lundi 25 août 2014

Le grand saut


On dira qu'il s'appelle David.
Il regarde vers le bas, il a un peu froid car là-haut, la température de l'eau chauffée ne vient pas augmenter celle de l'air.
Il ne se souvient plus très bien du chemin qu'il a fait pour finalement arriver jusque là, sur le dernier plongeoir, le plus haut, le plus fort. Il a dû suivre son frère ou un autre garçon suite à un "t'es pas cap."
Tout en sachant qu'effectivement, il n'était pas cap, il s'est sans doute dit qu'il serait toujours temps de le démontrer le plus tard possible et que sa couardise en serait moins palpable.
Finalement, avoir réussi à monter jusque là, sous le regard (croyait-il) de tout le public de la piscine était déjà pour son âge un exploit.
Et la vue est belle...
Peut-on à 9 ans redescendre sans honte par l'escalier du plongeoir sans avoir fait le grand saut ?
L'eau javélisée coulait dans son dos sans qu'il ne sache quelle décision prendre. Dans une rêverie stupide, il imaginait attendre là la fermeture de la piscine, que tout le monde soit sorti pour descendre sans honte.







Du haut du plongeoir le bassin d'eau profonde semblait bien petit et même il n'arrivait pas à croire qu'en sautant, on n'allait pas systématiquement s'écraser sur le sol. Il était trop petit pour faire le calcul de l'angle, de l'énergie, de la gravité mais tout son corps lui disait qu'au mieux, il irait s'écraser contre la paroi du bassin. Comment donc tous arrivaient-ils à tomber dans l'eau ?
L'eau miroitait, les corps des adolescents courageux étaient soudain mouvants et flous sous le liquide bleu.
Il devait bien y avoir un plaisir à ce courage pour que tant de plongeurs, de nageurs montent ainsi et sautent en le regardant de côté, se demandant ce qu'il attendait là. Sans doute que les deux secondes pendant lesquelles le corps vole dans les airs étaient l'objet de ce plaisir puis le contraste soudain avec le contact de l'eau. Certainement aussi l'exploit que cela constituait auprès des moins téméraires comme lui.
David finit par s'asseoir croyant qu'ainsi on le verrait moins depuis le bas. Mais les allées et venues des autres nageurs avaient déjà fait la réputation d'un gamin perché là-haut qui ne savait quoi faire.
Il entendit alors qu'on l'appelait.
"-Hé tu fais quoi là bonhomme ?"
"-Rien, je regarde, Monsieur."
"-Si tu ne sautes pas tu descends, tu verras d'aussi bien en bas."
"-Ah... oui, Monsieur."
"-Allez viens avec moi et je m'appelle Momo et toi ?"
"-David."
"-Allez viens David."
Finalement soulagé que quelqu'un d'autre prenne la décision pour lui, David prit l'échelle dans l'autre sens.
"-Mais je te connais, tu viens au cours de natation ?"
"-Oui, le samedi."
"-Eh bien il faut apprendre. Faut pas avoir peur c'est normal de ne pas savoir comment faire !"
"-Mais les autres y..."
"-Les autres ce n'est pas toi. Samedi je te montrerai."
"-Ah... merci Momo."
"-Allez tiens, vas retrouver tes copains. Et achète- toi des lunettes pour plonger."
David décida d'aller un peu dans le petit bassin pour se faire oublier. Il rentra donc dans le bâtiment et la chaleur grasse et humide l'enveloppa tout de suite. Mais trop grand pour ce bassin rempli de mères et de leurs petits, trop petit pour le grand plongeon, un peu seul en attendant ses frères, David resta assis sur le mur de briques. Momo vint le rejoindre.
"-Dis donc David, t'as pas vu une belle fille en maillot jaune et noir ?"
"-Euh... non"
"-Elle s'appelle Sidonie, si tu la vois, tu m'appelles ou tu lui dis que je suis à mon poste."
"-Ok... Momo."
Fier d'avoir une mission à accomplir, David regarda toutes les filles les unes après les autres, circulant partout et finalement aperçut au loin un maillot deux pièces jaune et noir assis au bord du plongeoir.
Tentant de courir sans glisser sur le sol mouillé, David trouva Momo pour lui dire.
"-T'es un chef, David."
Ce compliment fut comme une bombe mêlant confiance et complicité.
Alors que Mohamed s'éloignait pour rejoindre Sidonie, David décida soudain qu'il ferait tout dans sa vie pour être un jour comme Momo. Oui, tout comme Momo. Vivement samedi.


Carte postale des éditions Combier, 1968.
Piscine d'Elbeuf, architecte : Mr Leverdier à Bois-Guillaume.

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