lundi 23 novembre 2015

La COP21 ? Je m'en fous !

 - La Cop21 ? Je m'en fous !
C'est ce que Jean-Jean le fils d'Alvar avait lâché à son professeur d'architecture. Depuis quelque temps il en avait marre de la leçon écolo bois brut de sève de son enseignant qui ne rêvait que de détruire partout les barres Hard French pour les remodeler façon néo-art-déco-vieux-troskyste, y installer des jardinets participatifs à la con, des bancs poétiques sonorisés avec réalité augmentée et de faire des petites résidences proprettes à "échelle humaine" comme il disait le prof.
Jean-Jean lui rétorquait Colisée à Rome, Turbosites, Métabolisme, Corviale.
Il commençait à se demander s'il avait bien fait de suivre ce cycle d'études rempli d'une jeunesse suiveuse, ennuyeuse et rétrograde ne voyant l'avenir que par des pavillons végétalisés où on lui demanderait de dessiner des cabanons avec poubelles bien rangées pour le tri de leurs ordures.
Lui, Jean-Jean, il aurait voulu dessiner une centrale électrique, haute, lourde, puissante et fumante et crasseuse. Lui, il aurait voulu faire des murs hors d'échelle, des poursuites infernales dans des dédales infinis, fendre des blocs à la dynamite pour y installer une chaise et des concerts de rock.
Il aurait voulu la pluie incessante sur un béton gris coulant à l'envi. Il aurait voulu voir enfin le mur de l'Atlantique sur le parking des centres villes. Il aurait voulu des voûtes incalculables par ces imbéciles de Macintosh, il aurait voulu des cryptes profondes pour acheter le pain noir.
Il laissa sa maquette de carton qu'il trouva soudain minable. Il sortit.
Il revoyait son père, se demandait ce qu'il devait faire de la promesse qu'il lui avait faite de devenir architecte.
 - Déconne pas Jean-Jean, allez quoi... Reviens...
 - Pas sûr ! Mais t'es gentil.



 


Denis, le meilleur ami et compagnon d'études avait suivi Jean-Jean jusqu'à l'extérieur. Ils partageaient tous deux ce désir d'une architecture vraiment ouverte, puissante, politique. L'une de celles qui troublent les enjeux et qui surtout "emmerdent toute intégration", mot haï car synonyme d'une architecture disparaissante et invisible. Ils aimaient surtout sentir leur corps présent, vivant et travaillant. Ils aimaient tous deux, marcher, retenir leur poids, s'écorcher au planches fossilisées dans le béton.
Ils voyaient l'architecture comme un immense praticable à la vie, bien plus proche de la vision d'un skateur que de celle d'un piéton.
 - Y a une expo sur l'A.U.A, tu sais, on pourrait y aller, si tu veux, Jean-Jean ? Tu les aimes bien je crois ?
 - J'sais pas... Plus envie. Trop tard. T'as une clope ?
 - Va te faire foutre mon gars ! Tu m'as juré de ne jamais t'en redonner quand t'as fait ta crise de l'homme sain ! Vas chier !
 - Allez copain... allez...
Les deux compères éclatèrent de rire.
 - Non mais vraiment t'as aucune tenue ni morale toi !
 - Denis... s'te plaît... Sinon... Tu sais... de quoi je suis capable...
 - Allez, arrête ! Viens avec moi. Fais pas chier. Allons voir l'expo. Prends ton carnet de dessins et viens, je t'attends. Toute façon l'e.c.t.s on l'aura pas.
Jean-Jean remonta dans sa salle de cours, prit son sac en vérifiant bien qu'il avait son carnet de dessins. Il le trouva en effet. Il le gardait jalousement. Il y avait dedans les croquis de Ronchamp, de la Cité Radieuse faits l'an dernier et surtout il y avait en première page le simple mais efficace dessin de son grand-père Mohamed pour lui expliquer le système des V Laffaille et la petite feuille de papier pliée pour en démontrer le fonctionnement. Le cahier comme pris d'un surpoids tendait par sa couverture un énorme élastique plat au bord de la rupture. Jean-Jean le remplissait de dessins, d'articles de presse, de notes, des blagues Carambar que lui donnait Denis chaque matin dans un rituel rien qu'à eux, au café. Il y avait aussi deux Polaroids, l'un d'Élodie à Portbou devant le monument de Dani Karavan pour Walter Benjamin et l'autre de Denis montrant son cul dans une soirée arrosée et que Jean-Jean menaçait toujours de montrer au cas ou son ami lui refuserait un service.
En partant, il regarda la salle, certain qu'il n'y reviendrait pas. Il regarda ce professeur avec ses cheveux en catogan noués sur le dos, son pull péruvien acheté lors d'un voyage pour "rencontrer les vrais gens" et ses sandalettes de cuir, demandant à un étudiant "quelle est votre position ?". Il regarda aussi les autres élèves. Il en regretterait certains. Mais il était certain à ce moment-là qu'il ne reviendrait jamais là, jamais.
 - J'ai remarqué un truc Jean-Jean.
 - Quoi Denis ?
 - T'as beau être un pauv'con mal luné, tu m'amuses. Et putain, tu dessines bien. Tu veux un Carambar ?




Aucun commentaire:

Publier un commentaire