mardi 19 août 2014

Avec cette joie, Alvar



....Faire le tour de la construction avec le client satisfait est bien le moment préféré de Jean-Michel. Pas trop loin pour voir les détails, pas trop proche pour les inscrire dans l'ensemble. Jean-Michel sait bien que ce chalet l'Edelweiss n'est sans doute pas le plus moderniste, le plus incroyable de son temps. Mais l'agence a fait un travail honnête et on a su correctement répondre aux exigences du client qui affiche, depuis le début du tour de ce chantier, un sourire radieux. Que demander de plus ? Il fallait faire vite car construire en montagne c'est souvent construire contre elle, contre l'hiver, contre les écarts de température, contre la difficulté d'amener si haut si loin les matériaux et les ouvriers. Un toit mono-pente, 4 étages différenciés sur la même façade, une cheminée en opus incertum qui fait contraste et étire à la verticale le chalet, un rez-de-chaussée en retrait sous pilotis, tout cela faisait vivre cette construction un rien trop blanche, trop dure comme une première chute de neige. À l'arrière, les restes du chantier encore visibles mais qui serviront un peu plus loin à un autre chantier. C'est ce qui inquiète d'ailleurs le plus le client qui veut accueillir rapidement ses premiers clients dans un lieu propre. Jean-Michel sent l'odeur de la lessive qui sèche déjà sur les balcons, l'Edelweiss est déjà habité et le sourire de la patronne qui monte le son de la radio pour faire les chambres le rassure. Une dernière fois, Jean-Michel caresse le béton d'un des pilotis. Mais soudain quelque chose lui échappe, quelque chose glisse de sa main, une chute inconnue... Jean-Michel se réveille soudain dans son fauteuil... il s'est endormi et son livre en tombant de sa main le réveille. Alvar son petit-fils est toujours là, les yeux plongés dans les archives de son grand-père et s'amuse de ces siestes flash.





-"Ba alors Papy ? Tu rêves ?"
-"Tu ne crois pas si bien dire... Cherche moi la boîte 1966-Montagne."
-"Tu veux vérifier quelque chose ? 64, non, 65 on s'approche, 66 voilà Papy !"
-"Regarde si tu trouves un dossier Toussuire, Tou...ssuire."
-"Ça ?"
-"Exact ! Je cherche la Chapelle et le chalet Perce-neige ou un truc comme ça."
-"L'Edelweiss ?"
-"Oui ! C'est ça !"
-"Dis-donc c'est assez beau cette simplicité. Qui a pris les photos ? Mais y avait rien autour ?"
-"Non, ça commençait juste à construire, on faisait ce qu'on voulait. Enfin... avec le client !"
-"Chapelle, voilà, Chapelle, regarde ."



-"Oui mais ça c'est la carte postale, Alvar. Doit y avoir autre chose non ?"
-"Non... ah si... un courrier de Toulouse."
-"Ah ce Toulouse ! Un type sympa, l'architecte. Un type simple avec un nom de ville !"
-"Ça se voit un peu..."
-"Ne sois pas comme ça. Tu sais l'architecture c'est aussi ses petites choses, simples mais déterminantes. Cette chapelle ce qui la construit c'est bien plus l'ensemble des volontés pour la faire que le génie des uns et des autres. Pas d'ego ici. Juste offrir avec les matériaux qui sont là, le terrain disponible et la force de chacun au service de tous un petit lieu calme. C'est autant de l'architecture que n'importe quel machin grandiose. Écoute bien ça."
-"Papy, on enlève la croix et c'est une petite maison."
-"Exactement Alvar ! Et alors ! Fallait voir la fierté du maçon sur le petit clocher en train de fixer la croix modeste en fer forgé offerte par le forgeron de la vallée. Le curé un jeune type vivifiant qui tournait autour, allait voir chacun des habitants. Il y avait une joie ce jour là. Si chaque construction entrait dans le monde avec cette joie... Alvar, avec cette joie..."





par ordre d'apparition :
La Toussuire, l'Edelweiss, Combier éditeur. Pas de photographe, pas d'architecte.
La Toussuire, la Chapelle (architecte : Toulouse à St Jean-de-Maurienne) Combier éditeur, 1966.
pas de photographe.

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