noir et blanc ce qui ne signifie pas que le négatif le soit puisque nous avons des exemples d'images produites et diffusées dans les deux modes. Que regarde le photographe ?
Il s'agit de montrer une certaine animation (terme typique de la carte postale) du quartier, de montrer la vie ici au pied des immeubles et sans doute son côté pratique et vivant, "tous commerces" en quelque sorte. Le photographe cadre entre les arbrisseaux, laisse au premier plan la jardinière donnant une sensation de verdure, de parc arboré dans lesquelles les constructions seraient plantées. Il s'agit là d'une vérité du cadre mais difficile de savoir s'il s'agit d'un point de vue très marqué ou d'une réalité plus large du quartier. Et d'ailleurs quel intérêt pourrait avoir le photographe à surévaluer la verdure dans cet espace ? Il est, ici, un piéton voulant montrer et rendre compte d'une vitalité du lieu. C'est un point de vue raisonnable, ne jouant pas si particulièrement à une "construction" d'image du quartier. On sait que les photographes de cartes postales n'avaient pas peur des tours et des barres esseulées sur leur terrain ! Une jeune femme passe avec une fillette et une poussette.



C'est une chance que le photographe saisit : avoir là l'animation et l'échelle du lieu. On ne peut pas soupçonner ici une mise en scène. On remarque que le photographe a mis le soleil dans son dos, les ombres filent devant lui, ombres longues donc lumière du soir ou du matin. Au fond, le fameux centre commercial et les immeubles si marqués par leur époque. Rien n'est stigmatisé, rien n'est dénoncé, rien n'est critiqué. Il faut donner aux futurs acheteurs une image dans laquelle ils puissent se reconnaître mais qui reste ouverte à leur propre appropriation de cette image.
Un A au pochoir est peint sur la construction de droite, cela permet aussi une forme de reconnaissance et démontre comment on dénommait les lieux par bâtiment A, B etc...
Mais je vous entends impatients de me voir parler de ce jeune homme assis sur la petite barrière et qui est bien le ça de cette image.



Chemise d'un blanc immaculé (blanc photographique), pantalon de toile et chaussures également blanches, il regarde de manière très claire le photographe. Main dans sa bouche, main sur la hanche, il sait qu'il est photographié mais ne pose pas particulièrement pour l'image puisque sa pose est tout de même un peu étrange. Il est surpris dans son attitude de présence. C'est un adolescent
qui attend on ne sait quoi ou qui. Là également, ne projetons-pas sur ce personnage des rêves de révolte, d'ennui des grands ensembles ou je ne sais quoi de ce genre. A-t-il rendez-vous ? Tout est possible.
Acte II



Toujours Villeneuve la Garenne et toujours le même photographe Belonie !
Cette fois la photographie est en position verticale et le titre en est toujours le centre commercial ! Pourquoi ce deuxième cliché ?
Pour mettre en valeur la jardinière au premier plan qui, par sa forme apporte une évidente structure à l'image ? Peut-être.. .En tout cas, tous les signes nous montrent que nous sommes bien dans la même séquence photographique. On retrouve les mêmes ombres, les mêmes objets jusqu'au papier froissé abandonné dans les fleurs de ladite jardinière et que le photographe n'a même pas pris le temps de nettoyer ! On retrouve les constructions et surtout le jeune homme toujours assis sur sa barrière mais ayant une autre posture, bras croisés, ne regardant plus le photographe mais la petite fille qui s'échappe de l'image à gauche.



Une chose étonnante se produit dans cette image, une chose que j'aime tout particulièrement et qui commence aussi à devenir un objet d'étude. La voyez-vous ?



Oui ! C'est l'ombre du photographe lui-même dont on devine en bas à droite l'attitude, tenant son appareil photographique. Quel surgissement ! Monsieur Belonie est dans son image, il fait un autoportrait de hasard. De hasard ? Eh bien, en tout cas, on peut se demander si la succession de ces deux images n'est pas justement produite par ce surgissement. Le photographe sait qu'il a le soleil dans le dos, il sait que son ombre file devant lui. A-t-il compris au moment de son déclenchement que son ombre serait dans l'image ? A-t-il alors décidé de refaire ce cliché en s'approchant davantage de la jardinière pour éteindre cette ombre dans celle-ci ? Je le crois. Mais pourquoi si cela fut analysé comme un défaut de cadrage lors de la prise de vue, décider tout de même de l'édition des deux clichés ? La différence entre les deux étant vous l'avouerez peu décisive pour l'achat. Comment le photographe a jugé le soudain surgissement de sa personne dans ce cliché ? Je crois qu'il a pensé à juste titre que la lecture aussi attentive de son image n'est pas l'usage habituel de la carte postale. Peu de lecteurs de cette image, sur le tourniquet, au moment impulsif du choix ont dû percevoir cette ombre et quand bien même, est-elle vraiment gênante pour une correspondance ? Mais ce minuscule espace-temps, ce moment de vie dans un ensemble de constructions de ce type, la présence des protagonistes à la fois effet de choix et de hasard, constituent bien là un document sur le mode de présence des photographes de cartes postales. On attend le moment opportun qui correspond à une présence effective mais pas trop forte pour ne pas trop marquer le moment, on prend le temps d'un recadrage et on n'a aucune gêne à immortaliser un jeune homme qui attend et celui-ci à son tour semble indifférent à cela. On choisit un cadre alliant vie normale et vie désirée, montrant une tranquillité réelle du lieu. On fabrique certes le cliché mais on le fabrique dans l'instantanéité de son temps et non dans une mise en scène qui porterait tel ou tel message.
Acte III





Je pense à toi. Tu attends sur ta barrière, au pied de l'immeuble A que ton copain ou ta copine viennent te chercher. Tu as mis ta chemise propre et tu as hésité à t'asseoir sur le tube de la barrière pour ne pas salir ton pantalon tout neuf. Tu t'ennuies un peu ainsi à attendre, tu regardes les badauds, les mamans et leurs enfants qui vont dans le petit parc derrière posé entre les barres. Surgit un type avec un appareil photographique qui fait sans vergogne des photos de ce petit morceau de ville. Tu ne comprends pas bien ce qu'il fait, ce qu'il veut. Tu lui demandes. Il te répond. Tu crois en fait que tu ne seras pas sur l'image car il ne te vise pas directement mais cadre le centre commercial au fond. Tu attends encore un peu puis tu partiras après lui.
Tu seras surpris quelques semaines après de voir Sylvie ta copine, te pointer du doigt sur les deux cartes postales qu'elle aura achetées au centre commercial. Cela vous fera rire tous les deux et tu achèteras à ton tour pour des copains et de la famille lointaine ces cartes postales pour les expédier et dire que c'est bien toi, là, sur la photo. Quelques années plus tard, tu te rendras compte que cette carte postale n'est plus disponible chez le marchand de journaux. Tu seras un peu triste de ne pas en avoir acheté d'autres, en réserve.
Aujourd'hui, alors que ta famille range les affaires pour ton déménagement, un petit-fils ou ta fille tombe sur cette carte postale et ne te reconnaît pas de suite. Il faut que tu expliques, que tu convainques que c'est bien toi. On s'amuse de ce hasard et puis on range la carte postale, on n'a plus le temps, il faut finir les cartons pour demain.

Sur cette question des courts métrages des éditeurs de cartes postales, on pourra retourner ici par exemple :
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/08/amusons-nous-au-marche-de-royan.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/05/columbo-sa-femme-son-chien-royan.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2009/12/micro-film.html

dimanche 9 août 2015

Ecran total

..... Gilles avait repris le travail. Il devait faire un reportage sur le théâtre de Düsseldorf pour un magazine français désireux de publier un article sur ce nouveau lieu.
Gilles connaissait bien Düsseldorf à cause des compétitions de Hans qui venait souvent y faire des matchs ou des entraînements. Cette fois, pourtant, il était venu seul, laissant Hans à Stuttgart dans les travaux de leur petit appartement.
La nuit tombait déjà. Gilles avait réussi dans un temps court à saisir la construction dans son cadre jouant avec ses courbes, ses contrastes, sa grande beauté. Il faisait toujours tirer en triple ses tirages-papiers par son laboratoire professionnel. Un exemplaire pour le client, un exemplaire pour ses archives et un exemplaire pour Jean-Michel qui raffolait de voir ainsi arriver des enveloppes de papier kraft bien dodues, remplies d'images d'architecture.
Gilles était très scrupuleux, notait au dos le nom des architectes, le jour et même l'heure pour se souvenir des ombres disait-il et bien évidemment le lieu. Il notait aussi les précisions techniques d'ouverture et de temps de pose et l'objectif utilisé.
Il aimait sa place de photographe. C'était une place privilégiée car il pouvait visiter de fond en comble la construction et cela, souvent dans une belle solitude, ayant l'impression que l'architecture était tout à lui. Il déambulait, cherchait les points de vues, pensait comment les architectes avaient pu penser à cela ou oublier autre chose. Il faisait souvent une première promenade sans rien enregistrer, sans rien photographier. Juste pour sentir un peu et essayer de comprendre mieux les passages lumineux, la respiration de la fréquentation du lieu, son déploiement silencieux. Il était resté ainsi assis pendant une demi-heure dans le foyer principal admirant la colonne centrale de ce théâtre. Il sentait réellement au-dessus de lui la masse que soutenait cet appui, il en éprouvait presque la force et dans un réflexe un peu stupide, courba le dos comme pour participer à l'effort.
Une femme s'approcha, lui demanda s'il avait besoin de quelque chose, s'il était perdu. Il lui répondit que non, il montra son appareil photo à ses pieds et ils rirent tous les deux de cette méprise. Il la regarda partir droit devant elle en tapotant au passage chacun des coussins de la longue banquette comme pour s'assurer qu'ils étaient à leur place. Cela fit sourire Gilles qui saisit son appareil et la figea ainsi sur une image. Il n'avait que 21 ans. Il y avait à peine trois mois, il était encore à Carpiagne au service militaire. Il décida qu'il était temps maintenant et, dans une sorte de course ultime, il prit presque en rafale la succession de ses clichés sans plus rien penser d'autre que technique, cadrage, lumière. Il sortit sans dire rien à personne. Il se mit au centre exact de la place d'où rayonnaient sur le sol des lignes comme un soleil. Il fit les clichés extérieurs. Il était satisfait.




En quittant les lieux, il trouva des cartes postales. L'une montrait le fameux Thyssen-Hochhaus dans l'exacte lumière dans laquelle il était en ce moment comme si un instantané venait d'être pris. Un ciel bleu de nuit, des éclats solaires de lampadaires trop exposés, de l'or sur la façade comme un écran total. Gilles pensa que cette carte plairait à Hans.




Il en trouva une autre où l'on voyait côte à côte, formant un couple parfaitement assorti, le théâtre et le même Thyssen-Hochhaus cette fois visible sur sa tranche. Il sourit en pensant que, peut-être, Hans y verrait l'image de leur couple. Un géant débonnaire protégeant un nain s'étalant sans vergogne ! Deux constructions modernes sur la même carte postale, deux constructions aussi différentes voilà qui réjouira Jean-Michel se dit Gilles.
Il était temps de rentrer à l'hôtel, d'écrire les cartes, d'appeler Hans, de dormir.
Il rangea soigneusement ses films, il nettoya presque de manière compulsive ses objectifs photographiques, il vérifia ses horaires sur son ticket de train pour demain. Allongé tout habillé sur le lit un peu mou, il vit soudain à l'intérieur de ses paupières l'image fugace de Hans tenant Alvar dans ses bras.......


Par ordre d'apparition :
carte postale de Düsseldorf Thyssen-Hochhhaus, éditions Foto-Verlag Hans Georgi.
carte postale de Düsseldorf, Impression aus des Bundesrepublik Deutchland.
Les architectes du Thyssen-Hochhaus sont Hentrich, Petschnigg et Partner. 1957-1960.

extrait de la revue Techniques et Architecture, février 1971, photographies de Manfred Hanish.
Le théâtre de Düsseldorf est de l'architecte Bernhard M. Pfau.














































samedi 8 août 2015

Le jour, la nuit sur le neuf



Pourquoi ne pas y croire à notre tour ?
Comment devant la perfection de la maquette, son oubli des détails, la mise en place parfaite des volumes, la joie des alignements et le clignement des blancs et des noirs, ne pas croire en la justesse promise par cette maquette ?
Tout ici est calme, propre, bien tenu. Tout ici offre espace, liaisons, échelle acceptable. On rêve même devant les façades contrastées des barres à une modernité franche.
Pourtant, il suffit d'aller voir pour déchanter un peu. Surtout, si on va voir aujourd'hui.
Nous sommes à Saint-Dizier dans le quartier nommé le neuf comme pour bien affirmer par là la différence entre la ville ancienne et historique et l'événement de la construction de ce quartier.
Comme partout, il semble que l'histoire récente de ce quartier soit celui de beaucoup d'autres en France. Un quartier neuf, affiché même comme moderne dont on nous dit qu'il est l'héritage de la Chartes d'Athènes et de le Corbusier. Un quartier aimé, désiré sans doute par les nouveaux habitants au début de sa construction puis viennent la crise, le désaveu politique et social, l'incapacité à entendre l'évolution qui sourd et la catastrophe prévisible (car si accepté comme généralisé) pour prendre enfin, le nom de quartier sensible ou de zone difficile. Sensible ? Comme s'il ne l'était pas avant. Comme si au moins avec cette dénomination, on avait tout de même une identité.
Rien, bien évidemment dans cette carte postale dont on doit le cliché à Dirler, rien ne peut raconter cette histoire qui viendra. Non, tout ici encore veut croire au parc arboré entre les barres, à leur proximité décidée pour laisser l'air, le soleil entrer dans les logements. Tout ici dans le vide de personne, dans ce quartier dont émergent à peine une dizaine de minuscules automobiles ne pourra raconter les parkings pleins au milieu d'une végétation abandonnée et non qualifiée qui deviennent le seul paysage, la seule aire de jeu. Et les petits arbres de lichen collés au joyeux hasard d'un maquettiste ne peuvent raconter la paupérisation à venir d'un quartier.
À qui la faute ?
Aux architectes ? Aux équipes municipales n'ayant pas su prendre en compte ce nouveau quartier dans le tissu urbain de la ville ? Aux offices d'H.L.M n'ayant pu là que subir une évolution des familles et de leurs désirs sans comprendre qu'il fallait être une force de changement ? Aux habitants eux-mêmes laissant sans réaction, sans combat, se laisser parquer dans une histoire ? Qui sait ?
Pas moi.
Mais la sidération évidente d'une telle image, son poids narratif allant du jeu de construction à l'espoir d'un projet, tout cela demeure.
Et la projection que nous y faisons n'a rien à voir avec celle de son époque. Ne faisons pas semblant de ne pas le voir et même aimons cet écart, car, voyez-vous, cela de toute façon ne changera rien ni pour nous extérieurs à l'image, ni pour ceux qui partagent aujourd'hui cet espace.
La carte postale nomme ainsi son image : L'ensemble paroissial Ste Thérèse du Vert-Bois parmis les buildings.
On passera rapidement sur la faute sur parmi écrit avec un S et on écoutera bien davantage le mot building qui vient de loin, d'une autre langue, qui raconte la modernité, une forme de gigantisme superbe. L'éditeur ne dit pas immeubles, barres, tours ou nouveau quartier. Non, il dit buildings car cela doit reclasser l'ensemble, faire rêver à une montée d'échelle sociale. Qui, aujourd'hui, dans ce quartier dira qu'il habite un building ? Personne, je crois.
Ici, on aimera surtout au milieu du plan masse, voir surgir l'ensemble paroissial avec sa belle voûte parabolique qui nous raconte une familiarité avec ce genre et ce dessin. Un ensemble paroissial cela proposait sans doute des activités pour les jeunes, des salles de réunions ou des fêtes, des rendez-vous, et un œcuménisme joyeux d'une époque ouverte. Au cœur de l'îlot, dans une hauteur plus basse que seuls le campanile et la voûte débordent pour faire un geste architectural, on devine une architecture de liaisons offrant aussi des patios intérieurs comme protégés du monde, image d'un cloître moderne : pouvoir ici laisser l'extérieur.
Regardons cette autre carte postale du même éditeur :



Comme pour les maquettes de Royan, le ciel est un aplat noir caviardant le paysage. On compare les deux cartes postales et on devine qu'il s'agit bien là d'une autre maquette, plus précise, plus lisible donnant mieux à voir l'ensemble paroissial.
Là aussi la vie semble facile, les petites figurines approchent, se retrouvent, accèdent au lieu dans un silence trop éclairé par les spots de la photographie de studio : soleil égal.
Pas d'automobile, pas de piéton traversant les pelouses, de chemin fabriqué à grand coup de raccourci.
J'essaie de savoir si cette grande courbe est elle aussi en fusées céramiques comme celle de Grand-Quevilly détruite par la bêtise ou celle de Serqueux encore debout. On reconnaît cette forme comme commune à son époque comme si ce dernier sursaut de l'arc en plein cintre finissait là dans Vatican 2.
Mais voici qu'arrive une carte postale jumelle :



Vous remarquerez que le jour s'est levé, que la nuit a disparu au profit d'un ciel nuageux mais tout aussi mystérieux. C'est bien la même maquette et le même cliché mais ici, le trucage photographique est différent. Pourquoi cette soudaine multiplicité des fonds ? On notera que l'éditeur précise à l'acheteur, entre parenthèses, qu'il s'agit de la maquette... Comme si un doute persistait.
Au dos, pourtant, cette seconde carte postale nous donne une information que la première ne nous donne pas : celui de l'architecte. Ici c'est André Croizé qui est nommé.
Si vous allez à Saint-Dizier ne manquez pas le très bel ensemble les toits rouges de Iwona Buczkowa.


























jeudi 6 août 2015

Un peu court non ?

Alors que nous aimons nous réjouir de cartes postales montrant fièrement et de plein cadre une belle architecture, ici, sur ce blog, nous nous réjouissons également des cartes postales multi-vues qui agissent comme des petits guides touristiques des éléments essentiels d'un lieu.
Ainsi, un éditeur invente le répertoire des choses importantes à voir et un correspondant peut en une seule carte postale montrer la richesse de son lieu de villégiature.
Ne boudons pas ce plaisir et regardons cet exemple :



Le camping de Cournon d'Auvergne est certes l'objet de la carte postale qui s'adresse ici sans détour à ses usagers. On y voit une grande image aérienne du site puis une vue de l'activité voile sur le petit lac. Mais nous, nous y retrouvons avec surprise et joie deux icônes de ce blog : la piscine Tournesol et le chalet Nova de Rochel !
Quelle surprise de les voir en un même lieu !







Malheureusement, il n'est plus temps d'aller louer un chalet Nova pour passer vos journées à la piscine Tournesol... Les chalets ont disparu ! Mais la piscine Tournesol, elle, est toujours debout si j'en crois Google Earth.
Que sont devenus tous ces chalets ? Dispersés ? Revendus ? Pliés et découpés chez le ferrailleur du coin ? Leur grand nombre prouve tout de même une bonne diffusion commerciale pour l'éditeur Rochel qui a dû être bien content d'en vendre ainsi une série !
Il doit bien y avoir en France encore quelques-uns de ces chalets dans des bases de loisirs ou des campings. Et si nous en commencions l'inventaire ?
Menez l'enquête ! Ouvrons nos yeux...
Pour finir ce court post, je vous propose un petit tour autour de la piscine Tournesol de Cournon qui, espérons-le sera préservée et non détruite ou remodelée comme c'est la mode aujourd'hui.
La carte postale est une édition du Gabier pour Artaud sans date ni nom d'architecte ou de photographe.






lundi 3 août 2015

Flaine Fillod contre Breuer

Nous avons aimé ce type de construction que sont les baraquements Fillod il y a peu.
Nous allons voir comment ce type peut dans un paysage faire architecture :



Nous sommes à Flaine, au refuge des Gérats sur le flan de la montagne ici très rocailleuse. On y voit donc une succession incroyable des bâtiments de Fernand Fillod posés tous dans le même sens, s'opposant à la pente et offrant des couleurs différentes. Puis, un peu en retrait, une autre construction du même constructeur mais d'une volumétrie plus imposante encore est posée sur un socle qui semble de béton.
Il faut le dire de suite, je trouve cette installation superbe !
J'aime la très grande longueur des Fillod qui s'étirent sur la pente, comment ils sont concentrés en emmarchement, comment leurs couleurs s'opposent avec vigueur au paysage. Ne me demandez pas quel rôle ils devaient jouer, à qui ils étaient adressés, le nom de refuge me semble un rien usurpé pour l'usage habituel de ce mot. Mais... je ne sais pas... Est-ce un lieu d'hébergement pour les ouvriers du chantier de Flaine ?



On remarque qu'ils sont tous posés sur une estrade de béton qui parfois élève la construction au point que la porte de sortie de secours est trop haute pour l'emprunter l'été, l'hiver, la neige doit offrir une marche acceptable. Les couleurs ont sûrement aussi un rôle de reconnaissance et peut-être d'attribution en affichant ainsi les spécificités de ce qu'elles désignent ou permettent simplement de se repérer.
"untel est dans le rouge, toi, tu dors dans le gris."
On imagine peut-être à tort que l'été ils devaient devenir des fours et l'hiver... des frigos ! Comment étaient-ils aménagés pour soutenir les amplitudes thermiques de la montagne ?
Mais que cet ensemble est beau, offrant une solidité, une fermeté et une radicalité sans fard face au paysage. Comment ne pas être sensible à la lecture de leur état éphémère qui ajoute encore, face à leur nombre et à leur taille, un contraste saisissant ? Il y a là un atterrissage implacable comme une station spatiale montée rapidement sur la surface lunaire ou martienne. J'imagine aussi le ballet des camions apportant les éléments métalliques, le montage rapide, le surgissement soudain d'un village de tôle sur les flans libres de la montagne. J'imagine aussi, comment chacun, dans ces espaces égaux, devait personnaliser son lieu, son "baraquement" et que certains devaient préférer être dans celui au bord de la route ou d'autres, au contraire, préférer être tout en haut, ouvrant la fenêtre sur la prairie. Et comment la neige généreuse ne devait laisser déborder de sa blancheur que la couleur en traits francs des bâtiments.
Tout cela, je crois, a disparu.
La carte postale nous permet donc de tenir dans le paysage le surgissement d'une petite communauté abritée dans un village de tôle. Marcel Breuer l'a-t-il lui aussi aimé et utilisé ?
Remercions les éditions Cellard d'y avoir vu un moment architectural nécessaire à diffuser, à préserver.


























Dernière minute !
Grâce à Vincent Juriens, un lecteur attentif, je reçois un très beau lien vers un document édité par le CAUE 74 sur la création de Flaine par Marcel Breuer. On peut y trouver la réponse à mes questions et surtout toute l'histoire passionnante de Flaine. Merci donc au CAUE 74 et surtout à Vincent pour cette information.


"En 1961, le premier site habité de Flaine est donc un ensemble de constructions modulaires situé à proximité des chalets de Balachat où se trouve une source. Il offre une cinquantaine de lits, un réfectoire abrité sous une grande tente et une cantine roulante acheminée avec beaucoup de difficultés sur une route qui n’est encore qu’une piste. Pour des raisons de sécurité, on installe une ligne téléphonique reliée aux Carroz.

Puis sont bâtis de nouveaux logements permanents au lieu-dit les Gérats, situé en bordure de la future route qui montera au chantier côté Flaine. La construction en est confiée à Denys Pradelle. Les huit bâtiments sont composés d’éléments préfabriqués en métal. Sept d’entre eux sont destinés au logement proprement dit, offrant une capacité totale de 350 lits. Le huitième bâtiment abrite le Club, un lieu collectif comprenant une cuisine, un office, un restaurant, un bar et une salle de détente. Cet ensemble fonctionne pendant dix ans et c’est là que sont accueillis les premiers skieurs lors de la mise en service du téléphérique des Platières à Noël 1967. Aujourd’hui démoli, il a été remplacé depuis par le Hameau de Flaine."