vendredi 8 juin 2018

1023 endormis au moins

Il ne fait aucun doute que certaines représentations de l'architecture font l'architecture. Sans doute que cadrée, condensée, nettoyée et isolée la construction représentée prend une force que son analyse ou sa visite pourrait contrarier voire contredire.
En voici un exemple :


Quand cette carte postale m'est tombée dans les mains, le spectaculaire était bien au rendez-vous ! Comment ne pas jubiler d'une telle densité urbaine fortement cadrée et retenue que l'image accentue certes mais aussi ne fait que révéler finalement. Regardez le traitement du triangle flou et gris en bas à droite de l'image...
Car le piéton (et donc le photographe ?) pour bien saisir depuis le trottoir le travail de Monsieur René Coulon, l'architecte de cet hôtel Méridien à Paris n'a que deux solutions : soit pénétrer le bâtiment, soit, effectivement, prendre de l'altitude, tant l'insertion dans l'îlot est insaisissable depuis la rue ! Ici, l'exploit de cet hôtel est bien la manière dont il se glisse entre les trois rues, laissant du bâti ancien à sa place, créant ainsi dans l'îlot des passages et même des vides dont il doit être bien spectaculaire de pouvoir les arpenter ! 1023 chambres ! 1023 resserrées ainsi, rassemblées !



La jubilation de l'image vient bien de la révélation de cette forme cachée aux yeux du piéton qui lui, ne peut percevoir qu'une immense façade linéaire sur le boulevard Gouvion Saint-Cyr ou identique mais courbée sur une autre rue, la rue Waldeck Rousseau. Comment diable les deux sont reliées ? C'est ce que montre cette carte postale des éditions Guy expédiée en 1981. Il ne fait aucun doute que cette carte postale est une édition vendue sur place pour ses clients. D'ailleurs le correspondant nous le dit, il écrit depuis sa chambre en face du Palais des Congrès de Monsieur Guillaume Gillet. L'hôtel Méridien étant un hôtel d'affaires, la proximité avec ce Palais des Congrès est sa raison d'être. L'éditeur nous raconte aussi que l'hôtel Méridien possède donc 1023 chambres insonorisées et climatisées, avec télévision, radio, bar, téléphone. Il y a aussi deux restaurants et une galerie marchande, pas moins de 10 salles de réunion de 30 à 100 places...Ouf...Et Monsieur Coulon, l'architecte est bien nommé.
Que penser d'une telle architecture dont l'essentiel tiendra dans l'exploit de densifier au maximum le programme sur son îlot tout en permettant tout de même d'inventer quelques chances spatiales, quelques moments architecturaux pour que la lumière entre dans le bloc, pour que l'hôtel soit aussi un moment architectural intéressant ? N'oublions pas que ce type d'hôtel doit aussi se présenter comme un événement en soi où les services sont multiples et efficaces. René Coulon a donc décidé de faire deux barres sur l'alignement des rues, alignement sans doute obligatoire dans le règlement urbain puis de poser au centre une sorte de tour triangulaire trilobée venant réunir les deux barres, tour ouverte qui fera patio et qui viendra se déformer sur la courbe de la rue Waldeck Rousseau et du Boulevard Pereire. L'ensemble reste tenu par une grille de façade identique partout, indifférente aux événements spatiaux, donnant l'unité et peut-être un peu d'ennui ou d'austérité sérieuse affirmant le caractère de travail de cet hôtel. On n'est pas là pour rigoler ! Le blanc associé à ce brun chaud finissent de donner à cet hôtel ce charme suranné des grosses machines pompidoliennes auquel répond parfaitement Gillet et son Palais des Congrès ou le beau mur-rideau aux verres cuivrés de l'immeuble Maillot 2000 de J.C Daufresne, architecte et que l'on voit d'ailleurs aussi sur la carte postale.
Voilà un morceau de ville parfait pour les nostalgiques Vintage voulant passer à Paris une nuitée sentant bon Eau Sauvage et le cuir des Citroën DS Pallas.
Éric Lapierre dans son merveilleux guide nous indique que l'hôtel date de 1966 (ce qui me semble bien tôt) et évoque, pour sa façade une grande tenture tendue...Oui, c'est bien vu !
Nous retrouverons sans doute Monsieur René Coulon pour d'autres architectures. Il est d'ailleurs très présent en Normandie.
Dans un numéro de l'Architecture d'Aujourd'hui de 1972 (voilà) on trouve un tout petit encart nous montrant un dessin et une photographie d'une chambre. Le dessin nous permet de bien lire la forme générale de l'hôtel car il le dépouille en quelque sorte de sa gangue du Paris ancien. Un peu de clarté, ça fait du bien !









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