samedi 13 avril 2019

Charlotte Perriand du pauvre

Qu'est-ce qui fait la beauté d'une image ?
Comment, dans la masse des cartes postales produites de Superdevoluy, être certain que celle-ci ou celle-là est bien plus belle qu'une autre ? Comment faire pour que la main hésitante du touriste devant le tourniquet du marchand de cartes postales saisisse cette vue-là ?
Est-ce finalement la même raison qui produit la décision de l'acheter, 45 ans plus tard, sur un vide-grenier ?
Voilà :





































D'une belle hauteur, le photographe (anonyme) des éditions La Cigogne cadre la grande courbe de la façade de l'immeuble, la laissant fuir au loin et emmener l'œil vers l'ouverture d'un paysage enneigé au ciel bleu réduit à peu de chose mais présent tout de même. Il faut affirmer les vacances, le ski, les sports d'hiver. Au premier plan, la terrasse colorée de son mobilier vient contredire le froid de la neige par un soleil tombant franchement presque à midi si on en croit les ombres peu portées. On aime de suite les points colorés des gros sièges, sorte de poufs de béton qui répondent au dessin sur le sol de grands cercles colorés ponctuant et animant cette terrasse.
Sofia ne dit rien à Sophie de l'architecture, elle ne parle que de la neige absente en bas des pistes. Est-ce pour cela que finalement, elle a choisi une carte postale mettant surtout en avant la construction ?


Le photographe des éditions Cellard, lui, tente d'associer mieux et davantage neige et architecture. Il offre au touriste l'occasion de montrer la grille de la façade et, dans l'indistinction des logements pris dans les horizontales des balcons filants, de tout de même pouvoir se situer.
C'est ce que fait ce père qui écrit à ses enfants et là, ils nous fait une surprise, il raconte :
"Comme vous pouvez le constater avec la croix sur la photo nous ne sommes pas tout seul(s). Quand on se croise dans les couloirs on se croirait dans le métro- c'est pas triste du tout. À part ça nous avons une vue sur les pistes, on ne peut pas tout avoir mais c'est vraiment superbe. Je passe ma vie sur le balcon à regarder les skieurs descendant."
Comment mieux dire l'architecture de Henry Bernard ? Tout y passe, l'effet de collectivisation de l'espace, le partage des lieux, le sens du regard, l'architecture comme machine à voir, le plaisir du partage d'un moment. J'aime aussi le sentiment de classe dans on ne peut pas tout avoir, autrement dit nous avons déjà le droit de venir, de voir, de jouir, on ne se plaindra pas de le faire avec les autres... Magnifique.
La croix au stylo-bille n'abime pas l'image et le collectionneur de cartes postales ne doit pas s'en plaindre. C'est le signe de la présence, l'accord parfait entre être, voir, se souvenir, se situer dans l'espace et le temps.
Étant donné le nombre de logements, étant donné le mode d'usage de cet immeuble de Superdevoluy, on peut être certain qu'il doit exister des centaines de cartes postales de ce modèle précis avec des croix au stylo-bille se déplaçant sur la façade au gré des visiteurs, chacun s'y situant. Magie de l'édition. Il nous faudra collectionner ce déplacement des situations...



Pour cette carte postale du même immeuble, Grégoire à l'écriture enfantine, n'ose pas faire la croix sur son logement, il préfère jouer avec nous à la bataille navale, nous indiquant comment le trouver :
"Nous habitons le cinquième étage en partant du balcon au-dessus de l'insigne : superdevoluy et à la troisième fenêtre(s) en partant de la droite."
On est touché par ce désir d'un enfant de faire savoir sa situation, de prendre autant de place dans l'écriture de sa carte pour le faire alors qu'un signe sur la photographie aurait suffi. Sans doute est-ce là cette retenue enfantine de ne pas vouloir abîmer l'image, de lui accorder une valeur plus grande, la nécessaire virginité de son interprétation.
Grégoire aurait pu préférer cette vision globale :


L'avion des éditions Cellard survole la construction qui soudain semble bien plus petite face aux montagnes. Le bâtiment se courbe moins aussi, semble plus tranquille mais aussi abandonné au milieu de son site, ne tentant en rien ni de jouer avec ni de trop contraster. Seul le bois sur la façade semble vouloir raconter une architecture de montagne comme si un HLM couvert de bardeaux pouvait passer pour un chalet collectif. Et nous aimons cette radicalité, cette faiblesse, ce désir de faire croire et de contenter le vacancier arrivant de son immeuble pour vivre dans un autre.
On ne peut pas tout avoir.
Mais la neige n'est pas là, c'est sans doute l'occasion rêvée pour faire décoller l'avion. Peut-on aimer et envoyer une carte postale de la montagne sans avoir le désir de la neige sur l'image ? Balancement évident des pratiques du lieu : vacances d'hiver, vacances d'été.
Du coup on devine d'où le photographe a pris son cliché pour faire une vue du dessus de la terrasse sur la carte précédente.
En 1981, Superdevoluy s'est agrandi :


La carte postale des éditions des Alpes nous montre en effet la nouvelle construction sur la gauche. Le photographe a pris ses skis, il a suivi les traces et, installant la construction dans le paysage qui justifie sa présence, il le cadre, cadre son usage et l'objet architectural dans le même moment. Image parfaite, attendue, réalisant le programme d'une carte postale. On aimera qu'il ait cadré les trois silhouettes rouges pour ponctuer le blanc, dressant des verticales vivantes et mouvantes contre les verticales des arbres, nous permettant d'entrer avec lui dans ce paysage, nous en redonnant l'échelle.
Isabelle d'ailleurs ne s'y trompe pas et indique : " Pensons bien à vous devant notre vue."
Magnifique allitération en V et magnifique indication de ce qui compte ici : voir.
Voir est la chance de ce moment, c'est à dire être présent à sa chance, le contemplateur passe devant l'utilisateur du paysage. On aime aussi avec si peu de mots comment Isabelle fait jouer le Vous et le Nous, ceux qui y sont, ceux qui voient, ceux qui pensent aux absents.
Et puis savoir habiter :


Avec ce genre de programme architectural ou le client n'achète pas vraiment un lieu mais du temps disponible pour en profiter, on se doute que les coûts de production doivent être tirés vers le minimum. Le luxe c'est ici de profiter de la montagne, pas tellement d'un mobilier ou d'accessoires par trop luxueux. Ça tombe bien, la période est au pragmatisme d'un design ayant retenu l'essentiel du fonctionnalisme dont il trouvera l'excuse de son économie dans un japonisme joyeux et pauvre de bon aloi. Charlotte Perriand fait école ici, et même si ce n'est pas elle qui dessine, on reconnaît ainsi ce goût pour des aménagements raides et bien pensés ou la mobilité et l'efficacité solide du bois massif traité en volumes simples donneront le sentiment d'un espace chaleureux, ludique et donc aussi économique...
On aime les assises résumées à de gros cubes, les lits glissant l'un vers l'autre pour former selon les besoins des couchages individuels ou commun, le paravent faisant une cloison minimale entre le coucher et l'hygiène. Le photographe de cette carte postale Chapel saisit-il un vrai moment d'intimité joyeux ou met-il en scène les joies du partage de cet espace économique ? On trouve tout de même que tout est bien trop à sa place comme pour en expliquer l'utilité ou la pseudo-générosité conviviale du lieu. La cruche agrémentée d'une branche suffit à faire rêver à un Ikebana de circonstance...
C'est mignon cette attention.
Le cliché de cette famille fut pris par Photopress. On se demande ce que cette famille est devenue.
Walid Riplet, J-J Lestrade.



Vous trouverez ici une fiche bien renseignée, merci :
http://www.culture.gouv.fr/Regions/Drac-Provence-Alpes-Cote-d-Azur/Politique-et-actions-culturelles/Architecture-contemporaine-remarquable/Le-label/Les-edifices-labellises/Label-Architecture-contemporaine-remarquable-Hautes-Alpes/Devoluy-Le-Station-de-Superdevoluy

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