lundi 23 novembre 2020

Delleuze à la table de Egger

On pourrait bien voir cette manie comme la preuve d'une impatience. Qu'est-ce qui pousse donc les architectes et les éditeurs de cartes postales à vouloir avant même le début de la construction produire des cartes postales représentant les maquettes des édifices ? Si nous avons déjà ici beaucoup regardé de telles cartes pour les églises dont on sait le rôle pour rassembler des fonds pour leur construction, on peut tout de même se poser cette question pour une Faculté de Médecine et de Pharmacie à Marseille : 



Qui (et comment ?) achetait donc ce type de carte postale ? Quel public était visé pour la diffusion d'un tel document ? L'étudiant impatient de voir sa nouvelle faculté ? L'architecte impatient de montrer à ses confrères la beauté et l'ambition de son projet ? Les institutions locales heureuses de faire la promotion de leur investissement ? La Faculté de Médecine et de Pharmacie quand elle était encore en chantier (voir en projet) devait bien faire rêver quelqu'un. C'est sans doute ce quelqu'un que cette carte postale voulait séduire. Et comme toujours, on imagine la scène : la descente de la maquette sous le soleil vivifiant de Marseille, l'installation de la table portée par des assistants dans un jardin dont on ne sait rien de sa localisation (donc possiblement pas à Marseille...), le choix habile d'un angle de prise de vue pouvant faire croire rapidement que nous sommes en avion au-dessus de la construction (l'illusion sera parfaite) puis la remontée de la table après le cliché fait par Monsieur H. Delleuze qui semble connaître parfaitement son alphabet de photographe. En effet, la maitrise de la prise de vue est totale tout comme la précision de cette maquette dont les détails prouvent la maturité du projet à venir.

D'ailleurs, il faut souligner la grande beauté de cette faculté, si typiquement marquée par son époque. Les volumes s'emboîtent les uns dans les autres, on note que les fonctions de chacune des parties permettent une lecture rapide de ces fonctions par leur forme, l'éclatement ainsi des parties fera le tout s'alignant et laissant une façade qui s'étire et repousse vers l'arrière la forme en peigne et l'amphithéâtre. Il s'agit bien d'une des pièces majeures du grand René Egger dont on sait l'importance dans la région. 

Mais comment René Egger et H. Delleuze ont travaillé ensemble ? Je veux dire, est-ce que cette demande pour faire une carte postale de cette maquette fut bien discutée entre l'éditeur-photographe et l'architecte ? Quelles étaient alors les conditions de cet accord ? Car le nom de René Egger ne figure pas au dos de la carte postale alors que celui du photographe y est bien indiqué. Cette impatience à donner au monde une carte postale et donc une image de la future architecture de la Faculté était-elle partagée par l'architecte ? Difficile de le savoir même si ce blog depuis plus de dix ans maintenant montre bien qu'à part quelques exceptions les architectes dans cette période restent peu préoccupés par l'édition de cartes postales, certains ignorant même que leurs bâtiments furent édités ou que leur nom n'apparaît pas ou mal orthographié au verso. Mais ici, avec une maquette posée à l'extérieur il est difficile de croire que le photographe ait pu emprunter celle-ci sans l'accord de l'agence.

On notera que H. Delleuze ne s'arrêta pas à l'édition de la maquette puisqu'il publia aussi cette carte postale :



Nous sommes ici dans le Grand Hall des Étudiants de la même Faculté de Médecine et de Pharmacie de Marseille. N'est-ce pas superbe ? Comme moi, entendez-vous les talons résonner dans ce hall ? Mais cette carte, en tous points éditoriaux, identique à ceux de la maquette pourrait bien nous dire quelque chose, c'est que la maquette ne fut pas photographiée en attendant la réalisation de la faculté mais bien une fois celle-ci construite. Sans doute que photographier ainsi une maquette permettait simplement d'avoir à peu de frais une vue aérienne de l'ensemble. On sait que parfois dans de telle construction sont déposées des maquettes permettant de lire l'ensemble, d'aider à comprendre les lieux. Je ne sais pas pourquoi mais je pense qu'il pourrait bien s'agir de cela. Ainsi Monsieur Delleuze pouvait avoir eu l'accord général de faire ces cartes postales, il trouva dans cette maquette la vue générale dont il avait besoin et même, on peut penser que ses cartes postales furent diffusées ici-même, dans le hall de la Faculté offrant aux étudiants l'occasion de diffuser leur lieu d'apprentissage tout comme les foyers des bases militaires proposaient des cartes postales de leurs bâtiments.

Mais... un détail, un punctum me trouble dans cette carte postale du Hall. À quoi servent donc les boîtes au pied des colonnes ? Tout est impeccable dans cet espace alors pourquoi laisser traîner au sol ces petites boîtes ? Des fuites ? Non... Des cendriers... possible...




 Raoul le Palmier est venu en villégiature à Marseille :

https://archipostalecarte.blogspot.com/2013/07/raoul-le-palmier.html

Pour conclure, on voit donc qu'une carte postale isolée peut faire divaguer le collectionneur vers des conclusions hâtives sur l'édition des cartes postales et sur la diffusion de l'architecture. Souvent les réponses les plus simples sont les plus justes. Les choses sont là et les éditeurs en profitent. Mais aussi, il est toujours heureux de voir que ces photographes et éditeurs ont bien fait là œuvre de documentation et d'histoire de cette réception de l'architecture moderne et contemporaine.

Dans la revue l'Architecture d'Aujourd'hui (merci Walid Riplet, merci Jean-Jean Lestrade) nous retrouvons cette si belle Faculté de René Egger. Et chose remarquable pour la diffusion des images et des photographies de l'Architecture, nous avons ici la preuve que la célèbre revue fait bien usage, une fois encore, de cartes postales pour illustrer ses articles ! 

https://archipostcard.blogspot.com/2008/05/monsieur-persitz-collection-9.html

On y retrouve à l'identique celle du Hall sans recadrage et celle de la maquette recadrée. On note que les prises de vue de la maquette montrent une séance photo ayant vu la maquette, tour à tour, posée sur la table ou simplement, directement posée dans l'herbe ! Voilà qui en dit long sur l'usage des clichés populaires et de comment la revue pouvait construire son iconographie en s'appuyant sur ce genre photographique. On note aussi que L'Architecture d'Aujourd'hui nomme bien Delleuze comme photographe et que donc, il y a eu un accord éditorial entre le photographe et ladite revue. Mais comment la revue a-t-elle eu connaissance de ces cartes postales de Delleuze ? Qui les envoya à Paris ? Certainement d'ailleurs que Delleuze a fourni les négatifs de ses clichés et non des éditions en cartes postales quoique nous avons bien déjà eu la preuve d'un cadrage directement fait par la revue sur des cartes. Pourrait-on même pousser la réflexion et affirmer que, peut-être, est-ce l'occasion de faire des photographies pour la revue qui poussa Delleuze à en tirer des cartes postales ? En tout cas, cartes postales et revues prouvent bien l'importance de ce travail de René Egger pour cette Faculté de Pharmacie de Marseille. Et l'image photographique nous permet bien encore d'en jouir dans sa beauté et sa complétude.



















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