mercredi 13 novembre 2013

Les hommes de Brasilia

Ricardo Agenor di Colombo avait accordé une heure à Philippe. Pas plus.
Non pas que ce pilote, architecte dans l'équipe de Niemeyer ne soit pas commode mais simplement que l'avion du chantier n'était pas un jouet pour les touristes et que, de plus, le ravitaillement en kérosène était encore difficile à cette époque sur le chantier de ce qui deviendrait Brasilia.
Philippe voulait voir la ville dans son état actuel pour décider ou pas de faire des plans d'altitude pour son futur film avec Jean-Paul. Il savait aussi que Jean-Paul pouvait faire les cascades lui-même et qu'il serait bien sans doute d'utiliser l'avion de Ricardo pour ce faire. Le vieux coucou possédait tous les charmes d'une aviation dans laquelle on a peur et on se voit mourir.



Philippe sentit bien l'appui de l'aile de l'avion sur sa gauche et il vit surgir alors le Palais de l'Aurore. La terre rouge autour était comme en feu et la construction totalement isolée semblait une maquette en carton oubliée là par un gamin lunatique sur une planète Mars imaginaire. L'air remué faisait bouger terriblement l'appareil photographique que Philippe tenait pourtant à deux mains. "Prendre un cliché, prendre un cliché" se disait Philippe intérieurement.
Mais si la construction avait dans son isolement quelque chose de totalement surréaliste elle était bien trop achevée déjà pour faire un plan du film avec Jean-Paul. L'avion fit un tour complet et commença à hoqueter.
"Puta di madre, puta di madre" furent alors les seuls mots que Philippe put entendre de la bouche de Ricardo jusqu'à l'atterrissage, le moteur de l'avion commençait à dégager une fumée épaisse et odorante.
Ricardo fit signe de sa main et désigna alors à Philippe le nœud routier en bas à gauche. Il faudrait se poser là en urgence, sur ce dessin sur le sol, trace parfaite et encore vaine, invisible dans sa beauté depuis le sol mais qui, ici, dans son échelle évoquait les tracés gigantesques de Nazca.
De ce désert, il faudrait faire une ville.



Philippe réussit à prendre une image, certes un rien rognée dans son cadre par l'aile de l'avion. Il s'aperçut aussi qu'étrangement il n'avait pas peur et même qu'il était assez euphorique.
Ricardo posa sans encombre l'avion devenu en partie noir par la fumée et si ce n'est le frôlement un peu juste avec un camion de chantier aveuglé par la poussière que dégageait l'hélice, ils n'eurent pas de soucis pour atterrir.
Le coup de pied de Ricardo contre la carlingue de son avion posé au sol fut son seul geste de mécontentement et alors que son visage était dessiné par la trace de ses lunettes l'ayant protégé de la fumée, il sourit à Philippe et lui demanda s'il était prêt à recommencer.
C'est Jean-Paul qui les avait suivis depuis le sol qui répondit sans attendre : "Ça sera réparé quand ? J'adore déjà Brasilia !"

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