samedi 7 février 2015

Barbouze de l'architecture



- Mais tu m'as toujours dit que tu n'étais pas communiste...
- Parce que je ne lui suis pas, Alvar...
- Enfin, Papa... Tout de même... ton aventure roumaine ? Tu oublies ?
Le grand-père, le fils et le petit-fils regardaient la photographie de l'immeuble de Niemeyer à Hansaviertel. La conversation avait démarré au dessert, comme toujours, alors que Alvar insatiable des histoires de son grand-père avait lancé la conversation sur les débuts de l'agence. L'enregistrement vidéo de la veille avait aussi réouvert les mémoires et Jean-Michel se retrouvait ainsi, entre ses fils et son petit-fils en train de refaire l'histoire.
- Mohamed tu sais bien que j'ai obtenu ce titre par voie postale en quelque sorte et que l'ami Briniscu est à l'origine de cette histoire.
- C'est qui ce Briniscu ? interpella Alvar. C'est un nom curieux...
- Constantin Briniscu c'est le type qui offrit à ton grand-père l'occasion de briller à l'Est et de recevoir sa carte du Parti Communiste Roumain, carte numéro W2615, année d'émission 1957, cellule de Colentina !
- Tu connais ça par cœur mon Momo ! Reprit Jean-Michel. Comment sais-tu tout ça ?
- Il faut dire que gamins, vous en faisiez avec Maman Jocelyne le sujet de conversation numéro un des dimanches !
- Mais raconte Grand-Père ! demanda instamment Alvar.
Mais alors que Jean-Michel fit un large sourire à Momo, il n'eut pas le temps de prendre la parole que Gilles intervint :
- Voilà, Alvar, écoute ça. Ton grand-père lors d'une conférence internationale sur l'architecture et la construction préfabriquée se fit brancher par un drôle de type à l'accent roulant qui s'appelait et s'appelle toujours d'ailleurs Constantin Briniscu. Le type avait sur ton grand-père une quantité incroyable d'informations allant du nom de jeune fille de ta grand-mère à toutes les particularités fiscales de l'agence ! Bref... une sorte de barbouze de l'architecture.
- Il me faisait un peu peur à cette époque, dit calmement Jean-Michel.
- Barbouze ? c'est quoi, demanda Alvar.
- Espion, mon grand, un espion. Oh rien qui ressemble à James Bond non, mais disons un type très informé pouvant faire de ses informations un levier pour obtenir ce qu'il voulait.
- Et ce qu'il voulait de Grand-Père c'était quoi ? demanda Alvar.
- Mais mon gars... Mes compétences ! J'avais participé à l'élaboration et au calcul de la préfabrication lourde chez Camus. Ils voulaient, les roumains, en fait les soviétiques, voir s'ils ne pourraient pas inventer un mode similaire sans avoir à faire marcher trop la planche à billets...
- Ils voulaient que ton grand-père vienne en Roumanie pour dessiner un modèle, tu comprends. Ils avaient lancé un système mais ils avaient des soucis, les plafonds se fissuraient...
- Mais pourquoi ils ne demandaient pas de l'aide aux russes ? demanda Alvar.
- Mais c'est bien les russes qui étaient derrière Briniscu ! Tu comprends, c'est comme au billard, on lance une boule contre une autre...
- Et Alors ?
- Alors ? Alvar... Alors... Ton grand-père a répondu positivement à la demande ! dit Gilles en rigolant.
- Oui... Bon... y a pas de quoi en rire Gilles. Oui, j'ai répondu positivement. Mais l'agence à cette période avait du mal à démarrer et j'avais besoin d'un coup de main. Et puis aussi, je n'ai pas honte après tout, j'aimais bien les russes. Et Briniscu était à la fois terrifiant et charmeur. Il ne demandait rien directement, tu vois, il faisait croire que nous décidions seuls. Il était rusé comme un renard celui-là et il l'est toujours même si, aujourd'hui il est comme moi, un vieux monsieur un rien fatigué.
- Et t'as bossé pour eux alors ?
- Oui.
- Et tu as fait quoi ?
- Oh mais étrangement, rien ! Enfin... que des calculs, des vérifications, des contrôles de poussées, d'échelles et de matériaux ; le problème c'était surtout leur béton trop gras et trop ferraillé. Il faut croire que l'acier était moins cher que le gravier ! Ils en foutaient partout ! Ah pour sûr c'était serré mais le béton ne tenait pas dessus ! Ils auraient mieux fait de faire des cages à oiseaux !
Tous se mirent à rire. Alvar demanda :
- Béton gras c'est quoi ?
- Un béton trop fort en granulas. Le jointage ne se fait pas bien et la rupture est inévitable, répondit Momo. Tout tient dans la bonne proportion comme quand Jocelyne et Yasmina te font des crêpes !
- Et alors tu as pris ta carte du Parti Communiste ? Papi ?
- Non ! j'ai rien demandé ! Je l'ai reçue un matin dans ma boîte aux lettres mais tiens-toi bien, elle ne me fut pas envoyée... mais fut glissée dedans par quelqu'un... Tout comme les paiements qui étaient effectués en liquide en Francs suisses...Tu imagines ça... il me fallait aller à la Banque de France pour le change... LA tête des banquiers qui me voyaient venir avec les enveloppes de billets ! J'avais inventé un scénario en cas de questions... Une vieille tante morte à Genève...
- Non ? J'y crois pas... papi ? Non ?
- Eh oui, Alvar, notre père, ton grand-père était un espion du BTP Communiste international ! Ha ha ha ! se moqua Momo.
- Vous riez maintenant mais moi je n'aimais pas ça du tout ! intervint soudainement Jocelyne. Et tu as dû mettre fin rapidement à tout ça. Tu te souviens comment un jour on te fit comprendre que tout le métier savait ?
- .... Bon.... oui... Ça a commencé à sentir le roussi vers 61. Bien après la fin de ce chantier de Niemeyer à Berlin. J'avais reçu une demande de calcul pour les piliers... Tu vois ces piliers en V, ceux-là sur l'image. J'avais terminé quand je reçus de mon ami Henri un coup de fil me disant que des collègues allemands faisaient du lobbying pour que dorénavant les chantiers leur reviennent et que "il n'était pas question que les ingénieurs communistes français travaillent pour un concours en Allemagne de l'Ouest et que les architectes communistes français n'avaient qu'à s'occuper de la construction du mur..."
- Whaou... c'est dur ! dit Alvar en secouant sa main.



- Oui et un rien injuste mais en même temps, maintenant, je trouve ça assez normal. Mais ce qu'il faut que tu saches, c'est que jamais je n'ai su à ce moment-là que je travaillais pour Niemeyer. J'avais reçu une demande venant de Briniscu qui m'avait envoyé des plans pour un hôtel au bord de mer. Tous les plans étaient signés de son nom... Tu imagines ma tête lorsque j'ai vu le projet prendre forme à Berlin ! Et je ne pouvais rien dire et pas me plaindre ! Encore aujourd'hui, personne ne connaît cette histoire.
- Bref, reprit Gilles, ton grand-père reçut à son agence quelques mois plus tard une délégation disons... officielle... lui demandant de "choisir un peu mieux ses chantiers internationaux s'il désirait continuer à travailler sur le sol national."
- Eh oui ! confirma le grand-père.
- La vache ! Et alors ? Grand-Père ?
- Eh bien... J'ai obtempéré ! Que veux-tu ? Tu ne voulais pas tout de même que j'élève ma famille en Russie !





Carte postale édition Kunst und Bild, expédiée en 1959. 
Architecte : Oscar Niemeyer.
Photographe inconnu.




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