dimanche 14 septembre 2014

Monolith controversies

De retour de la Biennale d'Architecture de Venise, je vais tenter de rendre compte en plusieurs fois avec vous de ce que j'y ai vu sous l'angle un peu particulier qui nous concerne ici : la représentation de l'architecture par les cartes postales. Oui, je sais, c'est une fenêtre un rien étroite mais la grande surprise de cette Biennale est la présence incroyablement forte de ce mode de représentation utilisé par de nombreux pavillons. C'est même saisissant !
Allant de la carte postale montrée, citée, éditée, rejouée et imitée, il semble que la traversée de la Modernité finalement oblige à regarder ce type de document. Tant mieux pour nous ! On remarquera aussi que ces éditions sont distribuées gratuitement et que le public aime à repartir avec ces documents, se servant largement ! Les images de l'architecture voyagent ainsi.
On va commencer par un exemple très fort et, sans aucun doute, par l'un des plus intéressants pavillons de cette Biennale : le Pavillon Chilien.
Ce que réussit parfaitement ce Pavillon que ne réussissent pas les autres et notamment le Pavillon Français qui, pourtant, comme on le verra par son héritage du Hard French lui aurait permis de penser, c'est de réveiller une histoire sensible et politique en évoquant l'une des questions les plus prégnantes de l'architecture moderne : la préfabrication lourde du logement social. L'histoire de ce Pavillon tient toute entière dans un élément préfabriqué provenant d'un système offert par l'U.R.S.S mais dérivé du système français Camus. Offert aux chiliens par les russes, le système et son modèle sont déjà en soi l'histoire de la diffusion de ce modèle architectural : France, Union Soviétique, Chili et Cuba ! Rien que cette information est passionnante et le Pavillon Chilien nous offre l'occasion par un travail remarquable de voir par des maquettes et des vidéos la quasi totalité de ces systèmes de préfabrication ! Incroyable ! Mais s'ajoute à cela une histoire plus locale, celle d'un panneau préfabriqué sur lequel Savaldore Allende en 1972 est venu inscrire quelques mots dans le béton frais au moment de sa visite de l'usine pour remercier les soviétiques. Ce panneau posé comme monument devant l'usine connaîtra une histoire de ré-appropriation par la dictature qui en fera un cadre de béton pour une Sainte Vierge, puis, au moment de la fermeture de l'usine, il fut sauvé in-extremis par des passionnés de cette histoire, des citoyens sensibles n'ayant rien oublié de la charge politique de ce panneau. Ce dernier a donc une charge politique et historique absolument incroyable et, dressé à Venise, dans une pénombre lourde, il porte parfaitement le nom de Monolith, à la différence des panneaux Prouvé érigés comme des fétiches inutiles à leur héritage dans le pavillon français, il n'usurpe pas son nom et résonne étrangement d'une vibration émouvante. Il porte l'histoire de l'architecture moderne, oscillant, comme le dit très bien dans le catalogue Boris Groys entre suprématisme et ready-made. L'exposition tient donc ainsi du miracle populaire offrant au visiteur la possibilité de lire la totalité des systèmes constructifs, de les comprendre, de les apprendre aussi par des projections vidéo offrant comme un jeu de construction enfantin l'ensemble de leur panneaux et des éléments. On nous offre aussi la possibilité face à cette sécheresse puissante de l'industrialisation, la reconstitution d'un appartement tel qu'il est habité avec son mobilier, ses bibelots et le tout venant d'une vie simple. Quelle belle idée ce contraste entre les deux visions. Si vous ajoutez à tout cela, un catalogue d'une grande beauté formelle et éditoriale, riche en témoignages et histoires touchantes, vous comprendrez que le Chili a fait ici une œuvre d'une très grande puissance mémorielle que très peu de pavillons ont réussi à réaliser. Raconter une histoire, c'est bien raconter l'Histoire et les énergies politiques à l'œuvre ici disent simplement sans discours obscur la force que le Chili possède à se souvenir. Simplement émouvant.
On trouve donc dans le pavillon chilien une carte postale, la voici :





Elle nous montre l'une des femmes travaillant à la production des usines KPD Plant photographiée en 1974 par Salinas Gonzalez. Le catalogue nous rapporte la fierté des femmes travaillant avec les hommes dans ses usines de béton, le catalogue nous donne le témoignage du photographe réalisant ces clichés de propagande. Et, dans cette pose sereine, souriante à la vie, je vois la fierté d'une histoire et du retournement politique. C'est aussi ce visage qui fait vibrer le panneau de béton, c'est la force d'une utopie sociale redécouverte. Dommage que notre pays couvert de Hard French, rempli d'histoires sans doute aussi fortes, créateur même de certains très beaux types de préfabrication n'ait pas su trouver de moyen aussi simple pour exprimer cet héritage.
Mettre Tati, Prouvé et Lods ensemble ne fait résonner rien d'autre qu'une nostalgie sans fond, sans contextualisation, sans histoire. Quelque chose de la petite France éternelle que l'on sert aux touristes, celle des nappes à carreaux, de la baguette, quelque chose qui reste au bord, complaisant à la reconnaissance internationale de génies, certes, mais dont rien ne permet de comprendre comment ils naissent et surtout comment, dans notre pays, ils meurent sans héritage. La prochaine fois que je vois un panneau de Jean Prouvé dressé dans le vide de sa beauté interne je lui fiche un coup de pied pour le faire tomber. On finira par ne plus nous faire rire avec Tati, Madame Arpel est usée jusqu'à la corde et Beaudouin et Lods méritent mieux que l'histoire sans cesse répétée et affligeante de contrition nationale d'une architecture malheureusement desservie par l'Histoire. Assez, c'est assez.
Vive le Chili !

Monolith Controversies
Edité par Pedro Alonso et Hugo Palmarola
Hatje Cantz
isbn-978-3-7757-3827-9
en anglais !

Quelques images extraites du très beau catalogue :
































quelques images du Pavillon Chilien :

















 

lundi 8 septembre 2014

Yvetot, Annie Ernaux, 50 centimes



Il y a parfois d'étranges coïncidences, des rapprochements de peu, des histoires monétaires disant beaucoup de l'échange des livres, des photographies, du texte.
Sur le même vide-grenier, sur deux stands face-à-face, dans la même petite misère des presque rien, j'achète pour la même somme des cartes postales d'Yvetot et un livre d'Annie Ernaux qui s'appelle Retour à Yvetot, pour cinquante centimes.
Cela me contente et j'y vois un signe que les images que je cherche, ces cartes postales entre deux âges sont aussi regardées, aimées parce que j'y retrouve une écriture populaire, celle appuyée sur le souvenir des visites, les plaisirs des vacances, les retrouvailles avec les lieux familiers.
Chez Annie Ernaux, j'aime une écriture simple. Pas facile, simple. J'aime aussi une reconnaissance de classe, comme elle l'indique d'ailleurs dans son livre, j'aime me reconnaître comme elle dans ceux qui ont traversé leur classe pour en rejoindre une autre. Mais sans mépris pour ceux qu'on quitte (au contraire) ni haine pour ceux qui reçoivent (là... parfois....)
Annie Ernaux parle de venger sa classe.
Ce tout petit livre est en fait la transcription d'une conférence que l'écrivain fit dans sa ville suite à son retour. Elle avoue sa difficulté à y revenir, car il semble bien que le souvenir passe sur le réel soutenu en quelque sorte par l'imaginaire et la littérature qui déborde tout. On sent une douleur à ce retour mais aussi une forme de nécessité presque un devoir pour ceux dont elle parle et surtout pour ceux qu'elle écrit. Elle tente presque d'excuser parfois le sentiment un peu dur qu'elle a donné de cette ville d'Yvetot, elle tente de dire qu'il faut partir pour être.
Elle parle aussi beaucoup des images produites par son imaginaire, non pas celui inventif et débridé mais celui qui refonde le réel comme à grand coup de collages, de découpages. Ce film intérieur qui surgit parfois drôlement sans suite et que le travail de l'écrivain consiste à saisir sans le subir, oubliant adroitement et violemment parfois des éléments dans les marges. Elle répond dans une question posée par le public à son attrait pour les photographies dont il faut garder à la fois la véracité de l'instantané et  la trop grande puissance évocatrice.
Cela me rappelle quelqu'un.
Fonder l'écriture sur des images, les lire, les pénétrer et y entendre tout comme y voir le monde s'y dérouler dans des limites que l'imaginaire complète et surtout ouvre, c'est bien une tentative que je fais mienne.
Mais je ne suis pas Annie Ernaux, je n'ai pas comme elle cette force simple, travailleuse (pas laborieuse), évocatrice. Mais j'aime surtout comment elle a su mettre son monde dans son travail. Comment en quelque sorte, elle a accepté de le reconnaître.
Alors que l'on puisse lire des images et de la Littérature Française de notre époque avec le L majuscule et le F majuscule (que mon sentiment hiérarchique ne peut ignorer) pour seulement 50 centimes d'euros c'est bien aussi ce que les vide-greniers permettent à ceux qui le désirent et aussi, je sais, à ceux qui ont appris à désirer, appris à aimer apprendre. Là, dans les piles de linge rose Barbie rangés de 3 mois à 5 ans, entre l'électro-ménager déclassé, entre les éditions France-Loisir, entre les pochettes de disques de Jean Ferrat et Karen Cheryl dont il me suffit de voir la pochette pour entendre la chanson, je trouve un livre essentiel et des cartes postales essentielles racontant cette France reconstruite, perdue, espérant, ouverte au possible dépassement de sa classe. Je m'y reconnais, je suis, au fond, ici dans ce petit bourg normand comme Annie Ernaux chez moi et aussi ailleurs.

Retour à Yvetot
Annie Ernaux
et entretien avec Marguerite Cornier.
éditions du Mauconduit.

Tenter de voir la ville d'Yvetot dans les photographies du livre :





Les cartes postales.
On a déjà souvent parlé de l'église St-Pierre d'Yvetot sur ce blog, église qui reste l'un des archétypes de l'Art Sacré de la Reconstruction et dont l'influence de Perret est indéniable. Il s'agit d'un incontournable de la région pour tous ceux qui aiment ce type d'architecture. Sa peinture rose saumon d'élevage qui l'habille actuellement est simplement, malheureusement, une honte. On notera que les deux cartes postales de l'intérieur ne nomment pas les architectes (Chirol, Flavigny et Marchand) mais nomment l'auteur du vitrail gigantesque Max Ingrand ! On pourrait aussi souligner le travail remarquable du coloriste des éditions Mignon qui réussit à nous faire croire à un cliché couleur !





Pour ce qui est du splendide Palais des Vikings, je vous ai déjà montré aussi ici toute sa puissance. Il existe une vrai fierté locale à l'époque pour ce Palais des vikings si on en croit la quantité de cartes postales produites ! On notera aussi ici que l'éditeur photographe Kunzler d'Yvetot oublie de nommer l'architecte Vaconsin (Vasconsin ?). Promis, à ma prochaine visite à Yvetot, je ferai un tour au Palais des Vikings.





 Quelques passages du livre d'Annie Ernaux :















Et comme gourmandise simple, je vous donne Karen Cheryl :



jeudi 4 septembre 2014

Le Corbusier par Charles Bueb : un livre avec vous

C'est une souscription, c'est un désir fort.
Si vous êtes des fidèles de ce blog, vous vous souviendrez certainement de cette incroyable carte postale :



Suite à sa précédente publication sur ce blog, j'ai pu entrer en contact avec la famille de Charles Bueb, auteur de ce très beau cliché et photographe de la construction de la Chapelle de Ronchamp de Le Corbusier.
La surprise fut totale face à l'incroyable qualité et à l'ampleur du travail de Charles Bueb que seule, celle de Lucien Hervé semble pouvoir atteindre. Bien vite, avec un autre complice que vous connaissez bien sur ce blog également, Julien Donada, j'ai mesuré la nécessité urgente de mettre au jour cette œuvre puissante et belle et surtout... totalement inédite !
Nous lançons donc une souscription avec la méthode Kisskissbankbank pour éditer un livre de photographies de Charles Bueb qui sera accompagné de textes également. Nous voudrions que ce livre soit disponible pour l'actualité du cinquantenaire de la mort de Le Corbusier, pour le mois d'avril de l'an prochain.
Si vous êtes venus sur ce blog, c'est que l'architecture moderne et contemporaine vous intéresse, c'est que sa représentation par la photographie vous passionne, c'est exactement le centre du travail de Charles Bueb.
Et si la carte postale vous donne déjà une notion de la force évocatrice de Charles Bueb, je vous laisse aller voir sur le site Kisskissbankbank par exemple l'incroyable jeu qu'organise le photographe avec une Citroën Ds réussissant l'exploit de réunir deux mythologies.
Merci donc de nous aider, de mettre au jour, sous vos yeux ravis d'aficionados éclairés, le travail de Charles Bueb.
Il se pourrait bien que soudain, cette œuvre change votre regard sur la représentation de l'architecture de Le Corbusier.

Merci.

Rendez-vous ici pour la souscription, on compte sur vous !
http://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/charles-bueb-ronchamp-le-corbusier

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Voici la couverture de ce futur livre :




Et je vous remets à nouveau deux autres cartes postales de Ronchamp dont le photographe est Charles Bueb. Vous pouvez déjà y voir la remarquable qualité de ce photographe.