mardi 15 décembre 2015

Au Havre, Mr Plossu dans la voiture

Je ne ferai pas ce qui pourtant pourrait sembler naturel sur ce blog, un article tentant de comparer les photographies de Bernard Plossu sur le Havre et celles produites par les éditeurs de cartes postales sur cette même ville.
Non pas que je craigne que les cartes postales que j'aime ne soient pas à la hauteur, ni non plus pour affirmer à quel point la photographie plasticienne doit se détacher de ce modèle si rustre mais simplement parce que ces deux mondes sont chers à mon cœur, à mon œil et à mon esprit.
Et que j'aime bien plus les liaisons que les désaccords surtout quand ceux-ci s'inscrivent dans une doxa devenue faible, ennuyeuse, répétée à l'envi par ceux qui ont besoin d'une faiblesse partagée pour redire sans cesse les mêmes inepties et croire qu'ils pensent à leur tour.
Non.
Je préfère vous parler de plaisirs. Bernard Plossu nous propose donc en ce moment une série de photographies sur le Havre absolument superbes. Pourquoi ? Parce que la première chose qu'elles donnent à voir c'est une intimité - (j'avais écrit timidité).
Quelque chose de simple, celui d'un regard à hauteur d'homme, sans l'effet particulier d'un cadrage audacieux mais bien plus une attention fragile, ténue, celle d'une main tendue pour éviter la chute.
C'est fragile, parfois même presque indifférent. Mais tout tient dans l'ensemble à ce jeu que le photographe installe entre nous. Il nous dit qu'il est de notre monde, que comme nous il marche, voit, cadre, choisit, enregistre et rend enfin dans des petits formats parfois à peine plus grands que ceux de la planche contact et plus petits que ceux de la carte postale. Cela, voyez-vous, oblige le corps à l'approche, à viser presque la photographie sur le mur pour se laisser enfin entrer dans l'image. Les gens sont là, en groupe noirci, en ombres furtives, les automobiles, les paraboles sur les cheminées des villas, tout fait signe d'un contact de l'œil avec la ville et ses habitants. Pas ici de formalisme vain, ni de tentative de jouer l'abstraction géométrique de la ville de Perret comme un Lucien Hervé, mais une vison ouverte, joyeuse avec parfois un goût pour une nostalgie étrange. Des side-cars, des Renault 4, des capots d'automobiles un peu anciennes mais vivant là s'accrochent aux photographies comme pour leurrer et amuser le regardeur de son Havre si marqué de son époque. Mais soudain me saute au yeux une particularité. Souvent dans les gris du ciel, je remarque des signes, des tonalités déplacées. Il s'agit du reflet d'objets pris dans le pare-brise du véhicule depuis lequel photographie souvent Bernard Plossu. Au-dessus de containers marqués Italia apparaissent bien ces types de traces douces. Et j'aime ça ! Car cette place derrière la glace de l'automobile dit tout de cette position au monde du photographe. Il est avec nous. Il ne tente pas une hauteur conceptuelle et programmatique, il tient seulement à maintenir dans le temps de pose et dans le cadre le surgissement soudain d'une évidence d'images. On s'amuse autant de la brume sur un café que des porte-livres abandonnés dans une vitrine de la bibliothèque. C'est bien là une poésie.
Et comme au Musée Malraux on ne fait pas les choses à moitié, ce superbe accrochage de Bernard Plossu est introduit par une série de photographies du Havre réalisées par le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme dont on pourra mieux comprendre l'importance en lisant l'ouvrage de Didier Mouchel sur cet objet photographique. Mais quel plaisir ces images d'un Havre renaissant, sensible et même parfois drôle qui vise à dire le dynamisme de la période et l'effort de la France, tout cela avec une photographie certes gouvernementale mais qui reste humaniste et joyeuse. On profitera aussi du très bel accrochage réalisé par Véronique Souben intitulé De la ruine à l'architecture utopique qui nous propose une selection d'œuvres d'art très variées allant d'Hubert Robert aux utopies architecturées du XXème siècle. ces trois expositions forment une cohérence de propos, des écarts de points de vue, bref une riche promenade qu'il ne faut louper sous aucun prétexte. Lorsque vous vous retrouvez dehors, vous sentez une envie impérieuse à votre tour de photographier le Havre et d'apprendre à le regarder de nouveau.
Je vous propose de regarder des cartes postales éditées à l'occasion de cette exposition, qui reproduisent des photographies de Bernard Plossu. Elles sont éditées par La Galerne. On regrettera leur prix vraiment exorbitant que même un bord blanc pour faire carte postale d'artiste ne justifie pas... S'il vous plaît, la carte postale est populaire...








Et voici deux "vraies" cartes postale du Havre :




Celle-ci écrite le 6 juillet 1958, nous montre une vue si parfaite avec son premier plan de tulipes plantées dans le jardin de l'Hôtel de ville. Eh quoi ? Il faudrait faire semblant de ne pas les avoir vues ces tulipes ? Bien droites, fragiles, elles sont à l'image de la renaissance de la ville, fières, identiques et très présentes. Il s'agit d'une édition La Cigogne pour André Leconte. Pas de nom de photographe.



Cette autre, vue de haut, nous montre le square et peu finalement, l'architecture reléguée au fond de l'image. Ici on chante la verdure, le parc, une France reconnue, celle de la promenade de la nourrice, de la petite vieille qui donne à manger aux pigeons et des amoureux en rendez-vous...
Je suis certain que Monsieur Plossu aurait aimé faire ces images. On notera qu'aucun des correspondants ne dit rien en bien ou en mal de l'architecture de Monsieur Perret !

Pour toutes les informations pratiques sur les expositions, vous pouvez aller là :
http://www.muma-lehavre.fr/fr/expositions

samedi 12 décembre 2015

La pin-up et le glaneur

Il est parfois difficile de faire des liens, d'imaginer un univers, d'inventer une histoire.
Les cartes postales, pour l'essentiel de ma collection, arrivent par hasard, au gré des découvertes et des dons (merci), mélangées dans des boîtes à chaussures dont je ne sais rien de leur rangement. Souvent souvenirs de voyages, correspondances familiales préservées, parfois petit glanage des bennes et des recycleries par des gens de peu cherchant quelques euros à empocher sur un vide-grenier, les cartes postales sont ainsi cherchées par des collectionneurs aussi variés que celui qui cherche la rue de son quartier, le petit métier disparu ou plus original, comme ce fut le cas lors d'une fouille, épaule contre épaule, un passionné de l'électrification de la France, cherchant dans la photographie de l'éditeur tel ou tel poteau électrique ou cet autre chineur, ayant travaillé comme dessinateur chez Michelin qui, lui, prenait son pied en trouvant des cartes postales représentant des morceaux de cartes routières sur lesquelles il avait pu intervenir...
Alors, lorsque je reviens de mes fouilles, mes quelques euros dépensés, je me retrouve souvent avec un ensemble de cartes postales hétérogènes dont je suis le seul à pouvoir établir un lien, celui de l'architecture moderne et contemporaine. Souvent, d'ailleurs, les vendeurs en entendant ma réponse à la question toujours posée de ce que l'on cherche restent étonnés que l'on puisse aimer en cartes postales la modernité. Plus c'est moderne, plus j'aime, cela continue de surprendre et c'est tant mieux pour nous et pour vous.
Alors aujourd'hui, sans trop de commentaires, voici l'exemple de ma chine de cet après-midi que je vous donne à voir, comme ça, comme c'est venu :


















D'abord cette vue superbe de la Cité ouvrière de Aïn-Chok (ou Aïn-Chock) à Casablanca. On y voit une nappe à la densité incroyable  construite par les architectes Marchisio et Busuttil au milieu des années 40. La carte postale du célèbre éditeur Flandrin nous donne à voir ce que aujourd'hui nous appellerions  une ville nouvelle dont l'architecture reprend l'essentiel des signes d'une architecture locale en offrant un plan d'urbanisme serré et organisé. La carte postale fut expédiée en 1952.





À Moreuil, il y a donc une très belle église qui, sur le moment de l'achat, me fit penser un peu vite aux frères Perret. Assez typique de la première reconstruction, celle d'après 1918, la modernité de cette façade reste superbe, fine, aux détails bien sentis. Ce style mêlant les registres d'un néo-gothique de Metropolis me fait penser aussi à l'école d'Amsterdam sachant mêler la brique au béton. La carte n'est pas datée mais Gaston précise au dos qu'il envoie "cette église refait à neuf car elle avait été démoli par les boches." Je trouve le nom des architectes de cette beauté : Charles Duval et Emmanuel Gonse.





Cette fois c'est bien Perret et c'est Amiens. C'est tellement Perret que l'éditeur et photographe G. Lelong nomme bien ce bâtiment Tour Perret ! La carte postale est bien une carte en noir et blanc, colorisée et un peu fantaisiste. On voit comment le photographe réussit à placer dans le fond la cathédrale. On aime beaucoup cette superbe architecture, radicale, puissante et dont l'isolement lui donne une allure de totem moderne.



Sur la plage Omaha-beach à Vierville-sur-Mer, se trouve l'hôtel du Casino. je sais cela car tout est écrit par l'éditeur Artaud pour Gaby. Il ajoute même le nom de l'architecte M. Bocquet et c'est cela qui me fit acheter la carte postale car j'étais peu passionné par la construction et sa dénomination, finalement, lui donne une plus-value patrimoniale. Je cherche donc des informations sur cet architecte de Paris mais je ne trouve rien. Tant pis, cela viendra... Et comme l'architecture de cet hôtel offre un doux mélange de régionalisme, de rudesse solide et d'une modernité un peu éteinte, je laisse le mystère de côté en espérant pouvoir me rattraper sur une autre construction de l'architecte.
Enfin :




Parce que l'architecture cela ne suffit pas toujours, parce que parfois il faut aussi aimer les images pour elles-mêmes, quoi de mieux pour arrondir une somme à payer que de piocher dans la boîte à chaussures une carte postale de plus.
La belle italienne prend la pose en 1955, une pose sage. C'est tendre amusé, mutin.
Cela suffit aussi pour dire le plaisir des images. Mais où vais-je ranger cette carte ? Dans quel classeur la faire glisser ?

dimanche 6 décembre 2015

Les Perret par le dessin, par la maquette



 - Dis donc Alvar, ton grand-père avait aussi des cartes postales plus anciennes, celle du dessin de l'église du Raincy par exemple.
 - Oui, j'ai vu ça. Il devait en acheter aussi sur les vide-greniers mais cela m'a toujours étonné.
 - Tu as vu, celle-ci est une carte de remerciements pour un don fait pour la construction.
 - Quelle année déjà la construction de cette église ? me demanda Alvar.
Toutes les cartes étaient étalées, bien alignées sur la grande table. Je poursuivais avec Alvar et Jean-Jean l'exploration de la collection de Jean-Michel Lestrade.
Jean-Jean chercha sur son téléphone portable et trouva immédiatement la page Wikipédia sur l'église et commença à nous la lire rapidement, par petit fragments distribués par la capacité de son pouce à faire glisser la page sur l'écran minuscule de son téléphone.
 - Au début du XXème siècle, Le Raincy, dont la population de 10 000 habitants... C'est dans ce contexte que l'abbé Félix Nègre, qui est curé doyen du Raincy depuis le 26 juillet 1914, veut faire construire une nouvelle église dédiée à la Vierge dans laquelle serait commémorée la victoire.... La première pierre a été posée le 30 avril 1922....
 - Attends ! Attends un peu Jean-Jean ! Qu'est-ce que tu viens de lire ?
 - Euh, ba quoi... au début du XXème...
 - Non, non tu as dit un nom... repris-je.
 - Ah... C'est dans ce contexte que l'abbé Félix Nègre...
 - Oui ! C'est ça ! Regarde un peu ! Incroyable ! Regarde qui a signé la carte postale de ton arrière-grand-père....




Tous les trois penchés sur le verso de la carte postale nous observions alors que celle-ci était bien signée de ce nom, Félix Nègre qui remerciait son correspondant, un certain M. Jacquet pour une offrande faite pour la construction de l'église.
 - C'est incroyable David ! Non ?
 - Oui, Alvar, mais j'ai un doute sur la réalité de cette signature. Enfin ce que je veux dire c'est que c'est bien une écriture mais regardez bien, l'adresse est écrite autrement et la signature est un peu coupée en bas. Et puis... la régularité de l'écriture, son appui me font penser qu'il pourrait s'agir d'un autographe imprimé en série puis adressé individuellement aux donateurs par une secrétaire ou quelque chose comme ça...
 - Ah ? Tu crois ? C'est décevant rerpit alors Jean-Jean, c'est un faux ?
 - Non, Jean-Jean, on ne peut pas dire ça, c'est juste un mode de communication, tu vois. Imagine le nombre de cartes qu'aurait dû adresser Félix Nègre ! Ils ont trouvé ce moyen pour personnaliser les remerciements tout en s'épargnant un travail fastidieux. Il ne faut pas négliger aussi ce mode de relation avec les donateurs. C'est même intéressant, cela dit certainement un grand nombre de donateurs.
 - Mais c'est qui ce monsieur Jacquet ? demanda alors Jean-Jean. Quelqu'un de la famille ?
 - Non, je ne crois pas. Je demanderai tout de même autour de moi si par hasard on n'aurait pas un Jacquet dans la famille.
 - Tu vois Alvar, à part ce détail, cette carte postale pose d'autres questions. Remarquez que le nom des frères Perret n'est pas donné ni même le nom du dessinateur de ce dessin de la façade de l'église du Raincy. La carte postale donne peu d'informations solides.
 - Ouais, d'ailleurs il est vachement beau ce dessin. J'ai tort ou bien ça me fait penser à celle du Havre, tu sais papa, celle qu'on a vu l'an dernier ? Observa Jean-Jean.
 - Saint-Joseph ? Oui tu as bien vu. Surtout le haut. Tu as raison. J'aime bien quand tu es capable de ce type d'observation. Tiens, d'ailleurs...
 - ... Oui, regardez, cette carte postale de Saint Joseph, en voici une, dans la collection... Elle est aussi très curieuse...
En effet, à l'autre bout de la table, était posée une carte postale de l'église Saint-Joseph qui avait une particularité, car...........................................


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René Fernez aidait Jean-Michel à ranger ses affaires dans le coffre de la Traction. La nuit fut courte car les deux jeunes ingénieurs avaient refait le monde de l'architecture en dégustant à petites lampées un délicieux whisky échangé à des soldats américains sur base au Havre contre des bouteilles de mauvais Bordeaux.
Il était temps de partir, de regagner Paris.
 - Encore merci, Jean-Michel pour le dépannage. Et tenez, c'est pour vous un petit souvenir.
 - Oh merci ! Elle est belle cette carte ! C'est la maquette de Saint-Joseph !
 - Oui, comme ça vous l'emporterez avec vous !
 - Elle est où cette maquette ? On peut la voir ?
 - Ba, franchement, j'en sais rien ! Personnellement je ne l'ai jamais vue. Mais on trouve les cartes sur les tourniquets en ville.
 - Mais c'est bien le dessin définitif ?
 - Oh oui, ça y a pas de doute, elle sera bien comme ça même si on a encore du boulot !
 - Alors... René... Bon courage et merci pour votre accueil et remerciez encore votre épouse pour le repas.
 - Pas de souci. Faites bonne route jusqu'à Paris. Soyez prudent ! On se reverra sans doute sur un autre chantier !
 - Souhaitons-le ! Souhaitons-le ! Je reviendrai avec la famille lorsque l'église sera terminée.
Jean-Michel secoua sa main pour dire au-revoir puis disparut dans un petit nuage de poussière.
Jean-Michel cala la carte postale sur le tableau de bord. L'église Saint-Joseph, ainsi coincée sur le pare-brise faisait comme une mascotte automobile, un bouchon de radiateur décoratif. Pendant tout le trajet jusqu'à Paris, elle serait exactement le point de mire du regard de Jean-Michel. Elle serait le point par lequel toutes les lignes fuyantes de la route sembleraient venir vers le regard de l'ingénieur.



samedi 5 décembre 2015

Rouen Panorama XXL, n'y allez pas

Sur les quais de Rouen, un immense silo fait injure à la ligne de la ville et à l'architecture industrielle et efficace du Port autonome.
On fut surpris de la construction d'une telle masse et on reste perplexe quant à son esthétique dont le seul effort est un dégradé de bleu sans doute pour qu'elle se fonde dans le... gris de plomb du ciel normand.
Si on aurait pu aimer (et si on aime) une architecture puissante et solide, ici il s'agit bien plus d'une imposition que d'un brutalisme. Une promenade dans la très belle zone portuaire aurait pu permettre aux concepteurs de ce Panorama XXL de comprendre comment une architecture simple peut être belle quand elle est à l'écoute de sa fonction.
Car cet énorme cylindre tendu de bleu outragé est un panorama "artistique" et "culturel" puisque mis au point par un artiste, Yadegar Asisi, qui nous explique sérieusement lors de la présentation de son œuvre que les "artistes sont plus près de la vie que les scientifiques" (oui... on rigole) et que donc ce que l'on va voir est un bien une vue composée tentant de rendre une impression et non une réalité.
Ben voyons...
Déjà on peut émettre un doute sur ce postulat surtout lorsque l'on comprend que l'artiste fait des clichés, les découpe, les recompose, peint dessus un peu pour faire genre et nous donne à voir non pas un superbe panorama à 360 degrés peint mais une espèce de toile tendue sur laquelle ce montage photographique fait sous Photoshop est simplement imprimé au jet d'encre.
Mais pour voir quoi ?
La forêt amazonienne.
Si le sujet en soi n'est pas en cause, après tout on peut avoir le désir de comprendre et saisir cet objet spatial, ici la déception est au rendez-vous. Car, alors que l'on promet une sorte de vertige, de perte au milieu d'une forêt, on est surtout écrasé par un volume de béton occupant le centre dudit cylindre et qui empêche littéralement de se baigner dans l'image, image d'une pauvreté de profondeur de champ assez inédite. L'image possède ce "creux" de netteté à peine supérieur aux bâches imprimées actuelles qui recouvrent maintenant nos chantiers. L'autre erreur est de nous faire pénétrer le cylindre par le bas et donc de sentir en premier l'espace du cylindre, l'architecture de la tour et en aucun cas, cette perte quelconque de repère ou ce bain d'image.
On ajoutera que les postes de vision sont toujours entrecoupés par le design affligeant des garde-corps et de la structure et que les enfants ont la chance de voir le dit Panorama XXL derrière le dessin d'un grillage... Si, en plus, une musique tonitruante et ridicule vient vous avertir que c'est le jour puis que c'est la nuit et que, attention, la forêt c'est mystérieux, on est plus dans une œuvre artistique, ni même à la foire Saint-Romain (que la mairie de Rouen a osé laisser partir) mais dans un objet inutile, grotesque, ridicule quant à ses objectifs et à sa fonction.
N'y allez pas.
On espère vivement que cette attraction disparaîtra bientôt des quais de Rouen et que, rapidement cet espace retrouvera sa tranquillité visuelle faite du superbe entrechoquement des objets industriels du Port autonome maritime et de sa ville.
On pourra aussi regretter que dans une région rouennaise qui a vu naître l'un des pionniers du cinéma panoramique, on puisse aussi mal lui rendre hommage. Je pense en effet que l'elbeuvien Raoul Grimoin-Sanson, inventeur génial du cinéma à 360° qu'il appela Cinéorama et qui proposait dès 1900 un voyage en ballon lors de l'Exposition Universelle de Paris aurait bien rigolé devant autant de prétentions et d'inefficacités visuelles. Alors si la Région et la Métropole de Rouen soutiennent ce genre d'initiatives privées, donnent des permis de construire pour de si pathétiques constructions, elles feraient mieux de s'occuper de ne pas détruire son Patrimoine architectural et contemporain qui, lui, se meurt de jour en jour. C'est le choix du mauvais spectacle contre l'histoire.
Au fait, je vote demain.






Ici, on sent bien comment le spectateur est parfaitement "baigné" dans l'image...





Et ici, on voit parfaitement comment le jeune public aborde ce Panorama XXL au travers d'un grillage...








Pour rappel, voici des images extraites du très passionnant ouvrage de Raoul Grimoin-Sanson le film de ma vie, images qui, elles, donnent à rêver et à aimer le cinématographe, le monde, les regardeurs :


 


dimanche 29 novembre 2015

Maisons Bulles en page

Raphaëlle Saint-Pierre m'a envoyé son dernier ouvrage Maisons Bulles, architectures organiques des années 1960 et 1970 et je l'en remercie vivement.





On connaît bien cette auteure sur ce blog et on sait le sérieux de son travail. Ici, l'ouvrage s'insère dans la très belle et didactique collection des Carnets d'architecture publiés par les éditions du Patrimoine ce qui est déjà, en soi, une certitude de qualité.
Nous ne sommes pas déçus : c'est un beau mais surtout très enrichissant ouvrage que nous livre là Raphaëlle Saint-Pierre sur un mode de construction qui a connu une apogée puis un oubli et enfin un renouveau surtout par le goût de notre époque pour les utopies rétro-futuristes.
L'ouvrage nous livre d'abord une étude générale sur les conditions de l'arrivée de ce mode de construction, de ses techniques et de son histoire pour ensuite nous proposer des portraits des acteurs les plus représentatifs de cette histoire si particulière de l'architecture. On y retrouve donc nos vieilles connaissances : Pascal Haüsermann et Claude Costy, Antti Lovag, Pierre Székely et Henri Mouette, Jean-louis Chanéac et enfin Jacques Couëlle.
Le livre est abondamment illustré de photographies superbes des œuvres achevées ou de leur construction ainsi que des plans et des dessins des architectes. On peut ainsi comprendre les différences de conceptions mais aussi d'univers de tous ces architectes qui, parfois, travaillent pour un cercle agrandi des amis et de la famille ou parfois ont un désir plus radical, plus politique de transformer vraiment l'architecture. À part l'expérience écourtée de Douvaine, les questions de la collectivité, du logement social mais aussi de l'urbanisme semblent peu travaillées par ces architectes, du moins il semble surtout que ce mode de construction n'ait pas réussi à vraiment s'y imposer et à trouver des terrains et des opportunités pour atteindre vraiment des échelles supérieures à celle de la villa.
À ce titre, Pierre Székely et Henri Mouette (mes chouchous !) s'en tirent bien avec leur centre de vacances de Beg-Meil.
On pourra aussi rester un rien circonspect sur la personnalité, euh... riche... de Jacques Couëlle dont la révolution architecturale reste surtout sur la peau des constructions plus que sur leur méthode et même leur architecture. On pourra aussi voir que le dessin, au sens d'une ligne qui détermine des espaces, n'est pas par tous aussi bien partagé. Chez Lovag, la courbe se lisse, devient bulle, tendue alors que chez d'autres la vision est plus celle, un rien râpeuse, d'une grotte ou d'une concrétion comme chez Kalouguine à Angers.  Et même si parfois, j'avoue être un rien repoussé par les délires de maisons en forme de cosses de petits pois ou les portes d'entrée en vulve, il est certain que cette période a réussi à tenir sa promesse d'un mode de vie et d'habitat renouvelé même si, on peut se demander s'il ne s'agit pas plus d'"habitologie" comme le dit Anti Lovag que d'architecture.
C'est donc un beau livre et surtout un livre passionnant pour saisir cette période et ce mode constructif. Ce que l'on appelle un indispensable.
Il semble bien que maintenant, de livre en livre, Raphaëlle Saint-Pierre soit en train simplement de faire une œuvre.

Noël arrive !
Faites-vous plaisir et soyez généreux !

Maisons-Bulles
Architectures organiques des années 1960 et 1970
Raphaëlle Saint-Pierre
éditions du Patrimoine
isbn : 978-2-7577-0439-4
25 euros
Merci de commander votre livre chez un libraire indépendant.
Quelques pages pour vous mettre l'eau à la bouche :









samedi 28 novembre 2015

C'est l'heure exquise

 
















Absolument vouée au gris.
La barre tourne un rien, mollement, gentiment, comme pour faire semblant d'être une œuvre, de rompre avec le rectiligne chemin de grue à moins que la grue ait glissé sur une plaque de verglas.
On ne sait.
J'ai cherché qui était l'architecte en vain. Nous sommes à Aulnay-sous-Bois devant la cité du Pont David, rue Jules Princet. J'ai cru y retrouver la cité Emmaüs de l'ATBAT mais non, rapidement cela déçoit un peu.

Pourtant les détails sont beaux, la grille est bien dessinée. Les grandes baies rapprochées sans balcon sont découpées dans un carré offrant une fenêtre haute et une en bandeau comme pour marier Le Corbusier et Perret. On note l'absence de balcon. Pourtant, aussi, un parc se donne à voir. Puis suit une alternance de minuscules ouvertures percées, deux en haut, une en bas. Cage d'escaliers ?
Je ne sais.
Le photographe des éditions CAP a attendu le vide. Il a attendu l'heure exquise. Celle qui vide l'architecture de ses utilisateurs. A-t-il vraiment attendu ? A-t-il fait simplement le constat d'une non-utilisation de ce parc par les habitants ? On notera d'ailleurs que ce parc est réduit à une prairie coupée ras comme celle du jeune militaire entrant à la caserne. Ça fait froid autour des oreilles mais c'est facile à entretenir et ça tient mieux le béret.
À gauche un arbre réussit un peu à placer ses feuilles et à droite lui répond une autre barre venant clore l'image.
On la retrouve ici, sur cette autre carte postale :



















De même vouée au gris, la carte postale CAP fait la démonstration parfaite d'un romantisme sombre comme une peinture de Poussin reprise au lavis par Victor Hugo.
Ici, c'est Hugo qui gagne car, étrangement, un grain épais vient couvrir une partie de la photographie. Difficile d'en déterminer la cause. On note aussi un peu de retouche, l'image semble comme nettoyée, poncée surtout pour son sol.
Est-ce la présence d'une petite fille qui cause cette perturbation de l'image ?
Comme souvent les enfants sur les cartes postales des cités et du Hard French, cette fillette trouve une distance entre elle et le photographe. Être là mais ne pas être le tout de l'image. Il faut lui garder une neutralité tout en l'animant, ne pas faire un portrait mais signaler une présence.
Toujours tenter d'entendre le dialogue entre le photographe et l'enfant :
 - Oui, si tu veux, mets-toi là mais pas trop près. Voilà, ne bouge pas, ne t'approche pas. Oui oui tu seras sur la photo avec ton chat.
Reprendre sa voiture, développer les films, les retoucher un peu, les éditer en cartes postales et finalement, pour les restes des jours, des années, dans un grain gris, maintenir l'enfance à jamais.
C'est l'heure exquise.









mercredi 25 novembre 2015

Comment j'ai rencontré Alvar

En 2012, la ville de Royan avait organisé un colloque autour de l'œuvre de Jean Prouvé. Nous avions la chance d'y assister dans le Palais des Congrès, à l'intérieur de la grande salle composée des panneaux si caractéristiques de l'ingénieur et qui faisaient, avant la pose de la façade de verre,  la séparation entre le dedans et le dehors. Ici, depuis mon siège, je voyais parfaitement ces panneaux, tentais de les compter en m'interrogeant sur leur couleur noire, me demandant si cette couleur était d'origine lorsque, soudain, un type d'à peu près de mon âge, accompagné d'un beaucoup plus jeune vinrent s'asseoir dans la rangée juste devant moi.
Pris dans ma contemplation de la salle, je ne pus tout de même qu'être surpris par leur conversation. Je compris rapidement qu'il s'agissait d'un père et de son fils, celui-ci étant prénommé Jean ou Jean-Jean selon que le père semblait agacé ou heureux de ce qu'il avait à lui dire. Ils parlaient tous les deux des futures études d'architecture du jeune homme, le père voulant ici convaincre son fils de la pertinence de sa venue et de son écoute de ce colloque. Jean-Jean arborait un magnifique T-Shirt Metallica très usé dont j'ignorais si cette usure était due à la fréquentation régulière par le jeune homme des concerts de Hard Rock ou bien à un effet d'impression pour le rendre vintage. J'observais aussi une longue cicatrice descendant du lobe de l'oreille gauche vers l'arrière de son cou.
Un accident ?
Le père, assez chic mais sans ostentation, laissa à sa gauche sur le fauteuil libre une casquette italienne, son appareil photographique Sony et le très beau guide sur l'architecture de Royan écrit par Antoine-Marie Préaut. Je remarquais que ce guide avait de nombreuses pages écornées, ce qui me fit presque mal mais je compris que le père devait s'en servir vraiment comme un guide et, plus tard, cela me fut confirmé.
 - Ça sera pas trop long ?
 - Ça n'a pas encore commencé Jean, tu peux être un peu patient deux secondes ?
 - Ça finira vers quelle heure ?
 - Tu sais lire ? Tiens regarde sur le programme.
 - Oh purée ! Non ! Une heure ?
 - Mais qu'est-ce que tu as de si pressé à faire ? Tu peux me le dire ?
 - Ba, à la mer, on nage, on fait du surf... Tu vois des trucs de jeunes quoi ? Regarde cette salle y a que des vieux à ta conférence...
 - Ce n'est pas MA conférence mais bien plus la tienne. Qui a voulu faire des études d'architecture ? Toi ou moi ? Tu crois pas qu'apprendre quelque chose sur Prouvé sera intéressant pour toi ?
 - Ouais ouais, mais bon, là ça fait trois jours qu'on se tape les villas et j'aimerais bien faire autre chose.
 - Chut ! Tais-toi, ça commence.
Je vis alors l'adolescent sortir de son sac à dos un gros carnet qu'il feuilleta un moment pour y trouver une page blanche. Vautré littéralement dans le fauteuil rouge, il avait un étrange tic. La tête appuyée sur sa main gauche, son index tapotait régulièrement sa cicatrice pendant que la main droite prenait des notes et faisait des croquis des diapos projetées. Finalement, il fut extrêmement attentif à la conférence jusqu'au témoignage d'une des filles de Jean Prouvé.
 - On s'en fout non que son père il était gentil avec les ouvriers ?
 - Tu peux le penser Jean-Jean mais cela dit aussi des choses sur la relation de ce type avec le monde et l'achitecture, tu crois pas ?
 - Mouais... enfin, moi je sais toujours pas en quoi c'est un génie.
 - Je suis d'accord avec toi, affirmai-je alors.
Je ne sais pas pourquoi mais par cette phrase, je m'étais permis de prendre part à leur conversation. Jean-Jean se retourna et regardant son père :
 - Tu vois je suis pas le seul à le penser.
 - Pardon je n'aurais pas dû intervenir mais je suis très intrigué par les beaux dessins de votre fils.
 - Ah ? C'est gentil... mais il ferait bien mieux d'être plus attentif, cela serait utile pour son avenir. Mais vous avez raison, il dessine bien celui-là.
 - Celui-la ? En voilà une manière de parler de moi ?
 - Oui Jean-Jean, j'avoue que tu as raison !
 - On sort ?
Jean-Jean était déjà debout et ramassait ses affaires, au même instant la conférence prit fin et on eut l'impression que c'était Jean-Jean qui déclenchait ainsi sa clôture.
 - Pardon, David Liaudet.
 - Lestrade, Alvar Lestrade et lui, vous le connaissez, mon fils
 - Bonjour.
 - Bonjour  moi c'est Jean-Jean.
 - Je vais faire la visite de Notre-Dame, vous y allez aussi ?
 - Oui, mais... peut-être tout seul finalement...
 - ...Non, non je vais venir aussi,  Papa ! Ça, au moins ça va me plaire comme architecture. Et Papy il m'a fait la démonstration, je veux voir ça, comment ça marche.
Nous sortîmes donc tous les trois, Jean-Jean me permit de regarder ses dessins superbes. Je lui fis des compliments. Il me donnait des détails, là la déception du tracé de son ombre, ici une proportion un peu ratée ou encore ce qu'il avait ressenti devant les bunkers de la côte, hier et comment il s'était faufilé dedans contre l'avis de son père.
 - Tu étais surtout curieux des graffitis dedans et dehors, reprit son père.
 - Il a raison, tout chemin est bon pour regarder de l'architecture, même les graffitis.
 - Alors, si vous allez dans son sens David... Croyez-moi, il sait trouver ses chemins tout seul. Le problème c'est que la dernière fois, ça lui a coûté la belle cicatrice sur son cou et une frayeur pour nous tous....
 - Comment tu t'es fait ça ? demandais-je à Jean-Jean....
 - ......euh.... Ba.... un pari à la... con... j'avais cru que je pourrais monter le plus haut possible sur la pente du volcan au Havre, Vous voyez...
 - Le bâtiment de Niemeyer ?
 - Oui, c'est ça ! Je me suis lancé et si j'ai bien monté le long de la courbe... ba... je suis tombé en arrière et mon skate m'a déchiré méchamment le cou.
 - C'est sa blessure de guerre ! Il en est presque fier ! Reprit son père.
 - Moi, je trouve qu'il peut !
 - Son problème c'est qu'il ne voit les constructions que comme des lieux pour le skate, il en a une lecture d'ailleurs très pointue ! Ça j'aime bien mais quand il le pratique, j'aime moins !
 - Je comprends Alvar, vous avez raison mais alors il faut absolument que Jean-Jean voie le toit de Notre-Dame ! La voûte, là-haut, c'est le plus beau parcours de skate et... sans doute, d'une certaine manière... le plus mortel !
 - Oh Putain, je veux voir ça ! On peut voir ça ? s'enthousiasma Jean-Jean.
Lorsqu'on arriva enfin tous les trois sur la double courbure du toit, même Jean-Jean resta silencieux. Il mit plusieurs minutes à se décider à mettre un pied dessus et oser marcher.
 - C'est ça que je veux faire, Papa, tu vois c'est ça que je veux construire un jour !





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 - Ah tu as remarqué aussi !
 - Oui c'est marrant !
 - Je me suis dit que ton père pourrait nous dire s'il y a bien un lien entre les deux ou si c'est juste un effet d'image.
 - Je vais demander à Papy Momo aussi, doit savoir ça, lui.
Dans la main de Jean-Jean, il y avait la carte postale de l'entrée du tunnel du Mont Blanc, superbe signal de béton, superbe construction pour la pénétration.
En tenant cette carte postale à la verticale et en en camouflant une partie par le plat de sa main, on pouvait imaginer qu'il s'agissait d'une partie de la nef de Notre-Dame de Royan et de ses fameux V Laffaille. Mais ici aucune raison technique ne semblait être l'objet d'un tel dessin car cet auvent de béton ne servait qu'à signaler l'entrée et à la protéger des chutes de pierres. Peut-être que cette dernière raison était la plus juste, soutenir ce poids accidentel. Pourtant, aucun doute, on s'amusait vivement de ce rapprochement.

 



Sur la grande table, je regardais les autres cartes postales tirées des archives du grand-père d'Alvar, l'arrière-grand-père de Jean-Jean que celui-ci avait connu trop peu de temps mais suffisamment pour lui communiquer le sens de l'espace. Alvar les avait toutes rassemblées depuis qu'il en avait entrepris l'inventaire dans les archives de Jean-Michel Lestrade.
Alvar étala les cartes postales une à une formant un damier superbe et émouvant qui recouvrit presque la totalité de l'immense table blanche. On s'amusait des reconnaissances de Jean-Jean se rappelant avoir vu ça dans un livre, ça dans un cours ou ce bâtiment pour de vrai, en voyage.
 - Tu vois, David, j'ai pensé que tu voudrais voir tout ça... Toi avec ta collection, ton blog... Tu sauras quoi faire. Moi, tu vois, je ne sais pas trop quoi en faire, me dit alors Alvar.
 - Fais ça, fais ça comme ça, simplement, avec lui, avec Jean-Jean, le plus souvent possible.Y a rien à ajouter, y a rien d'autre à faire.


Par ordre d'apparition :
- Royan, église Notre-Dame de Royan, Guillaume Gillet architecte, édition du Comité de Vigilance Brutaliste, Ville de Royan, 2013.
- Chamonix, Tunnel routier, entrée côté français, éditions La Capitale, expédiée en 1966.
- Royan, intérieur de l'église Notre-Dame de Royan, Architecte Gillet, éditions Iris par Théojac.