dimanche 10 mai 2015

La Princesse, la table et le té



 - J'aurais dû lui demander, c'est trop tard maintenant
 - Oui, que veux-tu... Tu trouveras peut-être la réponse dans un autre dossier.
 - Peut-être oui...
Alvar continuait seul maintenant d'éplucher les archives de son grand-père décédé depuis un mois. Il ouvrait les boîtes datées, sortait tous les papiers, les photographies, les courriers, les documents. S'il ne s'étonnait plus d'y trouver presque pour chacune des réalisations de Jean-Michel, une carte postale de cette construction, il se demandait s'il ne devait pas en constituer un corpus particulier, à part, comme un livre d'images.
Alvar posa donc la carte postale de la piscine intercommunale de Nemours et de Saint-Pierre-les-Nemours sur le tas des cartes postales sans nom d'architecte. Au dos ne figurait que le nom du photographe Hodbert et de la maison d'éditions de Massy. Pourtant Alvar, dans ce plan, crut reconnaître une architecture d'une grande qualité dans de minuscules détails comme la passerelle de bois, la volumétrie et les couleurs. Sa main plongea dans le dossier, des lettres tombèrent, des factures et un petit porte-clef avec une bouteille d'Orangina minuscule.
 - Mamie, tu sais pourquoi Grand-Père gardait ça ?
 - Aucune idée... Non.
Alvar continua le tri des documents. Il repensait à ces moments de souvenirs, les discussions avec son grand-père. Celui-ci lui avait confié le tri et la donation possible de son fonds d'archives à l'I.F.A le cas échéant et Alvar voulait trier ce qui était personnel et ce qui était professionnel mais dans une vie comme celle de Jean-Michel comment faire ?



Comment classer cette carte postale de Marina Baie des Anges, envoyée par l'architecte Minangoy à Jean-Michel pour le remercier de l'étude ?
Ou comment ranger aussi celle-ci de l'Hôtel Frantel de Mâcon envoyée par Jean-Michel lui-même à son agence pour montrer aux employés d'alors leur travail terminé ?



Et même si les niveaux d'architecture était variés selon les cas, Alvar voyait partout le professionnalisme et l'intégrité du travail de son grand-père, la justesse de ses calculs, le sens des détails. Comme si la peau des bâtiments, leur épiderme savaient raconter leur squelette.
Alvar s'assit à la grande table dessinée et construite par Jean-Michel. Il regarda autour de lui, les murs, les fenêtres, comment la lumière entrait là. Il vit le mou du fauteuil maintenant vide et soudain fut intrigué par une trace régulière sur le bord de la table. Il passa sa main sur cette usure propre. Dans le même temps il vit au fond de la pièce un immense té à dessin en bois sombre. Il comprit d'un coup. Alvar posa le té sur la table et le fit glisser doucement. Il dut pour cela pousser les boîtes de 1963 et 1965. Le té, comme sur des rails invisibles, glissa sur la table en suivant parfaitement les traces. La table était amoureuse de l'outil.
 - Tu t'en sors ? Demanda Jocelyne à son petit-fils. Tiens, je t'ai préparé un thé au lait comme tu aimes.
 - Merci. Tu sais ça ? Demanda Alvar en montrant à sa grand-mère la parfaite adéquation entre l'outil et la table.
 - Ah... Non ! Je n'avais jamais vu. C'est drôle, en effet. Cela me rappelle qu'il usait toujours le dessous de ses manches de veste par le frottement de la table lorsqu'il dessinait. Qu'est-ce que j'ai pu pester, il refusait obstinément de retrousser ses manches !
 - Ça ne m'étonne pas.
 - Oui ton père est pareil. Tiens tu as retrouvé la carte postale de la Maison de Retraite de Mézériat ?
 - Pourquoi, c'est important ?



 - Ce fut un travail assez simple mais qui permit à ton grand-père de rencontrer l'architecte Marc Dosse.
 - Et...
 - Oh, rien, ils étaient amis et voulaient faire au moins un chantier ensemble. Ils ont travaillé sur ce chantier.
 - En effet, la carte est écrite par l'architecte, je te lis ?
Sans attendre la réponse de Jocelyne, Alvar lu à sa grand-mère la correspondance :
"Mon vieux, t'as fait du beau boulot. Salutations à la Princesse. Je t'y garde une place pour nos vieux jours ! Amitié. Marc."
 - C'est toi la Princesse ?
Tout en débarrassant la grande table de la tasse vide et de sa théière, Jocelyne répondit un oui minuscule et contenu.
 - C'est comme ça que ton grand-père m'appelait car, lors de notre première rencontre, je lisais un Marie-Claire avec la Princesse de Monaco en couverture. Et, tiens toi bien, il avait eu le culot de me demander si c'était moi sur la photo...
 - Ah ? Non ? Quel dragueur...
 - En fait non, il était d'une timidité maladive mais là, vois-tu, il avait osé !
 - Il a bien fait non ? Il a bien fait.
 - Et toute l'agence savait que Jean-Michel m'appelait ainsi... La Princesse.



Merci à Laurent Patart pour cette suite superbe.
Par ordre d'apparition :
 - Saint-Pierre-les-Nemours, Piscine intercommunale de Nemours, éditions de Massy, Y. Hodbert, photographe. Pas d'architecte nommé, pas de date.
 - Marina baie des anges, Villeneuve-Loubet, projet André Minangoy-réalisation C.I.C.A, éditions S.E.P.T. "Une architecture intégrée au paysage" (sic)
 - Hôtel Frantel, Mâcon. Combier éditeur.
 - Mézériat, la Maison de Retraite, Architecte : Marc Dosse, Combier éditeur.









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