mardi 23 juin 2015

Bulles six coques à leur endroit



La photographie est composée.
Elle pose.
Elle, c'est la jeune femme au premier plan, dans sa robe bleue qui fait semblant de rêver dans le paysage de Gripp. L'image ainsi produite par le photographe Doux pour Photo Pyrénéa se veut une image parfaite, narrative, joyeuse et artistique. Dans le paysage, une femme s'endort à l'ombre d'un arbrisseau, perdue dans ses rêveries alors que dans le fond se posent sept bulles six coques de Jean-Benjamin Maneval. Le photographe introduit donc le paysage comme dans la peinture avec un cadre composé entre des arbres, un personnage posé donnant l'animation et un vallon construit s'ouvrant sur les montagnes : pittoresque total et sans remord.
S'il s'agit d'un mode de représentation, s'il s'agit d'une image, il s'agit donc bien d'une œuvre. On la jugera si on veut bonne ou mauvaise, trop composée, mal fagotée, idyllique et inutile. Ou, au contraire, dans son archétype puissant, dans la révérence faite à l'histoire du paysage et à sa représentation, nous la trouverons digne, joyeuse et amusée à elle-même comme les sucettes de fêtes foraines trop grosses, trop colorées, trop sucrées.
Et puis nous soufflons sur les bulles six coques notre joie de les voir dans leur élément celui du centre de vacances  C.C.E S.N.P.A de Gripp. Mon œil commence d'abord par un balayage général de l'image, saisi par l'existence de ce moment de l'histoire de l'architecture où l'utopie a réussi son passage dans le réel. Oui, ÇA a eu lieu.
Lieu et instant réunis dans une image populaire.
Puis vient le frisson de savoir que maintenant quelque chose chez moi est lié à cette histoire et que notre aventure de Piacé avec Nicolas Hérisson trouve là un contre-point, une forme vraie de reconnaissance.
Enfin, au-delà de l'émoi, le regard plonge dans les détails tentant de manger tout ce qui est possible de ce moment photographique : la couleur un peu passée de certaines bulles, les rideaux aux fenêtres, la forme des fenêtres et leur orientation, la disposition des couleurs entre elles, le resserrement et la concentration des bulles, tout cela comme une visite possible du village aujourd'hui démonté, éparpillé chez un marchand et des collectionneurs heureux de vivre à leur tour la beauté des bulles. Ne regrettons rien. Une autre histoire commence grâce au regard avisé des collectionneurs et des marchands qui sauvent, eux, à la différence des institutions qui oublient.
Je ne sais pas comment s'appelle cette jeune femme toute de bleu vêtue. Je ne sais pas si ce matin-là, elle savait en mettant sa robe qu'elle serait photographiée ainsi. Je ne sais rien de son rôle dans le choix de la pose, de sa difficulté à s'asseoir et à s'adosser sur cette clôture de bois. Les rires qui accompagnèrent ce moment, la rigolade des ronces qui piquent les fesses, les orties qui grattent les jambes magnifiquement rasées. Le choix de la monture des lunettes de soleil me laisse croire à un homme ayant prêté ses lunettes et donnant en un geste simple toute une époque à cette image parfaite.
Je pourrais pleurer devant la force narrative d'une telle construction.
Je pourrais pleurer devant la réalité d'une image.
Je suis à Gripp.
Ne me cherchez pas aujourd'hui, je suis à Gripp.

"Il fait beau, on a fait bonne route. Les enfants sont contents des maisons. Demain on va à la ferme acheter du lait. Bises à Mémé Jeannette et à toute la famille."
David

On notera que la carte postale n'est pas datée, ne fut pas expédiée, ne nomme pas l'architecte...








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