mardi 27 décembre 2016

Pour et avec Denis Herzog




Je me suis demandé comment faire.
Bien sûr, j'ai déjà évoqué la disparition de Denis sur les ondes de Radio On mais je voulais tout de même rendre ici un hommage plus appuyé à celui qui m'a fait la joie de partager son amitié et quelques bons moments dans la cave remplie des archives de Jean-Michel Lestrade.
En fait, je voudrais surtout m'adresser à Jean-Jean.
Hier, alors que je cherché un livre pour écrire une autre chronique, je suis tombé sur un sac plastique noir un peu caché contenant bien un ouvrage mais pas celui que je cherchais.
Le livre dans ce sac était le grand livre des Gratte-ciel de David Bennett. Ce livre n'est pas à moi, il était, (il est toujours ?) à Denis. C'était le livre qui lui avait donné, enfant, le goût et le désir de l'architecture. Nous en avions parlé ici, lecteur, lectrice attentifs.
Denis me l'avait prêté il y a un mois maintenant car je voulais l'utiliser pour faire ici un article et raconter comment ce type d'ouvrage peut porter ainsi un tel désir. Denis m'avait dit d'y faire attention, qu'il y tenait, que je devais surtout "faire gaffe à bien replier les dépliants intérieurs." Nous avions rigolé tous les deux de notre maniaquerie pour les livres et leur état alors que nous étions tous les deux de joyeux bordelistes pour le reste...
Jean-Jean, tu te souviens que c'est toi qui as lancé ce débat ?
J'avais donc fait attention et surtout, je l'avoue, j'avais oublié le livre dans le coin de ma pièce, derrière d'autres sacs remplis, attendant eux aussi de voir leur contenu sortir au soleil.
Le livre, le voici :




On y trouve un étonnant et court avant-propos de Sir Norman Foster qui voudrait que les tours deviennent des villages verticaux, un nouvel espace communautaire... Cela laisse perplexe et surtout rêveur de la part de l'un des plus pragmatiques chantres de la verticalité consumériste. Norman Foster y ajoute que 55 000 personnes pourraient y vivre en autosuffisance... Les Monades Urbaines sont donc désirées par l'un des plus grands architectes vivants. On ose le lire.
Ensuite, l'auteur nous plonge dans une journée complète dans la Sears Tower. On y apprend que la tour craque sous l'effet de la chaleur, qu'il y a 16 000 fenêtres, qu'une œuvre de Calder décore l'entrée, que le personnel d'entretien prend le monte-charge et non l'ascenseur pour ne pas croiser le reste du personnel (idée du communautarisme selon Norman Foster sans doute...). Le reste du texte est à l'avenant, expliquant par des chiffres et des exemples les modes de vie de la Tour et sa respiration journalière. C'est passionnant en fait. On y apprend aussi que la Sears est bien l'œuvre de Skidmore, Owings et Merrill et cela nous ramène à Denis qui avait fait son devoir sur cette agence. Sans doute pas un hasard...
Puis vient un chapitre sur l'histoire des Gratte-ciel avec là aussi un beau dépliant et des dessins superbes des structures. C'est, en fait l'histoire de la démesure possible. On y regrette le peu d'exemples de Gratte-ciel européens avec, toutefois, le Centro Pirelli de Gio Ponti. On aimera le superbe horizon gouaché alignant comme à la parade tous les plus hauts immeubles du Monde ! Cela a dû faire rêver Denis.
Page 75, la Trump Tower prend soudain, aujourd'hui, une importance légitime. Ses architectes Swanke, Hayden, Connell and Partners doivent aussi la regarder autrement. Philip Johnson a droit à une double page et à sa polémique sur L'AT and T Building. Ce qui est tout de même bien pour un livre de vulgarisation.
Puis un long article est entièrement consacré à la Hong Kong Bank par Sir Norman Foster et l'éditeur et l'auteur déploient toutes les techniques pour nous faire vivre les problèmes de conceptions et les défis techniques et conceptuels de l'ouvrage. Une belle leçon avec là encore un grand dépliant donnant l'illusion de voir l'immeuble comme un écorché. C'est spectaculaire et surtout diablement instructif et beau.
L'ouvrage s'achève ainsi sur une démonstration de force et une sentence de l'architecte inscrite dans un ciel au soleil couchant.
J'imagine facilement Denis, enfant, couché sur la moquette de sa chambre, ouvrant les pages, lisant tantôt en diagonale, tantôt avec application les chapitres. Je l'imagine dépliant les grandes images, entrant par l'imagination dans celles-ci, se rêvant là grutier, ici, architecte ou encore simple visiteur. L'enfance facilite les jeux de rôles que l'âge adulte demande parfois violemment de restreindre. J'imagine aussi que le dessin, les capacités à faire voir au-delà du vrai document, les capacités de synthèse et d'analyse auront séduit le jeune garçon. Ce livre est bien fait, bien documenté, sérieux. Je ne sais pas si c'est un livre d'architecture ou de génie civil, quelque chose entre les deux permettant à un enfant d'appuyer sa fascination sur du réel. C'est le plus important.
Denis, je ne pourrai pas te rendre ton livre. Je le donne ainsi à voir. Ce que je donne aussi à voir c'est notre complicité à aimer et ne pas bouder ce qui nous avait libéré et ouvert un champ, sans dédain pour la vulgarisation, celle efficace d'un livre bien fait. Tu gardais jalousement aussi ce livre car offert par ton frère. Un témoin de ce passage donc. Je ne le garderai pas dans ma bibliothèque. Il ira dans celle de Jean-Jean, si tu le permets. Il ira, comme pour une brique, former un mur de livres, de ceux qui nous ouvrent, nous émancipent, et nous rappellent ceux qui nous les ont offerts. Cette brique ne sera pas une pierre d'attente, elle sera, j'en suis certain pour Jean-Jean, une clef-de-voûte.
Salut l'ami, salut Denis, c'est un peu dur, tu sais.



 





 

 



 



 

 

 


 


 

 








 
  



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