samedi 16 janvier 2016

Actualités A.U.A

Je suis heureux et ravi.
Je reviens de l'exposition A.U.A, une architecture de l'engagement.
Titre parfait.
L'Atelier d'Urbanisme et d'Architecture est pour moi, en France, avec l'Atelier de Montrouge et Claude Parent, ce que l'architecture a fait de mieux, de plus sensible, dans cette période.
Au-delà des formes et d'un béton brutaliste délicat qui furent pour moi les portes d'entrée dans ce monde, j'y ai appris que tout cela tient debout surtout par un humanisme profond, un engagement politique et une parfaite corrélation entre formes, vie, usages, espoir.
Il y a là un élan, une attention à toutes les étapes de ce qu'est l'architecture, sans perdre les influences essentielles comme Team 10 ou Le Corbusier mais sans non plus y être attaché de manière irrésolue, sachant analyser ce qui tient d'une époque et ce qui doit en être oublié.
Et puis aussi un nombre incroyable de grandes réalisations sont encore debout, vivantes, utilisées et nous pouvons tous encore aujourd'hui éprouver leur parfaite exactitude.
J'avoue avec une pointe d'amusement que l'une de mes réalisations préférées est étrangement l'une de celles qui est restée à l'état de projet : le projet pour Evry dont la démesure d'une mégastructure cache pourtant une vraie poésie urbaine comme le font d'ailleurs toutes les grandes villes sachant ménager dans leur globalité paysagère des espaces intimes, des déploiements de circulations, des carrefours de rencontres.
On a vu sur ce blog énormément de réalisations de ce collectif de l'A.U.A comme des centres de vacances, des piscines, des bibliothèques etc.
Retrouvez tous les articles ici :

http://archipostcard.blogspot.fr/search/label/A.U.A
et
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search/label/A.U.A

D'ailleurs j'ai la joie de voir certaines de ces cartes postales faire partie de cette exposition et être éditées dans le très beau catalogue dont l'édition, le graphisme, les textes font une extension remarquables à la visite. J'y ai particulièrement aimé l'article de Christel Palant-Frapier sur les ingénieurs de L'A.U.A comme Kostenjevac ou celui de Bernadette Blanchon sur Michel Corajoud et Jacques Simon sur le paysagisme.
Je me permets juste une petite critique pour cette exposition : on entend vraiment très mal les bandes-son des vidéos et une édition DVD des témoignages aurait été bienvenue.
Mais cela ne doit pas entamer votre désir de visite !
Allez voir comment en France on a su construire, bâtir, offrir de l'architecture non pas radicale (mot usurpé) mais poétique et sociale à une population écoutée dans ses désirs et ses besoins.
On aurait pu souhaiter que Madame La Ministre de la Culture en profite pour faire des annonces de protections de certaines de ces réalisations joignant ainsi le geste à la visite. On doit avoir le courage politique, Madame, lorsque l'on reconnaît historiquement un travail architectural d'en offrir à tous l'opportunité d'y reconnaître aussi un patrimoine. Cela viendra peut-être... Qui sait...
Car malheureusement certaines des plus belles réalisations de l'A.U.A sont menacées gravement comme l'ensemble des Briques Rouges à Vigneux (Label Patrimoine du XXème siècle !), d'autres sont déjà détruites ou saccagées comme le V.V.F du Graffonnier devenu provençal (!) en 1988 sans ménagement par Bosc et Peronne, architectes ou encore ce chef-d'œuvre en péril qu'est l'école d'architecture de Nanterre dont l'état d'abandon dans le même temps que cette exposition est une honte nationale.
Une belle exposition, un beau catalogue ne remplacent en rien la possibilité de vivre les lieux, de les donner à voir et d'en énoncer la valeur patrimoniale surtout quand un collectif d'architectes a travaillé pour une catégorie de population qui mérite aussi qu'on reconnaisse qu'elle habite et vit quelque part et que ce quelque part est digne d'eux et de l'ensemble de la communauté nationale. C'est une position politique que devrait sans doute prendre en compte Madame la Ministre de la Culture qui veut décorer des immeubles sans se poser la question de d'abord en faire de beaux et de justes et de préserver ceux qui le sont déjà...
Alors merci, merci à cette génération, à ce collectif, merci de nous rappeler les vraies valeurs de l'architecture et la raison même de sa pratique.
Je vous souhaite donc à tous une superbe visite de cette belle et juste exposition.

Je vous donne à voir ici quelques images de votre serviteur.

une fierté d'abord :

 

Un document publicitaire sur le Tetrodon qui serait très bien dans mes archives ! Jalousie !




















Une vraie merveille structurelle, la patinoire de St-Ouen ! Superbe !

 

La redécouverte aussi du travail incroyable de Annie Tribel-Heinz dont l'héritage de Perriand est évident et la proximité avec Anja Blomsted et Georges Candilis reste à étudier, même type de programme, même approche pragmatique du matériau. C'est très beau !



 



Le premier projet pour Evry, ville nouvelle, avec l'association étonnante mais géniale de L'A.U.A, Ricardo Bofill et le Taller de Arquitectura, Marin Schulz van Treek :

 

  

mardi 12 janvier 2016

Le palmier, la bulle et Wallace Neff




















Salut Papy !
Si ça se trouve, vu la rapidité du courrier, tu me verras avant de recevoir ce courrier !
Ma coopération se termine et je vais laisser Madagascar derrière moi, enfin ! J'ai envie de dire même si ici les gens sont vraiment super mais la vie reste difficile, tu me diras pour la ligne c'est l'idéal !
Enfin, bon, sur le front de l'architecture c'est pas passionnant mais je n'ai pas beaucoup pu me rencarder sur d'éventuelles merveilles malgaches, ici la priorité c'était bien de faire la classe tous les jours. Je t'envoie comme tu me l'as demandée une carte postale des habitations ballons de Nosy-be, ici ils disent la case ballon ou même encore mieux en anglais les Balloon House en traînant bien sur le baloune !
J'ai eu un mal fou à les trouver et encore plus de mal à trouver cette carte postale au point que j'ai failli ne pas te l'envoyer mais te la donner en mains propres car, purée, trop dur à trouver !
Les cases ballons sont encore à peu près en bon état, un peu comme sur la photographie. Structurellement rien n'a bougé mais l'humidité et la chaleur ont fait éclater la peinture. Les habitants en sont très fiers et elles sont toutes occupées. Comme un imbécile, je n'avais pas pris mon appareil étant persuadé de faire chou blanc !
C'est pour ça aussi que je tiens à ce que tu reçoives au moins la carte postale. J'ai bien réfléchi ici à mon avenir et je te l'avoue, je ne reprendrai pas mes études d'architecture en France. J'ai besoin de me sentir d'emblée utile, directement avec les gens, sans intermédiaire. Je sais que tu seras déçu mais tu m'as toujours dit d'être heureux alors je suis ton conseil. J'ai des contacts avec des associations au Canada et au Pérou.  Au Canada, il y a déjà mon copain Mickael qui fait dans la défense de la nature. Au Pérou, il y a un groupe de femmes qui font de l'architecture de terre pour les femmes, et même si je suis un homme, j'aime mieux construire ma vie vers ce genre de proposition !
Papa continuera à porter l'agence et qui sait, si je ne changerai pas d'avis une fois à côté de toi.
Tu me manques, Mamie Jocelyne et Mamie Yasmina aussi.
J'ai reçu plein de courriers de Gilles et même des colis, il m'envoie toujours aussi des sous. Ici, je suis un vrai rupin. J'essaie d'en faire profiter tout le monde et hier on a fait un goûter avec tous les enfants. J'ai déjà distribué toutes mes fringues dont je n'aurai pas besoin en France. 18 mois sans voir la France, sans vous voir. Il est temps de rentrer, je veux rentrer léger.
Embrasse tout le monde, les Mamies en particulier. Maman et Papa recevront une lettre en même temps que vous. L'avion me posera à Paris dans 8 jours maintenant.
Alvar.

Ps : à mon retour on reprendra le rangement de tes archives, cherche donc ce que tu as sur Wallace Neff.
Ps : oui oui, je couperai ma barbe, je sais que tu ne l'aimes pas !

La carte postale est une édition Hachette, le cliché en Agfacolor est de J.C. Nourault. On notera que le titre exact de la carte est République Malagasy, NOSY-BE, Case Ballon, Balloon House, Trano Boribory et que Wallace Neff n'est pas nommé.

Pour vous rappeler les anciens articles sur ces constructions, vous pouvez aller là :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search/label/Wallace%20Neff





dimanche 10 janvier 2016

Dubuisson Uckange grille chatoyante

Une vue aérienne c'est toujours bien pour commencer :



Le photographe et opérateur de Combier plonge sur la ville d'Uckange en Moselle. Il photographie l'ensemble sans trop prendre le temps de faire d'un point particulier le centre de son image. Tout de même il faut pour faire une belle carte postale y placer le plus d'éléments nécessaires, on y retrouve donc l'autoroute, les nouveaux quartiers, les usines, la ville plus ancienne et le paysage fuyant à l'horizon, verdoyant, que le ciel bleuit un rien.
Les historiens de l'urbanisme y trouveront à boire et à manger sur l'articulation de ces nouveaux quartiers avec la ville ancienne, sur la manière dont on fait le relais, comment on crée une jonction, comment on invente (ou pas !) une pénétration.
Nous, ici, nous oublierons cela. Nous regarderons surtout ce qui se situe à la droite de cette image car cela sent bon la bonne architecture, cela sent bon la grille moderniste.
Descendons un rien :




Voici toujours à Uckange, l'Avenue des Tilleuls. Cette fois c'est la maison d'édition "la Cigogne" qui s'y colle. La photographie est un rien étouffée, prise sans doute d'un peu trop bas et de trop près, la barrière des arbustes et le surgissement de la barre à gauche ferme un rien l'image. À l'âge des arbustes, on peut en déduire aussi la jeunesse de l'ensemble immobilier. Un détail nous ravit, c'est la nacelle des peintres en bâtiment en train de faire leur travail sur la façade. Fin du chantier ? Entretien normal ?




Mais déjà nous percevons l'épaisseur de cette façade dont la gille superbe forme presque un immense moucharabieh projetant au loin à l'intérieur les ouvertures. Cette épaisseur signe bien ici une attention et une qualité permettant de travailler la relation entre le dedans et le dehors sans hésitation, dans une régularité égalitaire de la profondeur des loggias qui dessine donc une grille parfaite. C'est l'architecte Jean Dubuisson qui régale. Et on prendrait bien un peu de rabiot :




Même éditeur, même Jean Dubuisson, même Uckange.
Comment ne pas jubiler devant une telle œuvre, une telle radicalité superbe au service d'une abstraction humaniste.
Si la référence au mouvement moderne tient essentiellement dans son orthogonalité puissante, on comprend bien aussi qu'ici elle n'est pas un geste esthétique mais elle est bien une projection sur la façade de l'ordre génial du plan. Ici, j'aime comment l'épaisseur forme une ombre sombre, presque insondable qui raconte bien ce travail sur l'épaisseur de la façade. Viennent comme plaquées dessus les lignes striant la surface du parallélépipède. Magnifique.
On aimera aussi comment de cette puissance égale, surgissent les poésies soudaines : les parasols bariolés qui racontent l'occupation de cet espace entre dedans et dehors. Jubilation. J'aime aussi le mur aveugle seulement réglé par une paire de grandes lignes verticales venant glisser sur les carreaux d'une grille abstraite.






Et la vie ?




Sur cette dernière carte postale, le photographe nous montre les jeux des enfants au square, rue Mozart. On ne pourra bien évidemment que peu se réjouir de la pauvreté de propositions pour cette aire de jeux face à une architecture aussi puissante et belle. Un tapis de sable, un toboggan et les enfants que l'on devine derrière les maigres buissons. Nous nous attarderons donc à nouveau sur les bâtiments, sur leur dessin ici visible sur les deux côtés de la barre. On en notera la couleur faite d'un brun profond et d'un blanc éclatant. Il suffit d'aller voir ce que cela est devenu pour comprendre une fois encore l'absence totale d'égards pour cette architecture par les propriétaires et bailleurs actuels. C'est épouvantable. Mais qui sont ces gens aveugles qui décident si mal, le matin entre deux cafés à la machine, de la couleur des façades sur des constructions de cette importance ? Espérons également que les lois écolo-chic sur les économies d'énergie ne conduisent, dans un bon sentiment, à épaissir ces façades par des isolations extérieures et à en ruiner l'héritage. À suivre...
On peut voir de superbes images sur ce toujours très intéressant site :
http://www.citechaillot.fr/ressources/expositions_virtuelles/les_logements_sociaux/presentation03-documents51.html

Et aujourd'hui ?

 



 

samedi 9 janvier 2016

La place du photographe dans la banlieue et dans son histoire

Dans une banlieue bien marquée, reconnue presque comme telle immédiatement car chargée des signes qui la définissent, un photographe de cartes postales s'installe et décide de ce qui sera l'image de cet espace.




Les signes : parking, végétation assez rare, immeubles surgissant en groupe, espace libre entre les constructions. On y comprend également facilement l'époque pour l'œil appartenant à cette génération à cause des modèles automobiles et de ce quelque chose qui fait que les constructions sont neuves, parfaites, nettes.
L'éditeur de cette carte postale Raymon, on le connaît bien. On en a vu ici beaucoup de représentations, d'éditions. On aimerait en retrouver le fonds d'archives tant cet éditeur, à écumer ainsi les espaces de cette banlieue ici nommée par lui-même Les Grands Ensembles avec des majuscules comme pour dire que l'époque est à l'admiration. Nous sommes, peut-être aurez-vous reconnu, à Vigneux devant les tours aujourd'hui disparues. On notera, une fois encore également, que l'expéditeur de la carte postale, ne dit rien de négatif ou positif sur le lieu et cette image. Seule une minuscule croix au stylo-bille note un espace dont on peut imaginer qu'il est celui de l'habitation de l'expéditeur sans en être certain. Il y a bien ici encore cet usage de reconnaissance du lieu, ce désir de s'y inscrire.




Pourquoi donc avoir cadré ainsi ? Pourquoi aujourd'hui en regardant cette carte postale aurions-nous vite fait, comme Martin Parr de la penser boring (ennuyeuse) ? Pourquoi penser que ce photographe n'aurait pas été conscient de cet espace et n'aurait que, dans un hasard amusé ou distant, fait vite son travail pour ne rien dire de vraiment intéressant ?
Car si on prend le temps de regarder ce qui figure sur cette carte postale ce n'est pas rien. Il s'agit d'un morceau de ville, tel qu'il est, dans sa réalité. La mode aujourd'hui est au doute des images, à leur toujours mise en accusation. Pourtant ici, c'est bien le réel qui est saisi presque prosaïquement, dans sa force visuelle enregistrée mécaniquement par un appareil photographique placé, là, précisément, volontairement.
En fait, le photographe nous montre bien quelque chose et pas un vide, même si ici, aujourd'hui ce quelque chose nous le lisons comme une absence de sujet alors même que ce vide est un espace urbain, décidé, planifié, résolument politique et volontaire. Il ne faudrait pas confondre notre projection sur un espace et cet espace. Oui, la ville de Vigneux peut se reconnaître dans cette photographie. Oui, il y a bien eu ce moment spatial, un parking, des automobiles, un groupe scolaire moderne et des tours immenses distanciées laissant, immense, le ciel en descendre. Ne doit-on pas se réjouir de la réalité de cette spatialité perçue par un photographe qui raconte ainsi les aménagements urbains, les choix architecturaux, la place faite à l'automobile, l'élan constructif d'une période ? Il n'est pas question ici de juger béatement de la qualité de cet espace et de cette architecture mais simplement de dire combien d'informations historiques sur un état de la ville contient bel et bien cette image populaire. Certaines historiennes de la banlieue devraient bien ouvrir leurs yeux. C'est avant tout une chance inouïe que d'avoir ainsi une position photographique sur ce type d'espace et même si cette image est aussi une construction, il est alors nécessaire de l'analyser, simplement, tranquillement sans y projeter à rebours une critique de l'image et de l'architecture par trop orientée à son échec relatif. Il faut d'abord regarder avant d'analyser. Et la valeur populaire de cette image ne doit pas être une raison d'un dédain ni, pire, d'un doute surtout quand on se déclare du côté de l'Histoire...
Et regardez maintenant :




Vous allez tout reconnaî§tre, tout : de la qualité d'impression de cette carte postale aux détails des automobiles identiques, à l'inscription à la craie sur le trottoir, et même à la spatialité.







Nous sommes bien au même endroit et même au même moment, dans une suite spatio-temporelle pertinente nous racontant à la fois ce qui est cadré que le mode de cadrage et le travail effectué par ce photographe. Si objectivement on peut affirmer qu'il s'agit bien d'un seul photographe, on ne voit pas bien pourquoi il y aurait eu deux photographes au même instant au même moment sur ce lieu, on ne peut pas savoir dans quel ordre les deux clichés ont été réalisés. Mais on peut très facilement comprendre qu'il ne s'agit pas d'un hasard mais bien d'objectifs d'images nécessaires et possibles aux commerces de ce type d'images. L'une, la première, montre un groupe scolaire, le lieu des études et permet aux correspondants de dire que les enfants vont là, à l'école. Les cartes postales d'écoles sont à elles seules un corpus et une habitude, une tradition même. Il n'y a donc dans ce choix rien de particulier, d'extraordinaire et le marché diffuse largement sur la demande des clients ce type d'images qui répondent donc à une culture de la diffusion du monde scolaire. L'autre, la seconde, nous montre un espace vert, une plate-bande engazonnée, un parking et les autos et la perspective infinie qui court jusqu'au fond de l'image et laisse apparaître une église ancienne racontant en fait le voisinage de ce grand ensemble et de la ville plus ancienne.



On peut facilement penser que cette perspective visant ostensiblement ainsi le clocher pourrait bien être une volonté du dessin de l'urbanisme de cette ville, un geste du plan. En tout cas, il est évident que le photographe en glissant de quelques centimètres sur l'asphalte de ce parking, nous donne bien à voir et comprendre deux spatialités, deux événements urbains : l'école et la rue. Ne pouvant choisir, ne désirant pas choisir et même saisissant la chance unique de pouvoir proposer ainsi, dans une grande proximité, deux événements dignes de faire image et reconnaissances, le photographe de carte postale installe son cadre à la fois conduit par les habitudes du genre et dirigé par le plan urbanistique et architectural de la ville. Il est en quelque sorte pris entre une liberté et une histoire du genre. Il aurait bien pu ici, par exemple, monter sur le trottoir et ne pas laisser voir l'inscription à la craie (Bertand Est ?). Il aurait pu évacuer de l'image les automobiles et je n'aurais alors pas pu écrire cet article car je n'aurais pas saisi la proximité spatio-temporelle de cette série de cartes postales. Le photographe est arrivé là, il a sorti son appareil photographique dans cet espace. Personne. Pas de piéton, pas d'usagers de la ville, ils seront signifiés par leurs autos et les inscriptions sur le trottoir. Il fait un premier cliché, à hauteur d'homme, puis il s'aperçoit, comprend, devine, que là, en quelques centimètres il est possible d'en faire un autre. Économie de temps, d'espace, de travail. Il saisit en fait la forme de la ville, la manière dont on y a pensé le dessin des rues, des espaces, des constructions. Il fait exactement le geste prévu par l'urbanisme, il en est témoin. Pourquoi s'en priver, pourquoi ne pas penser que c'est bien vu cette perspective sur l'église, comment laisser de côté la proximité du groupe scolaire ? Il y a là, peut-être un signe de rapidité, de saisissement, et donc de professionnalisme.  Un photographe aguerri qui rentrera à la maison d'édition heureux d'avoir en peu de temps réussi à fabriquer deux images commercialisables rapidement. C'est bien, au-delà des images, un geste photographique que l'on peut percevoir ici grâce à l'édition de ces deux cartes postales Raymon.
Il n'y a pas de jugement du lieu, du moins il y a juste une présence active dans celui-ci qui dit quelque chose de la pratique photographique et de l'urbanisme. Il faut donc tranquillement s'en réjouir, tenter de suivre l'histoire de ces cadrages, comprendre leurs raisons, admettre aussi que ce qui préoccupe le photographe c'est bien de faire son métier c'est-à-dire d'offrir des images de reconnaissances et de partage. Cela ne vaut aucun dédain, cela mérite une objectivité de l'analyse, cela réclame, oui, j'ose, un peu d'amour.


samedi 2 janvier 2016

Allô Mr Eiffel ? C'est Le Corbusier !

Oui, et la Tour Eiffel ?
Je ne vous en parle jamais de la Tour Eiffel !
Eh bien nous allons débuter cette année avec l'icône de l'architecture française et même mieux, nous allons réaliser un article traversant puisque celui-ci sera posté également sur mon blog de lithographie. En effet, nous allons aussi parler de dessins et d'illustrations avec la participation exceptionnelle de Jacques Ramondot mais aussi de... Le Corbusier !
D'abord, l'objet le plus récent :

























Ce livre de Jill Jonnes, sobrement intitulé La tour est un très beau et intéressant ouvrage sur, comme son titre l'indique, la Tour Eiffel mais aussi et surtout sur l'exposition de 1889 qui vit la construction tant controversée de ladite tour.
Jill Jonnes réussit à nous plonger dans l'époque, à nous raconter l'épopée de cette construction par un foisonnement bien ordonné de documents et de témoignages qui rendent le texte passionnant comme une aventure de Jules Verne. Alors, Jill Jonnes étant américaine, elle use d'un angle particulier et nous parle surtout des déboires et richesses de quelques héros contemporains américains venus à cette exposition comme l'incroyable Buffalo Bill, la tireuse d'élite Annie Oakley et le célèbre Edison dont Jill Jonnes, en américaine convaincue nous dit qu'il inventa le cinéma en oubliant... les Frères Lumière.
















































On ne lui en veut pas, tant le livre est bien écrit, haletant et généreux quant à la reconstitution de l'époque. On visualise les états du chantier, les contretemps, on a peur que cela n'aboutisse pas alors même, évidemment, que l'on connaît la fin heureuse de l'histoire ! Le livre est illustré de quelques beaux documents ce qui ajoute à notre plaisir de plonger dans l'histoire. L'écriture est claire, sans prétention et met en relief surtout les événements et péripéties. C'est juste. Un très bel ouvrage donc sur une construction, ses objectifs politiques, d'images, et techniques et sur l'élan d'une époque.
Mais voici que l'envie me prend de vous parler d'un autre ouvrage sur la Tour Eiffel auquel je tiens particulièrement. En effet, Jacques Ramondot, celui qui m'a appris à aimer ce que je suis, celui qui m'a appris à aimer l'estampe et donc à savoir comment elle est fabriquée nous raconta un jour, que jeune homme, il avait eu la commande d'illustrations pour un ouvrage sur la Tour Eiffel et que, maintenant plus âgé (beaucoup plus !) il avait du mal à se retrouver dans les images qu'il avait produites !
Voici l'ouvrage :




Bien évidemment, je voulais voir ça ! Et je me précipitais pour en trouver un exemplaire ! L'ouvrage écrit par Charles Cordat aux éditions de Minuit fut publié en 1955. Jacques Ramondot étant né en 1928, il avait donc 27 ans... Je n'ai pas d'informations sur le comment de cette commande à Jacques Ramondot mais je me souviens bien de son amusement à retrouver ces images, et je me souviens aussi d'avoir été surpris de trouver dans l'ouvrage une préface de Le Corbusier ! Superbe d'ailleurs et que je m'autorise à vous offrir en entier car il est plaisant de voir ce que le plus grand architecte du vingtième siècle pouvait bien penser du plus grand ingénieur en construction du dix-neuvième siècle !
(pour une lecture plus aisée, cliquez sur les images)



 



 




On y lit le toujours et permanent hiatus entre architecte et constructeur mais surtout, ce qui me frappa, c'était que Eiffel ait pu parler à Le Corbusier par téléphone en 1923 ! Incroyable ! Et incroyable ici, de retrouver finalement Edison ! Un américain invente une machine pour qu'un architecte franco-suisse puisse parler avec un ingénieur français d'origine allemande. La boucle est bouclée. Le texte de Charles Cordat nous raconte lui aussi l'histoire de la conception et de la construction de la Tour Eiffel avec tous ses tracas, chiffres et aventures dans le plus pur style de ce genre d'ouvrage mettant en avant l'aventure scientifique et mécanique de la tour. On y apprend aussi que la Tour Eiffel est un monument de dessins puisque 5300 dessins furent nécessaires et qu'ils couvrent une surface de... 4000 mètres-carrés ! On posa en moyenne 1650 rivets par jour... On n'oublie pas non plus de nous rappeler que la Tour à ses débuts était recouverte d'un beau rouge vermillon. Je me souviens également de ce calcul :



Mais revenons aux dessins de Jacques Ramondot. On y voit un très épais, large, puissant, presque clos qui définit vigoureusement les formes comme le fait souvent la gravure sur bois ou le lino. Il s'agit sans doute de faire des images très vivantes et solides frappant l'imagination. On y retrouve Masereel ou Derain. Il y a aussi un goût simple pour l'imagerie populaire, comme les traces d'un accord avec cette tradition : faire des images comme on en fait chez Pellerin pour les images d'Épinal. Cela change bien sûr de la production de Jacques Ramondot, celle qui suivra car il quittera la gravure en bosse pour celle en creux de l'eau-forte. Pourtant, cette œuvre de jeunesse, de commande de l'un des plus grands graveurs du siècle passé, offre toutes les qualités de tendresse, de sensibilité et d'humour que ce jeune homme de 27 ans libérera plus tard, à sa maturité d'artiste. Ne rien perdre de son être, ne rien lâcher de cette joie tout en étant lucide à ces qualités, c'est bien là Jacques Ramondot.
Il faut aussi dire que l'impression de l'ouvrage laisse un rien à désirer, imprimé un peu vite et pour pas très cher sans doute, les noirs y sont un peu creux en encrage. Mais ne boudons pas notre plaisir.
Voyez :


















































































































 
























































































Comme nous sommes aussi sur un blog de cartes postales, je vous en offre quelques-unes. L'histoire de la Tour Eiffel et de la carte postale sont liées dès 1889, elles sont nées en même temps, l'une servant l'autre. La Tour Eiffel fut éditée à des millions et millions d'exemplaires et le sera à l'infini. Elle sera peut-être même, si cela doit prendre fin, le dernier bâtiment représenté ainsi ! Alors, je n'ai rien d'extraordinaire dans ma collection sur cet objet, seulement quelques petites choses jolies et curieuses. Je vous les donne à voir. Elles disent que l'originalité d'une construction, sa force constructive, sa représentation donnent surtout envie d'en montrer son cliché rêvé bien plus qu'une invention d'image. Maintenir ainsi, à ce point un cliché, c'est bien le grand œuvre aussi d'Eiffel. C'est l'accord parfait entre un signe, une image, une raison et surtout, c'est de l'architecture.

On commence avec cette carte postale datant de 1915 et qui prouve bien que pendant la guerre on continue à regarder la Tour Eiffel et même à jouer avec elle. Lisez bien le titre de celle-ci ! L'humour sur les risques de voir arriver les Zeppelin allemands  y est assez fréquent avec ce type de trucage. Je possède une carte postale de la Colonne de Juillet qui se gondole aussi de la sorte ! On s'amuse aussi du jeu avec le copyright en lisant l'inscription " reproduction autorisée pour les pays Boches et Consorts" !





Poursuivons avec un épisode bien connu de l'histoire de la Tour Eiffel, celui de l'inscription sur celle-ci du nom du constructeur automobile Citroën qui réalisa ainsi, en un hommage inconscient, l'un des plus gigantesques Ready-Made de Marcel Duchamp ! On s'étonne d'ailleurs que ce Marcel Duchamp n'ait jamais évoqué à ma connaissance cet épisode populaire et publicitaire du ready-made. On trouve ici dans l'ouvrage de Charles Cordat une explication de ce beau geste commercial, la carte postale est une édition P-C Paris non datée :


























Voici une vue beaucoup plus récente mais troublante. D'abord parce que la Tour y est peinte encore de ce rouge étonnant que nous avons oublié aujourd'hui. Puis, ensuite autre détail curieux, l'année 1964 est inscrite sur la Tour Eiffel. Pourquoi ? Passage d'année sans doute ? On notera aussi que cette magnifique prise de vue aérienne fut réalisée par un photographe que nous connaissons bien sur ce blog et que nous croisons souvent, c'est Monsieur Alain Perceval. Il est bien nommé par l'éditeur Yvon sur cette carte expédiée bien tardivement en... 1985 ! La carte aurait-elle été éditée pendant aussi longtemps ou s'agit-il d'une récupération d'une carte ancienne expédiée par sa correspondante ? Je penche pour la première solution vu l'état et le mode d'impression !





Finissons avec cette carte postale de la Tour Eiffel mettant en avant l'une de ses particularités techniques : les ascenseurs. Jill Jonnes nous en raconte avec passion dans son livre les difficultés de création et les rapports houleux entre Otis, le fabricant américain et Eiffel ! Ce fut une lutte technique mais aussi d'image et de fierté nationale pour la France et les U.S.A ! Il s'agit bien là pour l'éditeur ELNACAP de tenter une approche plus originale de ce monument et d'offrir aux amateurs de technique un détail intéressant pour pallier à une connaissance par trop universelle de l'objet. On trouve souvent ce genre de détails sur les cartes postales représentant des objets du génie Civil. On impressionne le correspondant non pas tant par l'image trop connue mais par les particularités techniques. On y voit aussi des désaccords sur le nombre de rivets avec Charles Cordat !