dimanche 16 février 2025

Radicalisme brutaliste d'un photographe et de ses architectes



 Je ne sais pas très bien quoi vous dire de cette architecture car, simplement, je n'en sais rien d'autre que ce que nous montre cette magnifique carte postale et la suivante. Je veux dire qu'il m'arrive bien plus souvent d'être touché par les images que par les lieux, c'est le revers possible de ce genre d'exercice qui consiste à discourir bien plus sur des ensembles de lignes, de valeurs, de tonalités qui composent une image que sur une visite des lieux dont l'image ramassée serait l'ultime souvenir d'une sensation suspendue. Pourtant, lors de l'achat, je n'ai pas hésité. J'y ai trouvé quelque chose de fort et d'assez indéfinissable produit par l'organisation spatiale de cette photographie représentant un collège à Chichester dans le Sussex. Le photographe de ce détail d'architecture est Eric de Maré et les architectes sont Bridgwater, Shepeard et Epstein. J'aurais aimer, comme mon coeur m'y orientait pouvoir dire les Smithson et leur école de Hustanton. Mais non. Et j'avoue que je ne savais pas l'importance de ce photographe d'architecture dont je découvre l'histoire et les autres images ici: https://www.ribapix.com/eric-de-maré

Il faut donc croire que je suis tombé sur un certain accord entre une architecture de qualité et un photographe de renom. Mais revenons à l'idée que l'image est peut-être plus construite que l'architecture, que ma vision y plonge comme dans un autre réel, que l'organisation des jeux plastiques me permette de comprendre ma jubilation. Cadre dans cadre dans cadre. Horizontalité et verticalité parfaitement tendues. Attente du moment parfait qui place le soleil et fabrique l'ombre idéale. Placement du sujet qui ponctue l'image. Lumière très dure offrant vrais blancs et panel infini des gris. On ne sait plus si c'est le dessin des espaces et des profondeurs réglés par les architectes qui a construit tout cela ou bien Eric de Maré qui a su les voir, peut-être plus durement, que leurs créateurs. Trop ? C'est une image très minérale qui me fait penser à une certaine idée de places italiennes ou de cloitres du Moyen-Age, voir, soyons fous, d'espaces très japonais où les vides successifs fabriquent les émotions spatiales entre les passages ombrés à outrance et les lumières solaires radicalisées par des cadres. Je ne sais pas très bien pourquoi mais je suis particulièrement attiré par le fait que les poteaux ne touchent le sol qu'avec l'aide d'un peu de vide. On sait que Reyner Banham  définit le Brutalisme par la création (non pas de constructions en béton) mais dans la simplicité radicale des matériaux, sans fioriture, n'indiquant que leur rôle structurant, la force qu'ils conduisent. On y est non ? Tant pis si vous ne me suivez pas...J'aimerai quand même cette photographie et ce moment spatial.
Après le choc esthétique et son infinie joie, les question affluent. Est-ce que ce photographe avait l'habitude de produire des cartes postales ? Pourquoi je ne trouve pas d'information très précise sur ces architectes ? Pourquoi le hasard m'a mis dans les mains ces deux cartes postales ? Est-ce que les éditions A. Gordon Fraser Card avait un goût particulier pour l'architecture moderniste ? Est-ce que Martin Parr possèdes ces deux cartes postales ? Aime-t-il ce photographe ? Comment se fait-il que je ne connaissais pas ce photographe pourtant bien repéré par l'histoire ? Comment Eric de Maré voyait son travail sur le vernaculaire en frottement contre celui des Becher ?

J'apprends (comme tout le monde) ce que Eric de Maré disait de son travail : " Le photographe est peut-être le meilleur critique d'architecture, car, par un cadrage et une sélection judicieux, il peut communiquer des commentaires directs et puissants à la fois élogieux et protestataires : il peut également découvrir et révéler une architecture là où aucune n'était prévue."
On note qu'on trouve bien des architectures modernes et brutalistes dans le fonds du photographe.

Ne croirait-on pas lire une critique de le Corbusier à Lucien Hervé lui rappelant que l'architecte c'était lui. Que, parfois, à tort (ou ici à raison) le photographe fait plus architecture que les architectes eux-mêmes ? N'est-ce point là la chance de la photographie ?


L'autre carte postale nous faire encore jubiler. Tout le vocabulaire moderne y est comme appuyé et vraiment la légèreté et la lumière me font bien penser à cette école d'un pragmatisme tempéré. La maigreur des IPN qui font tout le travail structurel offre à cette image la force des verticales qui ponctuent l'espace. C'est léger, léger, léger. Eric de Maré a parfaitement ordonné son cadre, calant toute la lumière sur les fenêtres à droite (ça brule presque la netteté) et la lumière vient taper sur le premier poteau à gauche. Vous la voyez la dame ? Le volume de cette salle est vraiment superbe. La description de la carte postale A Gordon Fraser Card me fait rire : Chichester Sussex Bishop Otter College Dining Hall. Véritable épreuve pour mon mauvais accent anglais ! On note le très beau mobilier et le choix de très belles chaises et de lampes. Au fond de l'image, j'ai bien l'impression que ce pourrait être le plan du College.

Comme je ne suis jamais rassasié de belles images, je me demande si Eric de Maré a fait d'autres cartes postales de ce lieu ou d'autres. Comme le désir de commencer des recherches sur cet auteur. Et pour info, dans mon exemplaire de le brutalisme en architecture de Reyner Banham je ne trouve aucune entrée ni pour ce photographe ni pour ces architectes. Voilà bien un mystère...


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