lundi 12 janvier 2015

Faire semblant

Deux articles de suite avec l'architecte Raymond Lopez comme architecte pourraient vous faire croire que, soudain, je m'intéresse tout particulièrement à sa production. Si cela serait en soi possible, ce n'est que le fruit d'un hasard dont je tente de tirer parti.
Il se trouve que deux objets arrivent en même temps dans la collection. D'abord, cela va de soi, une carte postale d'une œuvre que d'ailleurs nous avons déjà vue, la caisse centrale d'allocations familiales de Paris. Puis arrive par la Poste un ouvrage : Architecture industrialisée et préfabriquée : connaissance et sauvegarde sous la direction de Franz Graf et Yvan Delemontey.
Regardons d'abord la carte postale :



L'éditeur Yvon fait ici véritablement, avec cette carte postale, œuvre documentaire, en nous donnant dans un cadrage parfait l'existant architectural complet de ce programme de Caisse d'allocations familiales. D'abord l'implantation de la masse dans la ville de Paris, sans peur, sans honte, écrase un rien ce qui l'entoure ou, du moins le domine largement !
Ensuite ce cadre nous permet de saisir non seulement les particularités techniques de sa structure, de son mur-rideau mais aussi de ses circulations extérieures avec l'incroyable escalier ! On notera à nouveau la parfaite qualité photographique de l'édition dont je sais que le scanner n'épuisera pas la définition et la netteté. L'éditeur Yvon signale d'ailleurs fièrement qu'il s'agit d'une édition en photo véritable mais malheureusement, ne nomme pas le photographe...
Par contre, l'éditeur nomme bien Raymond Lopez et Marcel Reby comme architectes. Alors ?
Alors d'abord rappeler que cette période aime à se reconnaître dans des constructions modernes utilisées pour des programmes officiels qui aujourd'hui sembleraient peu glamour... Deux cartes postales différentes prouvent bien qu'il ne s'agit pas d'un hasard fortuit mais bien d'un désir de dire cette modernité, de la signaler à la fois à ceux qui la vivent mais aussi à ceux qui recevront cette carte postale. Il faut penser aux employés de cette caisse d'allocations familiales qui devaient à cette époque envoyer ce genre de cartes postales pour prouver la modernité de leur lieu de travail. On notera aussi la sécheresse superbe du cliché avec son ciel étendu et certainement nettoyé, la lumière douce et uniforme et le piqué parfait de l'image. Et dire qu'on parle d'école allemande... (je m'amuse, je m'amuse)








Je vous invite à revoir l'article complet sur cette construction ici :

http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-vrai-chef-duvre-parisien.html

Mais le livre signalé plus haut apporte un éclairage tout particulier sur le débat patrimonial lié à cette construction riche et disons-le tout net trahie par sa restructuration. Un article complet de Giulia Marino nous raconte la construction incroyable de modernité de ce bâtiment et comment il fut le seul bâtiment ayant obtenu un classement puis fut déclassé, oui, déclassé pour des raisons politiques argumentées et cachées derrières des préoccupations architecturales de restructuration interne. Un cas d'école et, disons-le un scandale. Au nom des normes de sécurité, au nom des principes d'économies, d'un réalisme technique et foncier on éradique les particularités d'une construction tout en faisant, dans la masse globale semblant de son maintien. Comme le dit très bien Giulia Marino : "La dimension industrielle des composants -"produits" et non "manufacturés" comme c'est le cas de l'architecture "ancienne" (avec toute l'ambiguïté de la périodisation)- devient alors le principal prétexte pour leur disparition. La difficulté technique se réduit à une simple excuse."
À l'heure de la réouverture du Volcan du Havre de Niemeyer, dont la restructuration est une honte, on reconnaît là le débat sur le patrimoine moderne et contemporain toujours attaqué par le pragmatisme devenu la démagogie utile des institutions et des architectes en charge des remodelages pour être politiquement correct. Faire semblant.
Dans cet ouvrage, on trouve d'autres très beaux textes et je dois dire que j'y ai retrouvé avec plaisir une étude sur la préfabrication lourde au Chili et une étude passionnante de Richard Klein sur la Pavillon du Centenaire de l'Aluminium de Jean Prouvé dont les pérégrinations patrimoniales sont incroyables ! Il faut lire cet article pour mesurer toujours la nécessité de bien relativiser les objets architecturaux que l'on a sous les yeux surtout lorsque nos yeux sont aveuglés par les lunettes enfumées de stars de l'architecture. Jubilatoire. Un autre texte sur la maison Dymaxion de Fuller nous montrera les difficultés à maintenir une "idée" dans une "image" face à un "réel".
Pas de doute que nous reviendrons plonger dans cet excellent ouvrage qui a le mérite tout en chantant les qualités de ces types architecturaux de la préfabrication et de l'industrialisation de dire les difficultés encore à l'aimer, la défendre et donc la protéger comme si, étrangement, l'industrialisation, au lieu de simplifier le rapport à l'architecture et à ses structures, complexifiait notre rapport à ce type, rapport difficile parce que d'abord, justement, il s'agit souvent d'un rapport d'image de banalité, de série, de technicité ne portant pas en lui l'idée d'une exception patrimoniale. Le piège est total.

Il est maintenant grand temps de croire en une exception patrimoniale totale de nos architectures modernes. Demande-t-on aux propriétaires de véhicules des années trente ou cinquante de mettre des airbags dans leur autos ? Ne passent-ils pas les contrôles techniques sans que cela engage une remise aux normes actuelles ? N'accepte-on pas alors d'avoir sur nos routes, des objets représentant dans leur défaut même, l'idée de ce qu'était une norme à leur époque ? Reproche-t-on alors à une 4cv Renault d'être un objet industriel ne méritant pas par son caractère de grande diffusion de rester sur nos routes ? Demandons-nous à son propriétaire de la re-carrosser avec une carcasse de Twingo ?



Architecture industrialisée et préfabriquée : connaissance et sauvegarde.
sous la direction de Franz Graf et Yvan Delemontey
éditions Presses polytechniques et universitaires romandes.
isbn-978-2-88074-960-6

Je me permets de reproduire quelques clichés de cette superbe architecture à l'époque de sa grandeur :




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