samedi 22 novembre 2014

Dans le dedans des barres, on est dans la vue

L'avion glisse au-dessus de la bourgade de St Jean-de-Bournay et semble en ignorer la ville ancienne pour nous montrer seulement ce que l'éditeur Combier appelle les nouveaux quartiers.



Il suffirait donc de ranger trois barres de manière orthogonale pour fabriquer un quartier dans une ville. En face de ce nouveau quartier, une fabrique, une petite usine et la route qui mène vers la ville ancienne. De l'autre côté des terrains qui sont agricoles et vides.
On pose là, un peu en dehors, à la limite de la ville, dans un espace qui est déjà celui des usines, des habitats collectifs dont je ne sais la raison première de cette localisation. Sont-ils directement liés à la zone industrielle ou sont-ils à cette place parce que la ville ne possédait pas d'autres terrains ?
Ce qui étonne surtout depuis cette image c'est bien que l'éditeur nomme cela nouveaux quartiers au pluriel comme si d'un coup la petite ville, comme toutes les villes de cette période, voyait soudain dans ces constructions un élan et une transformation essentiels. Pourtant, il n'y a rien d'un quartier, rien même de très nouveau. Mais la ville reçoit cette architecture de béton, cette petite greffe prouvant l'élan démographique comme une révolution de son urbanisme.
Et cela sans couture réelle avec le reste de la ville. On a posé les barres au mieux. On ne les a pas collées contre la rue pour offrir un dégagement sans doute à la fois pour celui qui arrive, la perspective vers le centre ancien reste ouverte mais sans doute aussi, pour que les habitants des barres puissent jouir ainsi de l'espace. La petite barre de droite est articulée en face du vide des deux autres, là aussi pour ouvrir la vue. Tout cela fabrique un dessin simple dont l'aménagement du terrain au pied ne résout rien de son utilisation qui devient au mieux une pelouse bien tondue, au pire le parking des résidents. Le paysage pour cette architecture n'est que d'étage. Il est celui que l'on perçoit depuis le promontoire de sa fenêtre. Dans le dedans des barres, on est dans la vue.
L'avion des éditions Combier va repasser une nouvelle fois :


On s'attardera cette fois sur la dénomination de cette nouvelle carte postale qui nous offre, non plus les nouveaux quartiers mais au premier plan, les nouveaux H. L. M.
Cela change quelque chose ?
Sans doute que pour celui qui habite là, H.L.M. parle un peu plus de sa situation sociale, le place dans un registre d'habitants plus particulier. Le loyer étant modéré, les revenus doivent l'être aussi. Le terme nouveaux pouvant ici aussi nous laisser croire qu'il y a d'anciens H.L.M et on devine au fond de l'image une autre barre qui n'est peut-être pas d'habitation.
On pouvait donc à cette époque vendre à des habitants une carte postale qui par son titre les rappelait à leur statut social...
Le curieux d'images regardera entre les deux clichés les micro événements comme les cultures dans les champs, les traces laissées dans ceux-ci ou le peu d'automobiles garées au pied des barres. Il remarquera aussi que le photographe-opérateur aura choisi la même heure si on en croit les ombres des arbres.



Mais ce qui frappe bien entendu sur cette deuxième carte postale c'est l'intervention faite par Marie la correspondante qui, au stylo-bille écrit sa carte et localise à la fois son appartement et l'entrée de sa barre. L'image est donc une pensée et aussi un plan.
La carte postale annonce la vie, elle donne à voir le lieu, précise dans le même instant ce que l'imaginaire du destinataire ne pouvait que construire. C'est un objet pratique.
La première carte postale fut expédiée le 14 août 1970 alors qu'elle est datée par l'éditeur de 1969. La seconde fut expédiée le 20 juillet 1971 mais n'est pas datée par l'éditeur.
Autre chose curieuse de la part de cet éditeur Combier, responsable de ces deux cartes postales, il donne sur la première les noms des architectes avec une précision qui nous étonne :
Architectes : (Entrée Ouest) M. J. Pin, Vienne. (Entrée Est) M. Pogorselzki, Vienne.
Deux architectes...?
Et pourquoi ainsi les différencier sur ce programme ?
Mais voilà que la carte postale peut aujourd'hui rencontrer un autre mode de représentation de l'espace.
Ce mode c'est Google Earth.
Il est aisé d'aller voir ce que tout cela est devenu, de prendre la rue de la Barre, de suivre même l'ombre de la Google Car qui (et c'est rare) fera même l'effort de faire le tour du quartier qui s'est drôlement étoffé depuis l'édition des cartes postales !
Je reste stupéfait que je puisse, depuis mon propre logement, aller voir la porte d'entrée de l'immeuble de Marie. Je sens l'odeur de la lessive qui sèche sur le balcon et je pourrais presque pousser cette porte ou sonner à son logement et lui demander si elle a toujours deux grands lits de libres pour le week-end...
Les arbres ont poussé, peu de monde dehors.
Comment les habitants nomment-ils aujourd'hui ce petit rangement de barres ?
Comment s'y reconnaissent-ils ?











mercredi 19 novembre 2014

Sandrine, peut-être l'amour

Les toutes petites choses de l'architecture moderne et contemporaine...
Comment regarder ces constructions, petits gestes simples répondant tout juste au programme, tentant souvent avec peu de moyens de construire un lieu et un usage ?
Que fait l'histoire de l'architecture de cette banalité apparente dont rien ne semble suinter des murs qu'une forme un peu indifférente à l'époque ?
À la Feuillie en Seine Maritime, le village avait besoin d'un foyer rural. On appela Mr Poincelot, un architecte.
Il dessina cela :



Pas de dédain s'il vous plait, pas de cynisme, pas de second degré dans l'attention à ce lieu.
Regardons pourquoi il fut regardé.
Si l'éditeur de cartes postales ici anonyme est passé là et a cadré ce foyer rural c'est sans doute que les habitants avaient un désir possible de s'y reconnaître.
Ce foyer rural dit bien une petite ville cherchant à offrir à ses habitants un lieu de vie et de partage, un espace remodelable allant du loto hebdomadaire, à la réunion du Syndicat Agricole ou au mariage du fils du notaire et de la fille du boulanger. (Oui, je sais...)
Un lieu neutre dont on peut facilement grâce à cette neutralité bienveillante, sans grandiloquence de signes, faire un peu ce que l'on veut. En quelque sorte, une surface couverte.
Un toit mono-pente, c'est la mode, une blancheur nette, c'est moderne, une coupe dans la longueur en opus incertum c'est rassurant et ça cache la cheminée, une entrée sombre à peine soulignée d'un auvent de métal.
On pourra le 14 juillet, faire monter sur le mât, le drapeau français, celui d'une République qui dit l'expression possible de toutes les fêtes. Rien d'autre.
On écrit tout de même sur la façade, Foyer rural, autant pour le signaler que pour affirmer plus clairement la fonction d'un lieu si simple dans son image.



Mais un autre photographe passera là, un autre éditeur voudra dire ce lieu. Il choisira un point de vue audacieux :



Devant la porte du foyer rural, il cadrera à la fois celui-ci en laissant un rien apparaître les lettres de fer sur la façade et mettra à l'arrière-plan le village reconnu de tous par son clocher. Le petit auvent de métal viendra même en chatouiller l'ardoise. La modernité est installée en ville, du moins le dynamisme joyeux d'un lieu ouvert à tous.
C'est la France.
On entend les flonflons de l'accordéon, on retrouve le matin des dimanches le riz du mariage jeté au sol, ou les discussions politiques aux jours d'élections.
Hier, une majorette rhabillée en civil, son sac à ses pieds a attendu sur ces marches son oncle qui doit la ramener à Yvetot.
Une mobylette pourtant se gare un peu sauvagement. À son guidon, Mickaël sent le gel douche bon marché.
On ne sait pas trop ce qui pourrait arriver à Sandrine, peut-être l'amour.






mardi 18 novembre 2014

La Modernité sous le soleil

Depuis peu, l'héritage de la Modernité dans les pays arabes et les anciennes colonies commence, semble-t-il, à être regardé d'une manière un peu plus dégagée des raisons historiques et politiques qui le fondent, du moins sans jugement hâtif.
Le retour de la Biennale de Venise le prouve, Biennale dont le Pavillon Marocain fait une place remarquée à l'équipe de l'ATBAT (Candilis, Woods et Bodiansky) avec une maquette du maintenant iconique immeuble de Casablanca.



Alors que la France détruit le Mirail sans l'ombre d'un souci, sans un frémissement patrimonial des autorités compétentes, cet héritage, ailleurs, est bien aujourd'hui regardé et défendu comme important à son histoire...
Dans cette même Biennale de Venise, le Pavillon du Bahrain donne à voir (et donne réellement) un très beau catalogue de la production de cette Modernité dans la région arabique. D'un luxe inouï, ce très bel ouvrage distribué gratuitement est une mine pour une redécouverte de cette influence moderniste, certes exigée par Rem Koolhaas pour cette Biennale mais parfaitement défendue par ce Pavillon du Bahrain en association avec l'ACA.
Voici quelques images du Pavillon du Bahrain puis quelques extraits du catalogue qui vont
vous affoler !













Maroc, immeuble ATBAT (avec Candilis)







Bagdad, Iraq, Stade par le Corbusier, 1958-1980.




Maroc, Tit Mellil, Terminal et Club House, Zevaco et Basciano architectes :



Tunisie, Tunis, Hôtel du Lac, Raffaele Contigiani architecte, 1973 :



Liban, Beyrouth, Interdesign, Khalil Khoury architecte, 1975-1997 :




Aujourd'hui je vous propose de voir un portfolio de cartes postales éditées par the Arab Center for Architecture (ACA) fondé en 2008. Ces cartes postales furent éditées à l'occasion d'une exposition "Modern Design and Architecture in the Arab World : The Beginnings of a Project", exposition qui fut visible à Beyrouth (Beirut) en mai 2013. On notera que sur le portfolio, on nous précise que l'exposition est financée par... l'Union Européenne.
N'ayant pas vu cette exposition, je ne pourrai rien vous en dire mais nous allons regarder ces cartes postales qui sont donc ici produites avec bien évidemment un décalage temporel important mais aussi, cela va de soi, pour une fonction bien différente !
Reste le plaisir de découvrir de très belles réalisations, de très beaux documents et de, sans doute aussi, à nouveau, aimer cette histoire. Certaines de ces constructions sont d'ailleurs détruites ou défigurées. Elles sont toutes libanaises.
Je dois remercier ici vivement Philippe Perreaudin qui travaille à la Bibliothèque de la Cité de l'Architecture pour cet envoi ! Merci Philippe !
On notera que le dos des cartes est bien divisé graphiquement pour un usage postal et que chacune comporte toutes les informations nécessaires sur la construction évoquée en image. L'ensemble est aussi d'une qualité graphique et éditoriale absolument irréprochable. Bravo Rima Rifai.
Vous trouverez ici le site de l'ACA. Allez le voir, aidons-les, parlons de cette héritage et défendons-le !

http://www.arab-architecture.org/

Siège de l'électricité du Liban, Beyrouth, J. Aractingi, J. N. Conan, J. Nassar, P. Neeema architectes :


Shams Buiding, Beyrouth, Liban, Joseph-Philippe Karam architecte :

Chalet Raja Saab, Ouzai, Liban, Ferdinand Dagher architecte, L. Fattal photographe, 1952 :

Grands Magasins Byblos, Beyrouth, Liban, Henri Eddé, Pierre El Khoury architectes, 1960 :

Arida Building, Beyrouth, George Rais, Théo Canaan architectes, 1951, Naltchayan photographe :

Villa President C. Chamoun, Assem Salam, Geroge Rais, Théo Canaan architectes, 1955, dessin de Shalam :

City Center Complex, Beyrouth, Joseph-Philippe Karam architecte, 1968 :

Hotel Phoenicia, Beyrouth, Edward Durell Stone, Ferdinand Dagher, Rodolphe Elias architectes, 1956-61, dessin de Helmut Jacoby :

Hotel Carlton, Karol Schayer, Wassek Adib, Bahij Maksidi architectes, 1957, Naltchayan photographe:

Villa Zaven Hadichian, Liban, Grégoire Sérof architecte et dessin, 1966 :

Pan American Buiding, Beyrouth, George Rais et Théo Canaan, Naltchayan photographe, 1953 :

Fattal Building, Beyrouth, Farid Trad architecte, V. Derounian photographe, 1953 :

dimanche 16 novembre 2014

Les béquilles de Jean Prouvé par Lucien Hervé

Ne vous inquiétez pas ou mieux, comme aurait dit Jean-Paul 2 : "n'ayez pas peur !"
Il est vrai qu'en ce dimanche, je vais vous parler à nouveau d'une église mais votre blog préféré (si si ...) n'est pas en train de se tourner uniquement vers ce genre de constructions même si, ici, il va de soi que nous aimons et défendons nos belles églises modernes et contemporaines.
Alors, oui, en ce dimanche de novembre, je vous propose de voir à nouveau une église, la voici :


La carte postale est une belle édition Raymon (contactez-moi !) qui nous montre en fait une chapelle, la chapelle Notre-Dame de Grâce à Morsang-sur-Orge. La carte fut expédiée en 1977 mais date sans doute du début des années soixante. Elle ne nomme pas l'architecte de la chapelle : Monsieur Faraut.
D'une grande simplicité, presque timide, cette belle chapelle de pierre dont la beauté tranquille vient de la régularité des percées en grand nombre sur les façades et au décalage efficace de son plan possède pourtant un trésor bien caché depuis ce point de vue, trésor qui va faire triper (excusez-moi de cette expression) les aficionados du métal.





Ce trésor c'est sa structure et ses appuis réalisés par Jean Prouvé, lui-même.
Alors, je vois déjà les petits suiveurs prendre leur voiture, leur scooter, le train pour se précipiter à Morsang-sur-Orge et faire des photographies qu'ils mettront sur Facebook ou dans des galeries d'art contemporain en inventeurs géniaux qu'ils sont.
Je préfère pour ma part ne pas jouer à l'inventeur d'un inventaire dont je ne suis qu'un passeur qui tire ses informations d'un travail de lecture de documents que d'autres, avant moi, par leur disposition d'esprit, leur travail me permettent d'utiliser. J'aime apprendre et je sais les remercier.
En l'occurrence, je remercie la revue Architecture d'Aujourd'hui de 1957 et surtout Daniel Leclercq, infatigable lecteur de ce blog et pourvoyeur d'informations ! Remercions chaleureusement aussi, dans cette chaîne simple mais réelle des informations, la Maison de Banlieue et de l'Architecture qui a fait une étude du Patrimoine religieux moderne en Essonne.
Non, décidément, les images ne sont pas flottantes, elles ont des créateurs, les informations n'émanent pas seules depuis les fonds profonds de nos esprits, les architectures ont bien des architectes et des chercheurs, des historiens qui œuvrent pour notre plaisir d'apprendre.

Alors... Jouissons !
Regardons comment la revue Architecture d'Aujourd'hui en 1957 relate cette architecture et lui offre tout de même une page entière ! Et qui est le photographe de cet article ?
Rien moins que Lucien Hervé !
Sans doute que la présence de Jean Prouvé dans ce projet est la raison d'un tel attachement à cette petite mais délicate chose. Car c'est peu spectaculaire, c'est surtout structurel, cela ne se laisse pas percevoir si facilement. C'est d'ailleurs là qu'est l'intelligence de l'association de l'architecte Faraut et de l'ingénieur constructeur Jean Prouvé. Se mettre au service d'un programme, faire pour que ce soit juste et que, sans être un objet bavard, la chapelle Notre-Dame de Grâce porte bien son nom. Pourtant tout est dessiné. Et comme un pigeonnier caché, l'architecte avec toutes ces petites niches dans la pierre sait faire une chapelle à la fois solide dans l'impression visuelle (la matière de la pierre effectuant le travail de solidité et de pérennité) mais aussi ouverte et même incroyablement lumineuse. On admirera la finesse des béquilles porteuses de métal réalisées par Jean Prouvé. Voilà encore l'une des merveilles religieuses de notre territoire, l'une de ses richesses. Méfions-nous, soyons vigilants... En France, en ce moment, les trésors on les brise.