mercredi 25 novembre 2015

Comment j'ai rencontré Alvar

En 2012, la ville de Royan avait organisé un colloque autour de l'œuvre de Jean Prouvé. Nous avions la chance d'y assister dans le Palais des Congrès, à l'intérieur de la grande salle composée des panneaux si caractéristiques de l'ingénieur et qui faisaient, avant la pose de la façade de verre,  la séparation entre le dedans et le dehors. Ici, depuis mon siège, je voyais parfaitement ces panneaux, tentais de les compter en m'interrogeant sur leur couleur noire, me demandant si cette couleur était d'origine lorsque, soudain, un type d'à peu près de mon âge, accompagné d'un beaucoup plus jeune vinrent s'asseoir dans la rangée juste devant moi.
Pris dans ma contemplation de la salle, je ne pus tout de même qu'être surpris par leur conversation. Je compris rapidement qu'il s'agissait d'un père et de son fils, celui-ci étant prénommé Jean ou Jean-Jean selon que le père semblait agacé ou heureux de ce qu'il avait à lui dire. Ils parlaient tous les deux des futures études d'architecture du jeune homme, le père voulant ici convaincre son fils de la pertinence de sa venue et de son écoute de ce colloque. Jean-Jean arborait un magnifique T-Shirt Metallica très usé dont j'ignorais si cette usure était due à la fréquentation régulière par le jeune homme des concerts de Hard Rock ou bien à un effet d'impression pour le rendre vintage. J'observais aussi une longue cicatrice descendant du lobe de l'oreille gauche vers l'arrière de son cou.
Un accident ?
Le père, assez chic mais sans ostentation, laissa à sa gauche sur le fauteuil libre une casquette italienne, son appareil photographique Sony et le très beau guide sur l'architecture de Royan écrit par Antoine-Marie Préaut. Je remarquais que ce guide avait de nombreuses pages écornées, ce qui me fit presque mal mais je compris que le père devait s'en servir vraiment comme un guide et, plus tard, cela me fut confirmé.
 - Ça sera pas trop long ?
 - Ça n'a pas encore commencé Jean, tu peux être un peu patient deux secondes ?
 - Ça finira vers quelle heure ?
 - Tu sais lire ? Tiens regarde sur le programme.
 - Oh purée ! Non ! Une heure ?
 - Mais qu'est-ce que tu as de si pressé à faire ? Tu peux me le dire ?
 - Ba, à la mer, on nage, on fait du surf... Tu vois des trucs de jeunes quoi ? Regarde cette salle y a que des vieux à ta conférence...
 - Ce n'est pas MA conférence mais bien plus la tienne. Qui a voulu faire des études d'architecture ? Toi ou moi ? Tu crois pas qu'apprendre quelque chose sur Prouvé sera intéressant pour toi ?
 - Ouais ouais, mais bon, là ça fait trois jours qu'on se tape les villas et j'aimerais bien faire autre chose.
 - Chut ! Tais-toi, ça commence.
Je vis alors l'adolescent sortir de son sac à dos un gros carnet qu'il feuilleta un moment pour y trouver une page blanche. Vautré littéralement dans le fauteuil rouge, il avait un étrange tic. La tête appuyée sur sa main gauche, son index tapotait régulièrement sa cicatrice pendant que la main droite prenait des notes et faisait des croquis des diapos projetées. Finalement, il fut extrêmement attentif à la conférence jusqu'au témoignage d'une des filles de Jean Prouvé.
 - On s'en fout non que son père il était gentil avec les ouvriers ?
 - Tu peux le penser Jean-Jean mais cela dit aussi des choses sur la relation de ce type avec le monde et l'achitecture, tu crois pas ?
 - Mouais... enfin, moi je sais toujours pas en quoi c'est un génie.
 - Je suis d'accord avec toi, affirmai-je alors.
Je ne sais pas pourquoi mais par cette phrase, je m'étais permis de prendre part à leur conversation. Jean-Jean se retourna et regardant son père :
 - Tu vois je suis pas le seul à le penser.
 - Pardon je n'aurais pas dû intervenir mais je suis très intrigué par les beaux dessins de votre fils.
 - Ah ? C'est gentil... mais il ferait bien mieux d'être plus attentif, cela serait utile pour son avenir. Mais vous avez raison, il dessine bien celui-là.
 - Celui-la ? En voilà une manière de parler de moi ?
 - Oui Jean-Jean, j'avoue que tu as raison !
 - On sort ?
Jean-Jean était déjà debout et ramassait ses affaires, au même instant la conférence prit fin et on eut l'impression que c'était Jean-Jean qui déclenchait ainsi sa clôture.
 - Pardon, David Liaudet.
 - Lestrade, Alvar Lestrade et lui, vous le connaissez, mon fils
 - Bonjour.
 - Bonjour  moi c'est Jean-Jean.
 - Je vais faire la visite de Notre-Dame, vous y allez aussi ?
 - Oui, mais... peut-être tout seul finalement...
 - ...Non, non je vais venir aussi,  Papa ! Ça, au moins ça va me plaire comme architecture. Et Papy il m'a fait la démonstration, je veux voir ça, comment ça marche.
Nous sortîmes donc tous les trois, Jean-Jean me permit de regarder ses dessins superbes. Je lui fis des compliments. Il me donnait des détails, là la déception du tracé de son ombre, ici une proportion un peu ratée ou encore ce qu'il avait ressenti devant les bunkers de la côte, hier et comment il s'était faufilé dedans contre l'avis de son père.
 - Tu étais surtout curieux des graffitis dedans et dehors, reprit son père.
 - Il a raison, tout chemin est bon pour regarder de l'architecture, même les graffitis.
 - Alors, si vous allez dans son sens David... Croyez-moi, il sait trouver ses chemins tout seul. Le problème c'est que la dernière fois, ça lui a coûté la belle cicatrice sur son cou et une frayeur pour nous tous....
 - Comment tu t'es fait ça ? demandais-je à Jean-Jean....
 - ......euh.... Ba.... un pari à la... con... j'avais cru que je pourrais monter le plus haut possible sur la pente du volcan au Havre, Vous voyez...
 - Le bâtiment de Niemeyer ?
 - Oui, c'est ça ! Je me suis lancé et si j'ai bien monté le long de la courbe... ba... je suis tombé en arrière et mon skate m'a déchiré méchamment le cou.
 - C'est sa blessure de guerre ! Il en est presque fier ! Reprit son père.
 - Moi, je trouve qu'il peut !
 - Son problème c'est qu'il ne voit les constructions que comme des lieux pour le skate, il en a une lecture d'ailleurs très pointue ! Ça j'aime bien mais quand il le pratique, j'aime moins !
 - Je comprends Alvar, vous avez raison mais alors il faut absolument que Jean-Jean voie le toit de Notre-Dame ! La voûte, là-haut, c'est le plus beau parcours de skate et... Sans doute, d'une certaine manière... Le plus mortel !
 - Oh Putain, je veux voir ça ! On  peut voir ça ? S'enthousiasma Jean-Jean.
Lorsqu'on arriva enfin tous les trois sur la double courbure du toit, même Jean-Jean resta silencieux. Il mit plusieurs minutes à se décider à mettre un pied dessus et oser marcher.
 - C'est ça que je veux faire, Papa, tu vois c'est ça que je veux construire un jour !





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 - Ah tu as remarqué aussi !
 - Oui c'est marrant !
 - Je me suis dit que ton père pourrait nous dire s'il y a bien un lien entre les deux ou si c'est juste un effet d'image.
 - Je vais demander à Papy Momo aussi, doit savoir ça, lui.
Dans la main de Jean-Jean, il y avait la carte postale de l'entrée du tunnel du Mont Blanc, superbe signal de béton, superbe construction pour la pénétration.
En tenant cette carte postale à la verticale et en en camouflant une partie par le plat de sa main, on pouvait imaginer qu'il s'agissait d'une partie de la nef de Notre-Dame de Royan et de ses fameux V Laffaille. Mais ici aucune raison technique ne semblait être l'objet d'un tel dessin car cet auvent de béton ne servait qu'à signaler l'entrée et à la protéger des chutes de pierres. Peut-être que cette dernière raison était la plus juste, soutenir ce poids accidentel. Pourtant, aucun doute, on s'amusait vivement de ce rapprochement.

 



Sur la grande table, je regardais les autres cartes postales tirées des archives du grand-père d'Alvar, l'arrière grand-père de Jean-Jean que celui-ci avait connu trop peu de temps mais suffisamment pour lui communiquer le sens de l'espace. Alvar les avait toutes rassemblées depuis qu'il en avait entrepris l'inventaire dans les archives de Jean-Michel Lestrade.
Alvar étala les cartes postales une à une formant un damier superbe et émouvant qui recouvrit presque la totalité de l'immense table blanche. On s'amusait des reconnaissances de Jean-Jean se rappelant avoir vu ça dans un livre, ça dans un cours ou ce bâtiment pour de vrai, en voyage.
 - Tu vois, David, j'ai pensé que tu voudrais voir tout ça... Toi avec ta collection, ton blog... Tu sauras quoi faire. Moi, tu vois, je ne sais pas trop quoi en faire, me dit alors Alvar.
 - Fais ça, fais ça comme ça, simplement, avec lui, avec Jean-Jean, le plus souvent possible.Y a rien à ajouter, y a rien d'autre à faire.


Par ordre d'apparition :
- Royan, église Notre-Dame de Royan, Guillaume Gillet architecte, édition du Comité de Vigilance Brutaliste, Ville de Royan, 2013.
- Chamonix, Tunnel routier, entrée côté français, éditions La Capitale, expédiée en 1966.
- Royan, intérieur de l'église Notre-Dame de Royan, Architecte Gillet, éditions Iris par Théojac.




2 commentaires:

  1. LECLERCQ URBANISTE26 novembre 2015 à 18:00

    Avec ces dialogues ou ces histoires que vous nous contez, David, vous avez un superbe ouvrage en gestation...Les textes sont là, à disposition, les cartes postales même pas la peine d 'en parler... une visite du réel, une rencontre partagée, à l'heure où cette thématique fait les beaux jours des rayons des librairies qui proposent cette double approche architecture et urbanisme...

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