mercredi 13 août 2014

Lens, un autoportrait au jeune homme de quinze ans




Je suis fils d'ouvrier.

D'abord traverser la ville ouvrière et tout ce qui fait sa particularité parfois indigente parfois seulement comme toutes les villes, banale, sale, faite de briques et de broc... mais ouvrière par la typologie architecturale.
Garer la voiture le long d'une clôture haute ne laissant rien voir du Louvre. À pied, passer dans un canyon de végétation toute neuve venant de la pépinière, pas vraiment installée mais prometteuse. On monte vers le Musée, on sent la pression de l'amateur d'architecture dans son corps, l'idéal du premier instant arriver ; ne pas louper ce moment. Puis voir une ligne grise sous un ciel gris. Tout s'accorde. On cherche en quelque sorte l'architecture pour comprendre qu'on est déjà devant. Le cœur hésite : aimer cette absence d'effet, détester le manque d'une surprise. Sentir que, sous ses pieds, tout est dessiné, les herbes folles poussent entre le béton blanc magnifiquement découpé. On ne cherche pas l'entrée, en France on a l'habitude de ce manque flagrant de signalétique belle et efficace. On suit les autres, ceux venus là comme vous à l'événement Louvre-Lens. On nous égare, on entre gratuitement.
Un hall digne des plus belles stations-service de l'autoroute A6 vous accueille. De grands volumes de verre courbé bien dessinés font fonctions : librairie, bibliothèque, ou cafétéria. Il y a même un coin pique-nique sans doute parce qu'il est interdit de manger dans le Parc et que ça fait populaire et accessible de le nommer ainsi. Rien ne fait surprise, rien ne dit ici que vous êtes dans un lieu sacré. On verra que j'attends ce mot avec force.
L'accueil est chaleureux, pas d'affluence.
Passage par une grande porte rectangulaire donnant sur un petit bureau tenu poliment par un gardien qui dit bonjour et prend vos tickets. Un vide déjà ici devant cette porte de garage sans doute dimensionnée pour le transport des œuvres et peu pour dire l'événement à venir ou même générer une frontière entre la vie sans l'Art et la vie avec. Puis, le corps comme attiré par un précipice se tourne vers le vide immense de la grande galerie. On est un peu en hauteur d'une pente qui vous fait voir l'ensemble de ce grand volume dans lequel les œuvres sont rangées en ordre chronologique sans aucune cloison, mur, entre-soi. J'imagine le désir si souverain d'une transparence. Et nous y voilà. Comme sans doute, on a cru qu'ici il ne fallait pas choquer le peuple par des matériaux ou des expériences spatiales trop complexes pour libérer l'œil aux oeuvres uniquement, on retrouve ce discours si martelé de l'absence d'architecture comme architecture absolue, on se retrouve chez Hygena en train de choisir son meuble de cuisine intégrée. La pauvreté du design de la muséographie est réduit à de malheureux cubes blancs, cette pauvreté des matériaux ne donnant sous la main, sous l'œil, rien d'une fonction superbe de mise en avant des œuvres ou jouant même modestement avec elle, c'est terrible. Je m'amuse avec le reflet toujours flou des œuvres dans les tôles aveuglées. Ne reste que ça. Et cette sensation si désagréable d'être toujours vu en train de regarder sans aucun moment d'intimité avec les œuvres, sans surprise de leur déploiement dans un espace, sans cet effet si beau au Louvre à Paris d'avoir à parcourir un espace pour aller à la rencontre parfois difficile d'un tableau, d'une pièce de monnaie romaine, d'un fragment égyptien. Non. On vous voit, vous êtes vu. Et là commence une autre histoire.

 

Je ne sais rien de toi, je ne sais rien. Je te regarde depuis un moment parce que quelque chose de ta posture, de ton âge, de tes vêtements me rappellent moi-même au même moment hésitant d'une vie. D'abord j'ai aimé ta distance polie et permanente avec les œuvres que tu regardais. Tu les as toutes regardées ainsi : les bras croisés dans ton dos comme si tu avais peur que ton corps ne fasse une bêtise, fasse tomber quelque chose comme quand tu vas chez un parent à l'appartement encombré de bibelots. Tes vêtements aussi, le pantalon, un jean sans forme vraiment, juste pratique et trop court car tu grandis trop vite, une paire de chaussures simples mais propres, un polo gris que tes épaules remplissent à peine, que tes bras croisés derrière le dos font remonter. Là, tranquillement, j'ai cru que tu étais seul au début, tu épluches chaque étiquette, tu lis tout, tu regardes avec attention parfois longuement parfois rapidement. Tu ne souris pas, tu es concentré comme si tu attendais qu'il se passe quelque chose de beau, de grave, d'essentiel. Et ça passe. Soudain, tu rejoins une famille comme toi. Deux petites sœurs j'imagine, plus petites et bondissantes. Tu leur dis des choses, elles rient et tu souris cette fois. Mais ton visage devient grave à nouveau et tu retournes dans tes pensées, tu te remets dans ton corps. Parfois nos regards se croisent.
Je me retrouve dans ton attitude, je me retrouve dans ta solitude aimante aux œuvres, je comprends que peut-être c'est pour toi qu'ils sont venus tes parents, peut-être est-ce toi du haut de tes quinze ans qui a formulé ce désir, cette visite. Pour raconter à la rentrée à ta professeur d'arts plastiques tes vacances, pour partager avec elle tes découvertes. Peut-être dessines-tu sur la toile cirée de la cuisine, peut-être que tu as accroché dans la porte de ton placard en sapin un poster d'un masque égyptien. Peut-être.

De l'architecture de Louvre-Lens, je ne retiens que cette promenade que je fais sans et avec toi, dans la lucidité d'une impudeur franchise. Clarté soudaine et belle de la lumière, forêt un peu rude d'œuvres dont la qualité est indéniable. Et, soudain, je vois l'une de mes œuvres amies, l'une de celles que j'allais systématiquement visiter au Louvre-Paris : l'autoportrait de Raphaël avec son ami. D'abord la joie de le retrouver, de savoir que Raphaël et son ami me pointent aussi, qu'en quelque sorte, ils me saluent, me reconnaissent. Puis le regret de ne plus pouvoir les voir à Paris si proche de chez moi. Au Louvre-Paris, vous étiez tous les deux dans la Grande Galerie. Je pouvais vous voir à côté de Balthazar Castiglione, pas trop loin d'Enguerrand Quarton ou de Sassetta. Vous étiez sous des voûtes de pierre d'un Palais riche et sacré. Vous étiez un chemin à prendre pour vous rejoindre, chemin que je connaissais par cœur, chemin d'une histoire, chemin d'une initiation.
Aujourd'hui, Raphaël, ton ami pointe un vide immense et aussi sans doute, parfois un adolescent que j'ai été et des nouveaux en polo gris, les bras dans le dos. Les enfants passent devant, le jaune fluo des parkas Décathlon vient strier mon regard et j'aime ça finalement.
Et le sol remonte, nouvelle pente, nouvelle porte de garage et voici des volumes blancs dans une salle totalement transparente dont la seule beauté architecturale tient à son vide entre les deux parois et à la sensation d'une véranda géante donnant sur le jardin. Un bel escalier tourne contre un bloc d'ascenseur trop proche. Dommage... c'est raté. Le mobilier en trèfle à trois feuilles est comme celui d'un coiffeur chic du centre ville. On s'assoit dessus pour l'oublier. On regarde dehors. Alors, demi-tour, on reprend la grande galerie dans l'autre sens et je comprends soudain que tout le monde naturellement longe le mur de métal à sa droite pour regagner la sortie et comme on vient de faire la visite, on va vite, on marche vite, on regarde parfois ceux qui font la visite à leur tour sans regret.

Ici prendre un café tient d'une expérience connue, celle de la cafétéria d'entreprise, du lycée flamboyant, de l'open-space. Une nouvelle fois, la vision d'un mobilier d'une indigence remarquable et passe-partout. Le four à micro-ondes à disposition comme à l'exact, les vases funéraires étrusques. On aimerait une expérience plus marquante, on rêve au Luxembourg, on cherche quelque chose de français, de ce chic un peu perdu, on cherche les leçons du modernisme. Charlotte ! Revenez ! Et si c'est ça l'architecture japonaise alors je l'ai parcourue souvent dans des centres commerciaux, des cantines scolaires rénovées.
Un dégoût monte un peu. Un ratage. Une envie de sortir. Je n'achèterai pas de cartes postales du Louvre-Lens.
Mais une voix nous indique que le Musée va fermer. Nous sortons faire le tour du parc. Le Louvre-Lens est là, tout entier dans ce parc. C'est ce qu'il faut retenir, le travail de Catherine Mosbach. Le lieu est dessiné justement, les plantes ne viendront pas camoufler le gris bondissant du métal. On s'amuse des plantes sauvages, on parcours le lieu en jouant des points de vue, on rêve de s'asseoir. Je regarde les photographies sur l'écran de mon Sony. Je ne vois pas de Louvre, je ne vois rien de capital, je ne vois rien. Je suis perdu devant cette absence de lieu. Je cherche en vain ce qui fait l'architecture, le parcours, le déploiement d'espaces. Il n'y a que cet aplat gris me proposant sans cesse mon propre reflet flouté. Je me selfie à la Richter.
J'aurais tant voulu t'aimer. J'aurais tant voulu t'aimer.

Pour un autre avis :
http://labeilleetlarchitecte.wordpress.com/2012/12/06/louvre-lens-un-musee-pour-florange/
Pour visiter :
http://www.louvrelens.fr/








































mardi 12 août 2014

La vie entre entre le plié et le courbé



...Momo avait décidé finalement de rejoindre ses camarades G.O à leur table, au milieu des vacanciers. Depuis deux jours, il avait commencé une introspection curieuse que le mouvement léger des vagues avait enclenché comme une analogie sensible à sa vie.
Là, à Porto-Vecchio, au Club de vacances de Santa-Giulia, il entendait sans écouter les histoires mi-amusées mi-pathétiques de ses camarades de travail. Il voulait partir.
Il regarda le siège de bois, la petite banquette sur laquelle il était assis. Il en aima la franchise de son dessin et sa main gauche en caressant le dessous avait senti la rugosité des planches. Puis, l'œil debout, il regarda le très beau dessin du parasol immense de bois et de toile. Il avait aimé déjà à son arrivée, il y a un mois, le fonctionnement habile de sa géométrie, comment la toile et les bois jouaient ensemble pour se plier puis de déployer à volonté. Il avait même dans son carnet fait un petit croquis du mécanisme et de la croix centrale qui maintenait le tout avec intelligence. Il avait cherché en vain le nom du concepteur ou du fabriquant.







Un rire gras et général le réveilla un peu à la communauté de ses camarades, il sourit vaguement pour faire semblant d'être du groupe, pour ne pas fuir vite, trop vite. Il avait promis que là, il gagnerait un peu d'argent pour aider sa famille et s'offrir enfin la petite automobile qu'il désirait et qui l'aiderait à rejoindre Sidonie. Au moment même de s'entendre décider de se lever, ses yeux visèrent un photographe qui cadrait la scène. Il ne comprit pas que ce dernier travaillait pour les éditions Yvon. Il sera maintenant à tout jamais un type sur une carte postale dont rien ne dirait les troubles métaphysiques......



...........Derrière la vitre, Jean-Michel observait l'état du centre commercial de la Place Henri Barbusse à Malakoff. Il était l'un des ingénieurs qui en avait dessiné les courbes et les appuis chez René Sarger. Le soleil frappait fort la petite barre. Il essaya de comprendre comment ceux qui vivent là au deuxième ou troisième étage perçoivent ces vagues de béton. En voient-ils la beauté ? Sont-ils gênés par cette présence ? Les enfants rêvent-ils cette forme comme une mer démontée, une colline qu'un skate-board pourrait parcourir ?
Il lui fallait faire un rapport sur l'état du béton. Il était passé dans la rue, avait mesuré, tâté, palpé, tapoté la surface des beaux appuis dont il était fier du dessin. Madame Josy, la coiffeuse avait ri de le voir ainsi et avait discuté avec lui de son salon de coiffure. Elle était contente, les clients venaient et son seul regret était le manque de places du parking. Jean-Michel en profita pour se faire couper les cheveux après avoir acheté chez Felix Potin une bonne bouteille de Bordeaux pour le repas de ce soir car Gilles revenait de son service militaire. Il prit du blanc car Hans aimait toujours mieux le vin blanc.
Mais là, devant le miroir, entendant sans écouter les histoires mi-amusées mi pathétiques de Madame Josy il sentit comme une connexion subite et secrète, une pensée soudaine pour Momo. Une intuition forte le décida à appeler immédiatement son fils en Corse à Porto-Vecchio......



dimanche 10 août 2014

Une vieille amie retrouvée

Dans le fond, je crois que ma collection de cartes postales n'a qu'un seul objectif : aimer aller voir. Je pourrais aussi écrire : aimer, aller, voir.
Et, là, dans un classeur "Vatican 2", est rangée depuis des années une carte postale d'une église à Audinghen :



J'ai regardé cette carte souvent, en détail, rêvant à la possibilité d'aller un jour voir ce lieu de culte si marqué par les choix esthétiques de son époque, presque une typologie  d'une architecture de la Reconstruction.
Un campanile fait toute la force signalétique de l'église comme, après tout, toutes les églises mais ici annonçant franchement sa modernité par son élan, son ouverture, sa légèreté. Deux pentes se brisent annonçant le creux de l'entrée et le baptistère rejeté à l'extérieur donne à sa fonction toute l'attention qu'il mérite. Encore hors de l'église des chrétiens, le baptisé y est pourtant dans la transparence bleutée de ses murs accueilli.
La carte postale est une édition Artaud et ne donne pas le nom de l'architecte.
Mais, alors que je conduis la Twingo sur les routes vallonnées, que je tourne mon regard dans le paysage, soudain je la reconnais.
Je reconnais.
Je reconnais la silhouette familière, je vois la ligne courbe et immédiatement une émotion soudaine et profonde surgit. Être enfin dans une image, être enfin dans le réel de son échelle, la familiarité reconnue, aimée, jubilatoire de l'image.
Quelle est donc cette émotion presque naïve à sentir ainsi que l'on RENCONTRE l'architecture ?
Pourtant (et surtout) l'église d'Audinghen est modeste. Une belle petite pépite pleine de détails subtils, un plan simple mais qui accueille et guide et réserve une surprise. D'abord le grand mur avec les écritures en couleur nous reçoit sous un dais de béton, abri simple. Puis on pénètre dans le sombre de la nef, très dépouillée presque triste mais bien vite celui qui avance vers l'autel sent au-dessus de lui une lumière soudaine éclairer le volume et la fresque derrière l'autel prend toute sa largeur. De chaque côté, sont disposés d'immenses vitraux, pans de couleurs vives comme des découpages de Matisse dont la fabrication étrange sera comprise par l'extérieur plus tard. Les plaques de verres sont en effet posées et plaquées contre les trouées, les découpes du dessin. Superbe franchise constructive, vrai brutalisme religieux. Une merveille de dispositif architectural qui donne à la fonction d'image interne un écho abstrait à l'extérieur. Comment faire plus radical !
Alors si l'Art Sacré n'y est pas d'une exceptionnelle richesse, si rien dans les matériaux ne chante ni le luxe, ni le rare, cette église est une vraie machine modeste dont l'essentiel tient à l'émotion de sa pauvreté recherchée. Le jeu simple des briques de ses murs dessinant des croix en multitude, les percées arrosées de couleurs vives, le bleu partout du baptistère venant vous baigner, le campanile dessiné d'un geste ample, tout cela respire une incroyable attention simple : celle du pain sur la table.
Dans l'église même, je trouve des cartes postales en vente.



Sur cette édition Mage, l'éditeur nous donne le nom de l'architecte : A. Colladant. le photographe en arrière de la clôture nous montre l'église Saint-Pierre presque perdue dans le cimetière dont seul le campanile forme verticale. Par contre, on perçoit bien la lanterne sur la pente qui vient distribuer la lumière. Pour photographier à la fois la verticale du campanile et la forme allongée de l'église... il faut du recul et on perd donc aussi la lisibilité de l'architecture !



Cette vue du ciel est une carte postale bien plus récente du moins dans son tirage. Cette carte postale en héliocolor nous permet de voir le dessin du plan et ses articulations autour du baptistère et du campanile.



Encore chez Mage édition, cette carte postale nous permet de nous rendre compte du travail remarquable de la brique. Le grand mur aveugle de l'autel alterne croix et niches alors que les murs du côté alternent croix et niches percées cette fois et colorées d'un verre. Rien à dire devant cette belle radicalité mettant toute la force dans le matériau et dans le plaisir optique de cette répétition. La courbe légère finit le travail d'écran protecteur à la Foi.
L'architecte Colladant est bien nommé.



Enfin, voici une carte postale de l'un des vitraux du chœur. Difficile donc de ne pas y voir l'influence matissienne dans le découpage des formes colorées et dans le choix des couleurs.
Je vous offre quelques photographies faites par votre serviteur il y a peu. L'église Saint-Pierre restera pour moi l'un des exemples remarquables d'une architecture juste parce que simple et d'un rendez-vous amoureux réussi avec une image et le réel.

































samedi 2 août 2014

30 dans ta face


 .....Gilles regardait maintenant la construction avec détachement, avec une neutralité bienveillante. Il y a onze mois, quand il avait reçu ses papiers militaires, il n'aurait pas pensé qu'il pourrait en arriver à ce point de tranquillité, presque de fierté.
Il tournait autour du bâtiment, le centre tireur de Carpiagne, en observant les détails, les lignes du plan, la justesse utilitaire de cet objet architectural si particulier. L'armée au moment de son recrutement avait tout de suite saisi l'intérêt pour elle de sa formation de spécialiste du béton et après des classes écourtées, il s'était retrouvé là à étudier la construction de ce centre tireur avec une équipe militaire mais aussi civile. Il fallait faire une construction abritant les tourelles des chars posées sur le sol et au-dessus, des postes d'observations pour suivre les tirs et enseigner aux recrues le maniement de ces tourelles et des visées : un bâtiment entièrement tourné vers un objectif, un instrument de visée, une architecture concrète et militaire. Dans l'équipe, il y avait un ingénieur qui était un ami de Jean-Michel, un de ses anciens jeunes collaborateurs. Celui-ci, après des négociations, avait réussi à faire sortir Gilles de la caserne en évoquant des "nécessités de service et de travail" ce qui permit à Gilles de passer le reste de son service militaire en ville.
Mais le matin, il passait son treillis, il laçait ses pompes bien cirées, il aimait tout particulièrement retrousser les manches de sa chemise avec les cinq centimètres réglementaires et repasser parfaitement les plis du dos avec un paquet de cigarettes qui donnait, comme on lui avait appris, l'exacte distance depuis le col.
Il avait découvert une forme de rigueur, de tenue. Il aimait que les rôles soient clairs, il aimait la dégringolade hiérarchique des ordres et la nécessité d'un retour.
Et, comme il n'était pas en casernement, Hans était venu le rejoindre en automne. 





Mais, là, tranquillement, alors que les nouvelles classes étaient en train de s'affairer sur les tourelles et que leurs corps avaient encore du mal à s'obliger à tenir les ordres, lui, regardait ce centre tireur. Il lui trouvait une beauté utile, il avait tout particulièrement soigné le dessin du raccord entre la visière et le balcon ce qui avait plu aux gradés. Il avait aussi travaillé sur le son et les vibrations en concevant avec l'équipe un ferraillage particulier.
Alors, lorsqu'un petit caporal imberbe vint lui demander de se pousser pour effectuer le tir, Gilles lui lâcha : "30 dans ta face, mon gars, 30 dans ta face."
Le Capitaine l'appela par son prénom et ce "Gilles" prononcé ainsi hors de toute rigueur militaire suffit pour achever le caporal et le remettre à sa place.
Depuis le poste d'observation, casque sur les oreilles, il ne restait que les vibrations soudaines pour que Gilles sente enfin les tirs puissants dans son ventre et son bâtiment faire son travail et tenir ces tirs sous ses pieds.
Ce soir, il pourrait tout raconter à Hans et écrire à Momo.....