dimanche 20 juillet 2014

L'inattendu géographique



....Certes Gilles s'ennuyait un peu mais il avait voulu suivre Hans jusqu'au match de hockey. Qu'importe finalement ce qu'il faisait avec Hans, ce qui comptait le plus était d'être avec lui. Gilles regardait les corps gaillards s'entrechoquer, il s'inquiétait surtout pour le numéro 3 qui était le petit frère de Hans. Il voyait ce corps engoncé dans un costume blindé s'entrechoquer contre d'autres, frapper les barrières puis soudain, majestueusement glisser à grande vitesse entre les autres corps. Jamais Gilles ne parvenait à suivre le palet et seule la position des joueurs lui indiquait où il se trouvait.



Gilles un peu las de ce manège, se tournait parfois vers sa droite et regardait le visage de Hans. Il en épiait tous les stigmates, en connaissait la moindre naissance des poils drus de sa jeune barbe. Il suivait le contour de son nez jusqu'à la base des lèvres et s'amusait à attendre, lorsque Hans encourageait son frère en vociférant, d'en voir l'émail des dents. Par dessus tout, Gilles aimait comment les deux lèvres se réunissaient pour maintenir la paille et aspirer le soda. Alors Gilles regardait aussi cette main qui tenait le gobelet et Gilles se serrait inconsciemment encore un peu plus contre Hans.
"Schöne... Ja Guute ! Marqué ! Toi tu as vu ? Gilles, Niklas a marqué."
"Oui. C'est bien. Il te fait signe regarde !"
Alors que Hans se déployait de toute sa hauteur pour répondre par des saluts à son frère sur la piste, Gilles suivit de ses yeux cette ligne du corps debout et s'égara dans le ciel de béton du palais de glace de Grenoble. Gilles regardait comment les coques de béton se réunissaient entre elles, comment elles étaient fendues d'incisions larges qui laissaient passer la lumière. Gilles se dit que cette fragilité de la coquille, cette solidité des tensions étaient comme Hans : puissant à la vue, ouvert à l'introspection, solide par l'organisation de sa fragilité.
Cet antagonisme le fit sourire. Il tendit son gobelet de soda à Hans, et, une nouvelle fois, sans rien dire, il le regarda aspirer frénétiquement le reste de son Pepsi....



......Hans accoudé à la barrière de sécurité criait, encourageait Niklas. Il fallait marquer ce point pour aller en finale. Hans sentait bien le froid léger lui monter sur le visage et en relevant la tête il essaya de voir Gilles perdu en face dans le public. Ce dernier n'avait pas eu l'autorisation exceptionnelle de suivre, comme Hans, Niklas sur les bancs de touche de la patinoire. Hans savait que Gilles allait sans doute s'ennuyer ainsi perdu au milieu de la foule des supporters. Il tenta de faire un grand mouvement de bras pour voir si Gilles lui répondrait. Mais la foule resta un immense champ de points colorés anonymes. Une pointe un peu dure, un peu fine, un peu profonde se fit sentir dans la poitrine de Hans qui comprit soudainement qu'il devait rejoindre Gilles.
Au moment de l'engagement du palet sur la glace, Hans se retourna et quitta son espace privilégié pour rejoindre les gradins et trouver Gilles. C'est à cet instant précis que Hans entendit son prénom lui arriver dans le dos. Le cri avait suivi mécaniquement les arcs de la charpente et était venu se poser dans son oreille. Cette trajectoire parfaite permit à Hans d'instinct de replacer Gilles dans la foule. Une ligne courbe solide, invisible pour les autres mais aussi juste qu'un coup de crosse propulsant un palet venait d'être tracée entre ces deux points : Gilles et Hans....



.......Depuis peu, Gilles commençait à aimer ce moment où, seul, il venait jeter un œil sur cet espace vide. Ils étaient arrivés à Innsbruck après la défaite de l'équipe de Niklas que Hans avait voulu suivre. Ils profiteraient du bus de l'équipe et s'amuseraient de ce voyage vers l'Autriche pour cette autre compétition.
D'abord, toujours, Gilles regardait la ligne des drapeaux accrochés sur le fond sous le chronomètre géant. Il essayait d'en comprendre leur localisation mais s'amusait surtout d'y voir des bannières de chevaliers pour des tournois moyenâgeux. Puis son regard montait vers le plafond et voyait comment celui-ci, par son milieu, formait une pointe tournée vers l'intérieur. Gilles suivait alors la leçon de Jean-Michel et tentait seul de saisir le principe constructif de l'ensemble du stade de glace. Mais bien vite, il regardait le très beau tableau abstrait que formaient les lignes dessinées sur la glace. Il n'en comprenait pas bien les règles qui en régissaient ainsi l'ordre mais en admettait la beauté immédiate comme pour le très beau Kandinsky qu'il avait en poster accroché au-dessus de son lit.



Il ne remarqua pas tout de suite la présence des deux messieurs assis sur les bancs de touche à sa gauche. Mais il saisit leur sérieux et quelque chose d'amusant aussi à leur présence distanciée. Gilles attendait ainsi maintenant comme un rituel Hans et son frère Niklas du retour de l'entraînement. Il avait trouvé dans le vide gigantesque de la patinoire un parfait écran pour que le Sloughi, Doniphan et les autres enfants de Deux ans de vacances de Jules Verne viennent se projeter.
Il sortait alors son exemplaire en livre de poche, écorné, plié sur sa couverture, avec même deux pages détachées qui lui servaient de marque-page et il partait avec les marins, Service, le chien Phann, et tout l'équipage dans la seule vraie aventure possible, celle de l'inattendu géographique formant un suspens à la vie.


Par ordre d'apparition :
- Grenoble, intérieur du palais de glace, éditions "La Cigogne", architectes R. Demartini, P. Junillon.
- Grenoble, jeux olympiques, la patinoire, éditions "André" d'après Ektachrome, le dessin du logo est de Roger Excoffon, l'architecte est Monsieur Guichard.
- Innsbruck, jeux olympiques, Eisstdion, palais de glace, éditions Monopol,





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