jeudi 12 février 2015

Gérard ! Mets tes chaussons !



Trois garçons et une petite fille sont assis sur le tourniquet. Trois d'entre eux sont plus resserrés, l'autre est un peu éloigné. Mais immédiatement, alors même que je devrais vous parler de l'architecture superbe des Buffets, œuvre des architectes Lagneau, Weill et Dimitrijevic, qui reçurent le prix de l'équerre d'argent en 1960, alors même que je devrais raconter cette forme, ce projet, mon œil suit irrémédiablement celui des deux enfants à gauche. Comme moi, ce qui les amuse, en plus d'être photographiés c'est bien que leur camarade (frère ?) est en chaussons...
Oui, le blondinet qui semble d'ailleurs le plus âgé est descendu dans le parc avec sa paire de charentaises si françaises !





Le photographe des éditions Varnerot a-t-il vu ce détail ce ça de l'image ? J'en suis certain, vu comment toute la petite troupe est amusée d'elle-même prise ainsi dans une carte postale, au premier plan avec cette distance si particulière et que nous avons déjà décortiquée de l'enfance photographiée dans la carte postale des grands ensembles des Trente Glorieuses.
Ni trop proche, ni trop loin, l'enfance anime, rend vivante l'architecture moderne et toute neuve. L'enfant c'est toujours le signe d'une vitalité, d'une jeunesse, une chose positive dans l'image. Mais il n'est pas question ici de faire du Doisneau, alors les gosses sur les images, pourquoi pas, mais pas trop près...
Et soudain, l'agrandissement de l'image, du détail, fait surgir des petits habits si marqués, le petit short, la petite chemise aux manches retroussées, la coupe de cheveux bien courte et la paire de sandalettes en cuir que l'on connaît encore.



Mais cette carte postale dit bien aussi la gestion de l'espace public de ce type de constructions construit en petits paquets légers perdus dans un terrain laissé libre et un peu dessiné. Ici, pas d'automobile, peu aussi de vrais jeux pour les enfants à part ce tourniquet planté là sur une pente douce. On imagine les parents surveillant les gamins depuis les fenêtres très largement ouvertes de l'immeuble et les appelant lorsque c'est l'heure du repas ou que l'un d'eux fait une bêtise !
Car ce qui trouble dans cet espace c'est son hyper-transparence à ce qui s'y joue comme événements de la ville. Et c'est sans doute cette familiarité possible, cette proximité entre le dedans de l'architecture et le dehors du parc qui fait qu'un jeune garçon peut oublier de mettre ses chaussures pour descendre au jardin !
Remonter, se faire engueuler car "quand même, on les a achetés la semaine dernière tes nouveaux chaussons, tu pourrais faire attention, ah mais tu as le diable au corps !" et aller dans sa chambre pour lire pour la douzième fois les aventures de Guy l'Éclair en se disant que "de toute manière, ça sera trop marrant de se voir sur la carte postale chez le marchand de journaux."
Je sais que ce garçon s'appelle Gérard parce que tous les garçons, depuis Mon Oncle de Jacques Tati qui ne savent pas quand on met ou retire ses chaussures s'appellent Gérard.
Et puis, finir cet article en faisant semblant de s'intéresser à l'architecture et reprendre le fil de son analyse. Dire que Lagneau, Weill et Dimitrejevic étaient de grands architectes ayant tenté et réussi de sortir des typologies de l'architecture Hard French et de la Reconstruction et que c'est bien à eux trois que l'on doit le très beau (et si contrastant à l'œuvre de Perret), Musée Malraux du Havre.
Et le soleil qui frappe la façade de l'immeuble des Buffets à Fontenay-aux-Roses, et les chaussons aux pieds des enfants disent tout cela et, croyez-le ou pas, mais la photographie de cartes postales nous le montre, nous le prouve, nous le raconte simplement et sans leçon.


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