lundi 28 mars 2016

Quels yeux sur Corbu ?

On va reprendre un peu l'inventaire possible et sans doute infini des cartes postales de l'œuvre de Le Corbusier. Rien de vraiment rare cette fois pour ce qui est des objets architecturaux du maître mais des points de vue sans doute un peu moins usités.
D'abord, une immense surprise :




Bien entendu cette vue sous la neige de Notre-Dame-du-Haut est très pittoresque. On sent bien que l'événement météorologique sur l'architecture fait ici l'objet du cliché. La neige, c'est toujours photogénique, surtout quand sa blancheur répond à celle de l'architecture de Le Corbusier. Ici, d'ailleurs, c'est bien moins l'architecture de la Chapelle qui est visée que le campanile de métal qui est l'œuvre de Jean Prouvé. Nous avons déjà évoqué son pragmatisme pour ne pas dire autre chose. Fièrement planté sous les arbres, il laisse à l'écart la Chapelle derrière les branches. Les traces de pas vont de l'un à l'autre et sans doute que certaines de ces traces sont celles d'un personnage étonnant : l'Abbé René Bolle-Redat qui fut pour Ronchamp un infatigable défenseur et raconteur d'histoires, il écrira même un ouvrage sur sa relation avec le lieu que je vous conseille de lire. Mais, me direz-vous, comment puis-je vous affirmer que c'est bien l'Abbé Bolle-Redat qui sur ce cliché a laissé ses traces dans la neige ? C'est simple ! C'est lui qui a fait ce cliché ! Il est en effet crédité par l'éditeur de cette carte postale comme le photographe ! On a donc affaire à un abbé photographe si amoureux de son lieu et surtout si présent sur place que rien ne lui échappe et surtout pas le désir de fabriquer de belles images de Ronchamp sous la neige. On sait aussi l'amitié qui liait l'Abbé avec Charles Bueb, on peut s'amuser à croire que le second ait pu donner des leçons de photographie au premier...
Car on remarque, au-delà d'une vue particulièrement rare qui joue avec la presque invisibilité de l'architecture face aux éléments, on remarque donc aussi un choix du cadre bien senti permettant à la fois de montrer un objet souvent ignoré, le campanile, tout en n'oubliant pas de cadrer ce qui permet son identification, la Chapelle. Mais l'objet du cliché reste la neige et son impermanence, l'événement, la soudaineté. Vous le voyez l'Abbé, se levant le matin, voyant la neige tomber en abondance, préparer son appareil et courir dans le paysage avec l'idée de faire pour les touristes et les pèlerins des photographies pour les cartes postales ?
Je le vois.
Ailleurs :




Vous me direz, encore une vue de la Cité Radieuse. Oui. Et alors ?
Mais ce qui ici me séduit c'est la manière dont le photographe de cette carte postale aérienne Combier, Monsieur Rancurel, fait jouer l'architecture de Le Corbusier avec le site. Posée au premier plan, la Cité Radieuse surgit soudain, fière, au milieu du cadre. Elle occupe le premier tiers du bas de la photographie. Derrière se pose un quartier fait de petites maisons et constructions qui semblent posées au hasard de la ville comme des petits cailloux jetés. Déjà, ici s'opposent deux propositions de la ville, deux voix possibles de la rue. Mais alors que tout pourrait être ainsi tenu, voici que surgissent les roches et les sommets du massif de Marseillevayre. La Cité Radieuse semble vouloir se mesurer avec cette nature sèche et aride, minérale et mettre son toit-terrasse en jeu comme le pont d'un navire observe les vagues déferlantes de la mer. La Cité Radieuse est un peu "cuite" par une surexposition qui brûle les détails. Pourtant on la devine surgissant depuis peu car à ses pieds on reconnaît la fin du chantier. On notera que Combier fait ici un travail éditorial un rien chic, avec bords blancs et dentelés et surtout gaufrage de l'image comme une matrice en gravure. Combier nomme bien Le Corbusier mais la carte n'est malheureusement pas datée.
Pour une date :




Ici l'éditeur Combier nous fait la joie de dater la carte postale : 1964. Attention ! Nous ne sommes plus à Marseille mais à Briey-en-Forêt. Le Corbusier est bien nommé mais ici, étrangement, pas le photographe. Il y a donc un usage de la nomination des photographes chez Combier un rien libre alors que l'éditeur aime à signaler qu'il s'agit bien là d'une "Photographie Véritable " avec majuscules s'il vous plaît !
Mais regardons.
Assez bas sur le sol, peut-être même un peu en dessous de la hauteur d'homme debout, le photographe choisit de cadrer l'architecture de cette Cité Radieuse entre deux arbres. Logique, il faut que nous soyons en forêt en quelque sorte ! Le photographe aime mieux ne pas être directement en frontalité et choisit de faire fuir l'immeuble nous permettant ainsi de mesurer la finesse de l'immeuble en rapport à sa longueur. Par contre, l'effet de percée des pilotis permettant de libérer le regard sous la Cité Radieuse est ici complètement invisible et même offre au regard le sentiment d'un socle un rien sombre en contraste avec la blancheur d'écran récepteur de cette façade. À gauche, on devine un tube métallique, il doit s'agir d'une construction provisoire, pour le chantier peut-être. La Cité Radieuse de Briey est pourtant habitée si on en croit l'occupation des balcons. Un rien serrée, un rien enfermée dans son cadre de verdure, le noir et blanc de la photographie joue avec dureté avec la rigueur de l'architecture donnant parfaitement ce sentiment de force et de surgissement de cette forme sous le soleil.
Comme nous essayons de le démontrer, il est parfois difficile de cerner ce qui fait image d'architecture. Trois exemples dont on peut questionner le sens. Est-ce d'abord l'architecture qui raconte son histoire ou la photographie qui la fonde ? N'oublions pas que la carte postale est, à la différence des photographes d'architecture ayant travaillé pour Corbu, libre, totalement libre de ses devoirs d'images même si elle est prise dans son histoire de la représentation.
Elle n'en est pas pour autant corrompue ni moins libre, ni moins réelle ou juste car elle est aussi un travail photographique, une œuvre.

 





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