mercredi 13 mai 2015

Jungle blanche et monolithes



Dans la jungle blanche de Casablanca, il y avait un père qui laissait partir un fils et un autre qui le recevait.
Jean-Michel était là, quelque part, avec à ses côtés Mohamed qui avait toujours refusé de rencontrer son père biologique. Ils avaient tous les deux trop chaud et cherchaient désespérement l'adresse où il devait remettre les papiers au père de Mohamed. Jean-Michel avait sous le bras le paquet que Yasmina avait voulu lui faire passer au père de Mohamed et Mohamed, lui, portait au bout d'une ficelle un autre paquet qui contenait une radio captant toutes les ondes.
 - Je crois que c'est par ici, je me rappelle cet angle de rue.
 - Papa, promets-moi, j'veux pas le voir.
 - Je te l'ai déjà promis mais je ne peux tout de même pas te laisser tout seul pendant que je règle ça et tu sais bien que ta présence était finalement nécessaire hier.
 - Plus jamais, j'veux jamais revenir ici.
 - On verra, tu verras, tu décideras, cela t'appartiendra comme décision, en attendant il faut que je fasse les papiers comme il se doit et que je donne ce colis.
La chaleur sembla soudain encore plus lourde sur les épaules de Momo et Jean-Michel ne savait plus si c'était cela qui lui faisait perler le front de sueur ou la présence de Momo, présence incandescente d'angoisse.
Soudain Jean-Michel s'arrêta net, il reconnut la porte de bois jaune et sa ferrure très travaillée.
 - C'est là, Momo.
 - Papa, non, j'veux pas, j'veux pas.
 - Regarde. En face, il y a un café. Tu vas là, tu ne bouges pas. Tu ne bouges pas, tu ne bouges pas.
 - Oui.
 - Tu ne bouges pas.
Jean-Michel sentit la main de Momo prendre la sienne et immédiatement le corps de l'adolescent pesa une tonne sur la poitrine de Jean-Michel.
 - Tu m'attends là. Tu prends un Orangina, deux si tu veux. Tu es d'accord ?
Momo ne répondit pas, il resta là.
 - Mon garçon, regarde-moi bien, regarde-moi. Je n'ai pas fait tout cela pour te laisser, je ne ferai jamais cela, je vais revenir et quand je reviendrai nous serons ensemble. Ensemble. Tu comprends.
Jean-Michel prit un peu de distance avec Momo et cette distance était comme un abandon possible pour les deux corps. L'adulte glissa quelques monnaies dans la main de l'adolescent. Il alla l'installer dans le petit café où un serveur marocain charmant leur fit des sourires larges. Il demanda à Momo s'il voulait de la glace avec son Orangina. Jean-Michel lui dit de donner tout ce que Momo demanderait et qu'il paierait à son retour.
Momo regarda Jean-Michel traverser la rue et disparaître derrière la porte jaune.
Presque dans le même instant, Jean-Michel réapparut.
 - Ça va mon grand ?
Jean-Michel passait la main sous le menton de son fils qui semblait ailleurs. Sur la table étaient posés les bouteilles vides de huit Orangina.
 - On dirait que tu aimes ça !
Mais Momo ne se souvenait même pas d'en avoir englouti autant. Il avait perdu la notion du temps. Le sourire du serveur marocain devant la consommation de Momo finit par faire rire Jean-Michel qui comprit que ce dernier avait ainsi liquidé sa peur dans une boisson glacée. Du sucre séchait sur les lèvres de Momo, Jean-Michel dans un éclat de rire commanda à son tour un Orangina et le regard de Momo changea à l'audition de ce rire.
 - Ça y est ? C'est fini ?
 - Non, mon gars, ça commence. Tu es mon fils. Tu es mon fils. Tu es mon fils.
Quelque chose perla là, au coin des yeux, tous les deux firent mine d'avoir chaud, que la sueur leur coulait sur les joues.
Le serveur devant une telle consommation d'Orangina offrit à Momo un porte-clefs en forme de bouteille de ladite boisson, petite breloque remuante.
Jean-Michel remercia le serveur.
Momo offrit le porte-clef à son père.
 - Je veux que tu le gardes. Ça sera notre souvenir. Je veux que tu le gardes.
 - J'accrocherai les clefs de la nouvelle voiture dessus au retour à la maison, c'est promis Momo.
Le poing de Jean-Michel se serra si fort sur le porte-clefs que rien n'aurait pu passer entre ses doigts et l'objet............



..................Momo ne voulait pas retourner à la Cité Radieuse même si Jean-Michel, lui, en avait très envie.
Mais le père et le fils avaient surtout un sentiment d'épuisement total et l'autorité paternel s'exercerait tout aussi bien plus tard après tout. Il faisait beau, il y avait un après-midi à perdre avant le train du soir vers Paris et la ville de Marseille était là à leur disposition. On se promènerait, l'air de rien, comme si rien n'avait eu lieu la veille, comme un père et un fils n'ayant d'autre chose à faire que d'être ensemble.
Au passant de sa ceinture, Jean-Michel avait dû, presque sous la contrainte, accrocher le porte-clefs Orangina qui se balançait ainsi de droite et de gauche.
Ils passèrent tous deux devant les constructions de Pouillon mais Jean-Michel se retint de faire une fois encore une leçon d'architecture à son fils. Momo, lui, regardait les bateaux, les vitrines, partait droit devant et laissait son père, revenait en arrière, prenait sa main puis bondissant à nouveau repartait en avant.
Ils traversèrent les terrains de la bourse, ils achetèrent un chapeau de paille pour Jean-Michel, choisirent un polo pour Gilles. Jean-Michel trouva pour Yasmina et Jocelyne deux très jolis foulards avec des motifs floraux et des bateaux. Momo tenait absolument à ce que les deux soient totalement identiques alors que Jean-Michel trouvait mieux de choisir deux couleurs différentes. Momo se rangea à cet avis seulement si on donnait le bleu à Yasmina. La dame du magasin fit une croix au stylo-bille sur le papier cadeau afin qu'il n'y ait pas d'erreur lors de la distribution mais dès la sortie de la boutique le père et le fils avaient oublié à qui devait être donné le paquet avec la croix. Sous les rires de Momo, Jean-Michel dut retourner dans la boutique et cela amusa beaucoup la vendeuse de les voir revenir.
Il fallait songer à prendre un taxi pour la gare.
Dans le wagon, Jean-Michel regarda son fils s'endormir la joue collée contre la fenêtre. Il regardait le nuage de buée se former depuis sa bouche sur la vitre. Cela, il ne sut pourquoi, le rassura. Il trouva Momo absolument magnifique. Il n'avait jamais regardé son fils de la sorte. Les mains relâchées, le cou tordu, la lèvre supérieur retroussée, Momo était totalement abandonné au sommeil. Cet abandon-là, Jean-Michel le reconnut comme à l'identique de Gilles, frère d'adoption de Momo.
Jean-Michel ne savait pas qui il devait remercier de lui avoir apporté Momo. Sa mère Yasmina sans doute, une chance aussi, quelque chose au-dessus de tous qui règle ces questions.....


.....
Yasmina arborait fièrement son foulard bleu et elle posa sur la petite table du salon le courrier du jour. Elle avait pris l'habitude de trier celui professionnel de Jean-Michel et celui de la maisonnée avant de partir au travail. Elle était toujours la première levée, elle aimait préparer le petit déjeuner pour toute la maison, alignant les bols avec les prénoms, la confiture de figue qu'elle faisait tous les ans, le pain frais acheté en bas de la rue. Elle mettait en route la cafetière et aimait également être la première à se servir sa tasse de café. Là, dans la maison endormie encore, elle regardait sa nouvelle vie. Elle voyait son fils Momo grandir au milieu d'une nouvelle famille, elle sentait bien l'amour que tous lui portaient. Elle ne regrettait rien. Elle lisait le journal ou mettait la radio en route mais très bas pour ne réveiller personne.
Et puis depuis deux mois, il y avait ce jeune mécano qui venait la chercher le matin. Elle avait annoncé qu'elle pourrait aller vivre avec lui. Cela avait bien évidemment causé un peu de trouble pour Momo mais Jean-Michel, Jocelyne et Yasmina avaient promis au garçon qu'il resterait là avec son frère. Pourtant il arrivait des fois à Momo de perdre le contact, de fuir, de disparaître de la maison. C'était toujours une source d'angoisse pour tous, mais son frère Gilles savait comment faire et toute la famille était impressionnée par la manière dont cet adolescent réussissait à tenir son frère et ses frasques. Gilles avait cette force, cette autorité que Jean-Michel possédait mais qu'il exprimait autrement.
Sur la table, la pile de courrier attendait donc ces correspondants. Yasmina avait fait comme à son habitude, utilisant les clefs de voiture de Jean-Michel comme presse-papier pour tenir le courrier professionnel de ce dernier. Elle était certaine ainsi qu'avec les clefs, il n'oublierait pas ses lettres en partant pour l'agence. Yasmina ne savait pas que c'était Momo qui avait offert ce porte-clefs Orangina à son père. La minuscule bouteille semblait immense contre les tours du Dominion de Toronto représentées sur une carte postale envoyée depuis le Canada par un ami ingénieur travaillant avec Mies van der Rohe.
Momo fut le premier à descendre dans la cuisine et rejoindre sa mère. Comme chaque matin, son premier geste fut de regarder si les clefs de Jean-Michel étaient encore attachées à leur porte-clefs.


Par odre d'apparition :
 - Casablanca, Panorama de la ville, édition Jeff.
 - Marseille, vue aérienne des Terrains de la Bourse. Éditions Iris par Gandini.
Pilote opérateur : R. Henrard.
 - The Toronto-Dominion Center, Royal Speciality Sales.








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