dimanche 26 octobre 2014

Construire le constructivisme



"... Ne crois pas ce qu'on te raconte. Ce qui se passe ici c'est ce qui devrait se passer chez toi. L'élan bâtisseur, celui que le peuple prend pour lui, en lui, pour lui. Ce n'est pas une plaisanterie, ce n'est pas une utopie. Oh Non ! Viens voir les gars charrier sur leur dos le ciment par wagons entiers ! Le soleil se lève ici. Rien ne le retient et les murs que l'on monte, les fenêtres que l'on ouvre, on les monte, on les ouvre pour lui. Et en sifflant, en suant, en râlant sans doute un peu. Mais tout cela n'est pas pour un patron, pas pour un consortium dont on ne sait rien. L'architecte Seravimov (sic) te tutoie, te demande des nouvelles, mange la gamelle. Tu verrais les plans ! Nets comme dessinés au couteau (celui qu'on a entre les dents), durs comme pour se défendre. La droite,  l'angle, les hauteurs partout. Ça a une de ces gueules ! Pas de décor, le décor c'est notre courage, ce sont nos bras, notre force. C'est l'homme au centre qui rayonne.
Viens voir et laisse dire.
Ce qui se passe ici c'est l'avenir, c'est ce que l'homme libre doit construire.
C'est ce qu'on a perdu il y a longtemps.
Tout est pour nous et j'apprends la langue.
Hier j'ai parlé, hier j'ai donné mon avis. Et on m'a écouté moi l'étranger, on a discuté, on a décidé. Le jour tourne autour de nous, le froid nous mord mais ça nous réjouit car rien ne nous arrête. Tu verrais la vitesse, tu verrais la solidité et les détails. Partout ça coule, ça moule, et surtout ça durcit si fort. Indestructible, cela sera indestructible.
Et c'est immense, je me perds. Hier, je suis tombé sur Anya par hasard. Elle est venue là toute seule, comme ça pour être avec nous. Elle avait fait une soupe brûlante pour nos mains, pour nos bouches, pour nos ventres. Un chant est monté, un chant grave et joyeux, sérieux mais aimé. Le chantier fut suspendu ainsi. Tu aurais vu. Il n'y a pas de matin, pas de soir. Le travail c'est notre nouvelle prière. Ce qu'on construit là c'est nous. Nous sommes. (sic)



À Kharkov, c'est plus clair qu'à Moscou. C'est mieux dit notre vie. La Pravda est belle certes mais elle est trop d'un architecte, trop belle, trop fragile. Ici la masse du peuple existe dans la masse du bâti. J'aime mieux Kharkov, je préfère la masse au dessin. Tu dois avoir peur, tu dois avoir peur de me voir ainsi enthousiaste, n'évoquant pas mon retour. Mais la Vérité, camarade, c'est que je ne reviendrai pas, je ne reviendrai pas, je suis de ce pays maintenant, je suis de ce peuple, je suis du peuple. N'aie pas peur camarade. Je t'écris.
Et les trains sifflent, les enfants défilent, chantent le travail de leur père. Les femmes donnent leurs bras, elles sont notre égal et elles le font savoir. Le ciel est plus grand maintenant et je crois bien, qu'un jour, comme tu le rêves, on y enverra un camarade. Et de ce ciel, il te saluera, il t'enverra un signe. Il sera notre nouveau soleil..."
Courrier anonyme incomplet sur papier bleu plié. Circa 1928.

par ordre d'apparition :
 1 : Carte postale vers 1930. Papier fin, photographe inconnu.
Bâtiments des Services d'État de l'Industrie et de la Planification. Kharkov.
Architecte : I. Serafimov.
On trouve des informations ici.
http://www.c20society.org.uk/botm/gosprom-kharkov-ukraine/
On trouve dans le livre d'Anatole Kopp Ville et Révolution, architecture et urbanisme soviétiques des années vingt cette autre image :


2 : Carte postale Moscou Pravda Street. Pas de date.
Architecte Golossov.














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