mardi 8 mai 2018

En Cachan un béton technique









Ce qui était compliqué c'était bien de faire croire que les dalles de béton pouvaient ainsi se plier d'un niveau à l'autre. Jean-Michel Lestrade n'avait pas participé à ce travail de Robert Camelot, il n'avait pas eu le temps de le faire, trop occupé au Maroc en cette période. Mais il n'avait jamais eu et n'aura jamais dans sa carrière de jalousie particulière pour le travail des collègues, bien au contraire, il était toujours prompt à féliciter tel confrère, à souligner la qualité d'un geste ou d'une solution technique. Parfois, il démontrait, crayon en main sur le coin d'une table ou sur la verticale d'un mur, comment lui, aurait procédé pour ici économiser un appui ou là une coulée de béton. De même, il intervenait peu sur le dessin des architectes, laissant toujours croire que la technique devait les servir, au risque de passer pour une solution et non une vision.
"Mais je ne suis pas l'architecte" était sa phrase favorite pour conclure une discussion.
Il était donc venu voir le très beau travail de Robert Camelot à Cachan et ce superbe restaurant de l'École Normale Supérieure Technique. Il en aima de suite ce jeu plastique des surfaces, des plans, des lignes et surtout l'immense ouverture du bâtiment sur l'extérieur dans une radicalité abstraite. Le décrochement des volumes les uns sur les autres l'amusa un peu, comme un geste à la fois osé et ironique, quelque chose de ludique.

























































Mais Jean-Michel Lestrade était venu à Cachan pour un projet beaucoup plus technique, beaucoup plus complexe, une sorte de prouesse.
Il s'agissait tout simplement d'un chef-d'œuvre français du béton précontraint et du voile mince : le pavillon d'exposition des liants hydrauliques par l'architecte Greber. Ce bâtiment ayant vertu pédagogique et démonstrative des capacités du béton, il en avait l'audace un peu appuyée que nécessite le didactique, vraiment comme un chef-d'œuvre au sens que lui donnent les Compagnons du Devoir, réalisation poussant à bout les capacités, les difficultés, les outils. Jean-Michel Lestrade avait l'habitude de ce genre-là, il travailla alors pour l'Entreprise Bollard et Cie sous les ordres directs de l'ingénieur-conseil Jean-Paul Douay.
C'est bien Jean-Michel Lestrade qui guida Chevojon le photographe pour les clichés du petit opuscule consacré à cette réalisation par la revue La Construction Moderne en 1960. Ayant suivi le chantier, il lui était aisé de faire ce travail, tenant à la fois du constat technique de la bonne réalisation, du documentaire et aussi de la pédagogie, les photographies servant alors aux futurs étudiants-ingénieurs à voir les moments-clefs de cette réalisation. On le voyait ainsi sur le chantier pointant du doigt pour le photographe ici tel détail, là un point de vue. Il donnait ainsi régulièrement rendez-vous à ce dernier pour que l'ensemble du chantier et son avancement soient bien enregistrés.
Les difficultés étant pour ce projet de bien calculer l'épaisseur minimale de la voûte et donc de son pli, de sa courbe mais aussi, volontairement suspendue en équilibre sur deux points d'appui, comment ils pouvaient être dessinés et tenir par une ligne continue en bord de courbure la tension de la précontrainte. L'autre difficulté pour le calcul étant... l'asymétrie de la voûte démultipliant les risques, faisant de chaque point de sa surface un point possible de déséquilibre.
Dans l'agence Lestrade ne reste que peu de documents. L'opuscule de la revue, un seul plan avec les armatures est très endommagé, quelques clichés ainsi que quelques courriers de Jean-Michel Lestrade lui-même (copie carbone) ou des courriers reçus :

Jean-Michel Lestrade à Jean-Paul Douay :

Cher confrère,

tu diras à ton photographe de faire attention à la date de la coulée de la voûte. Je ne peux pas être à mon bureau pour calculer vos extravagances et sur le terrain pour dire à ce monsieur ce qu'il doit cadrer. L'autre jour, il photographiait les pigeons alignés sur les tirants en croyant faire là un cliché intéressant ! J'ai jeté des cailloux à ces sales piafs et remis le monsieur sur le droit chemin. Je lui ai donné rendez-vous pour jeudi. Nous avons donc attendu ce monsieur avec les coffreurs plus d'une heure... C'est lui qui dicte les horaires du travail ou je me trompe ?

Sinon, passe à la maison dimanche midi avec ta dame, la patronne te fera ton gigot. J'ai les premières épreuves des photos à te montrer. Je te charge du tri pour la revue avec Greber. Je ne veux rien à voir avec ce genre de décision.

Jean-Michel

ps : tu as des nouvelles de Sarger ?

Jean-Paul Douay à Jean-Michel Lestrade :

Cher JM,

Tu trouveras les plans des cotes de niveaux intrados et extrados dans le rouleau ci-joint. Le jeune homme porteur de ce tube est mon neveu, ne lui râle pas trop dessus s'il te plait, s'il y est en retard ! Merci de bien vérifier que le quadrillage en 0M50 sera assez dense, j'avoue un doute. Pour ma part, les calculs sont bons. Comme toujours avec toi. J'attends dernier contrôle avant copie chez Bollard pour le chantier. Tire une copie pour archive. Je suis plus serein avec toi.
T'as vu la nouvelle secrétaire chez Bollard ? Je comprends que tu y sois toujours fourré.

JP

Entreprise Bollard à Jean-Michel Lestrade :

Monsieur Lestrade,

merci de passer en fin de semaine pour venir chercher les derniers plans pour Cachan. On vous fera aussi le compte pour la première phase de calculs comme vous nous l'aviez demandé. La facture sera alors établie, le paiement passera par le Crédit Lyonnais.
Le chantier arrivant à sa fin, il nous faudra faire un bilan comptable du reste de vos interventions. Est-ce que ce mardi en début d'après-midi vous irait ?
Vous serez bien entendu présent pour la visite finale du chantier ? Il y aura un repas ensuite, vous y êtes, avec votre épouse et vos enfants bien conviés. Merci de me confirmer votre venue.
Monsieur Greber nous a appelé pour nous remercier du travail, Monsieur Bollard me charge de vous dire que notre entreprise sait ce qu'elle vous doit dans ces remerciements.

Gyslaine Lapouge, secrétaire administrative, en délégation de l'entreprise Bollard.

Les deux cartes postales du restaurant universitaire étaient glissées dans la revue Architectures d'Aujourd'hui. L'écriture au dos n'est pas de Jean-Michel Lestrade et l'auteur en reste pour l'instant inconnu. Il s'agit d'éditions d'Art Raymon dont on attend les témoignages...

Je me joins à la Famille Lestrade pour remercier Catherine et Lucas qui ont fait cette découverte dans les archives de l'Agence.

























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