lundi 20 octobre 2014

Meubles, immeuble Le Corbusier

On va se régaler !
Allez ! Hop !


Ah, je vous avais prévenus !
On n'en finira pas de dire que les cartes postales nous permettent de bien saisir l'histoire de l'architecture et surtout, sans doute au moins, une part de l'histoire de sa représentation.
Avec cette nouvelle carte postale d'un intérieur de la Cité Radieuse de Le Corbusier, c'est une preuve de plus que cet art a su nous offrir des documents d'une grande richesse iconographique.
D'abord rendons lui hommage.
Cette carte postale est une édition Ryner de la Société Éditions de France de Marseille. Elle ne comporte pas de nom de photographe ni de date mais un tampon qui voudrait nous dire qu'elle fut bien achetée sur place donc... vendue sur place, permettant aux visiteurs de se retrouver dans une image proche d'une réalité. Elle fut donc une image juxtaposée au réel.



Mais comme nous l'avons vu précédemment il reste sans doute plus de questions soulevées que de réponses données par ce type de cartes postales. On sait qu'il y avait un appartement témoin dans certaines des Cités Radieuses permettant de voir la Modernité et d'en éprouver la révolution. Cela n'est pas seulement valable pour la Cité Radieuse mais, pour l'instant, dans aucun autre type d'architecture de logements de cette période dans ma collection on ne propose, suite à la visite, d'acheter des cartes postales ou même des carnets entiers expliquant, diffusant cette Modernité.
Mais quel est le programme éditorial de ce type de document ?
Ici, la carte nomme l'espace photographié comme étant la salle de séjour et sa Loggia. La carte nomme également l'architecte et parle d'Unité d'habitation. Tout est juste et sans jugement. Aucune carte postale par exemple à ma connaissance ne parle de maison du fada...
Alors que voit-on ?
D'abord une tonalité assez égale d'un gris doux, qui prend la totalité de l'image, certainement dû à une lumière arrivant directement dans la salle de séjour et qui cuit un rien le paysage dans le cadre de la fenêtre. L'ombre est douce et rasante. Ensuite on est saisi par le mobilier dans un style particulier hésitant entre un chic grand bourgeois d'un Art Déco finissant et une modernité adoucie et sereine. C'est très beau comme une cabine de première classe d'un paquebot transatlantique. On pourrait penser aussi dans ce choix de meubles bas la difficulté à agencer un espace relativement restreint et qui doit donner l'impression d'un espace plus conséquent. Le recul du photographe est au maximum je crois. Il doit avoir tout de suite dans son dos, le meuble passe-plat !  le photographe est debout, ou, du moins, son appareil est sur un pied relativement en hauteur. Pourtant une table extrêmement massive répondant au buffet énorme arrive à se glisser sur la droite, table dont on admirera la marqueterie.



Les plantes sont toutes sur le même côté à part le bouquet posé sur le guéridon d'un incroyable dessin. Le divan épais laisse penser qu'il pouvait aussi servir de lit d'appoint.
Sur la loggia, le mobilier est celui du jardin avec un transat en bois et toile comme nous l'avions déjà vu ici. À nouveau on devine que celui qui s'assoit là, ne voit pas l'extérieur, son regard étant en dessous de la ligne du garde-corps. Peut-être peut-on viser le paysage au travers de ses percées carrées.



C'est bien ce que fait le chien qui semble être un caniche de grande taille ! Mais ce chien nous dit quelque chose d'important. C'est qu'il ne s'agit sans doute pas d'un appartement-témoin mais bien d'un appartement habité. On voit mal en effet la nécessité de placer un chien dans un appartement visité ni même dans une image. Et, un détail superbe nous dit que ce chien est chez lui...
C'est sa balle !



Un autre détail très particulier me touche étrangement. Sur le tapis, sous le petit guéridon, on repère une empreinte laissée justement par le piétement de cette table qui fut donc déplacée. Pourquoi ?



On peut imaginer la construction de ce type de carte postale de cette manière : un éditeur comprend que la Cité Radieuse est de fait un objet touristique, qu'elle fait partie du programme de visite de Marseille. Il décide de produire des cartes postales à la fois pour ceux qui vivent là comme pour beaucoup des grands ensembles de l'époque et de la Reconstruction, mais également pour ceux qui viennent visiter ce lieu. Comme cette Cité Radieuse est un objet architectural complexe à saisir dans ses révolutions et que le public a accès à l'ensemble de ce programme, il peut le traverser de bas en haut et visiter les appartements, l'éditeur proposera un reportage presque complet de cet immeuble. Mais le lieu du doute de cette modernité étant bien évidemment les logements, il prend contact avec des habitants pour photographier les intérieurs et montrer comment ils sont habités. On imagine les rendez-vous, on devine les refus mais aussi sans doute les choix d'appartements permettant par leur mobilier de voir fonctionner l'habitat. Vient le moment du cliché et on pense que la maîtresse de maison (on est dans les années cinquante) fait le ménage, range un peu, demande au chien de se coucher dans le panier. Parfois, les habitants jouent leur rôle. Il s'agit donc d'images à la fois composées dans un idéal de l'instant et construites pour former une forme plus générale de l'art d'habiter chez Le Corbusier. On imagine la fierté et la joie des habitants de pouvoir ainsi acheter au marchand de journaux LEUR appartement en carte postale ! On peut aussi penser à des dialogues entre le photographe et l'habitant, construisant en quelque sorte tous les deux une image. On entend sans doute un peu Madame Arpel.
Il est aussi ici question de l'intimité de l'habitat et de représentation ce qui est rare à l'époque pour les cartes postales. On ne peut en effet voir aussi facilement , à part dans les revues de décoration dont on sait aussi les arrangements avec le réel, les lieux de vie des habitants dans le logement social. C'est donc à ce titre, une exception, et donc un document.
Une fois encore, on perçoit que le mobilier design de l'époque n'est pas celui qu'on attendrait. Aucun meuble de Charlotte Perriand, de Jean Prouvé, de Matégot, aucun luminaire d'Olivier Mourgue !
"Ne bouge plus, Chouchou, t'auras ta baballe tout à l'heure."

Pour approfondir le fil de cette histoire, vous pouvez revoir les articles suivants :
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/02/le-corbusier-habitable.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/04/une-folie-marseillaise.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/01/la-photographie-accuse-tort.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/03/pieces-deau.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/09/le-corbusier-dans-ses-meubles.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/09/le-corbusier-2-dedans-2-dehors.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-reflet-tres-moderne.html









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