mardi 22 mai 2018

L'architecture cadrée deux fois

Alors que je me replonge dans le Fonds de Michel Moës pour relancer son classement, je tombe sur deux cartes postales du quartier de la Défense à Courbevoie. Les voici :



Toutes deux sont éditées par Yvon, évidemment, car c'est bien pour cet éditeur que travailla Monsieur Moës. Au dos, l'éditeur oublie de nommer son photographe mais il note bien le nom des tours visibles sur les deux cartes postales : Tours "Europe", "Aquitaine","E.D.F-G.D.F", "Aurore", et on ajoute sur l'autre carte postale la tour "Vision 80". Ouf ! Qui nous fera une étude de la nomination des tours, des cités et des architectures, mêlant les noms d'origine et les surnoms populaires ? Qui ?
Soyons précis : la vue plus large sur les tours de la Défense possède la nomenclature 12-1156 et la plus resserrée 10-8853. Rien à tirer de ce type de nomenclature, seul le personnel des éditions Yvon pourrait nous aider. Mais...
Oui, il y a un mais...
Alors que je regarde attentivement ces deux photographies, je remarque d'abord l'animation sur la première carte postale. On y voit la vie normale, des gens assis sur les bancs et d'autres qui se promènent. Une femme en bleu regarde attentivement le photographe, elle sait qu'il est là et établit un contact visuel avec Michel Moës qui fait son cadrage, on note que le monsieur ventru assis sur le banc fait de même en se protégeant du soleil qui est derrière le photographe, poussant les ombres derrière les personnages.























































Mais...
Oui, il y a un mais...
Mais sur l'autre carte postale, au cadre largement plus serré sur les immeubles de la Défense, au coin en bas à gauche demeure un tout petit détail, le bras gauche de la jeune femme en bleu ! La position est identique !


Donc, il est facile de refaire le cadrage, carte postale sur carte postale et de saisir que l'éditeur (en accord avec son photographe ?) a recadré le positif pour produire deux images différentes. On note aussi un léger agrandissement de la photographie recadrée.


Voilà qui nous raconte bien le mode de la photographie et d'édition des cartes postales. On sait en effet qu'une image trop animée ne permet pas toujours à l'acheteur de s'y reconnaître et vieillit également plus rapidement, les gens datant et personnalisant les lieux. Mais une carte postale trop vide laisse aussi un peu froid le futur acheteur surtout lorsque l'image est faite de tours. Il faut donc proposer aux clients deux versions et laisser ceux-ci faire leur choix. On notera que le recadrage accentue aussi l'effet de similarité des tours et que le cadrage met en avant leur verticale en opposition avec celle des arbustes, deux régularités qui s'opposent et jouent entre elles.
Je ne sais, tout comme le client sur le tourniquet, laquelle choisir, car si j'aime la radicalité des tours vidées de leur vie, j'aime aussi l'ambiance chaleureuse des gens qui sont là, témoins et utilisateurs. Les habits, pantalon, cravate, jupe courte, mais aussi ce contact visuel avec le photographe me plongent dans des abîmes temporels, j'entends presque le vent qui souffle. Bien entendu, je me demande immédiatement ce que fut la vie de ces gens, témoins d'un moment de l'histoire de l'urbanisme, témoins d'un geste photographique devenu, de fait, une archive. La jeune femme et son compagnon ont-ils eu la chance de se voir ainsi sur les cartes postales ? Ont-ils acheté celle-ci pour s'en amuser avec la famille ou les collègues de bureau ? Ont-ils seulement su que leur présence, là, à l'instant même identique à mon œil sur leur silhouette, devenait une forme d'éternité ?
Une fois encore, la carte postale, par son rôle populaire, par son cheminement entre désir commercial et fantaisie vitale, laisse celui qui sait regarder dans un monde qui n'est plus comme un monde qui serait encore. Une instantanéité éternelle qui nous dit l'importance de croire, oui, croire aux images.







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