samedi 4 avril 2020

Un monsieur nous salue, il est mort maintenant

J'ai hésité longtemps à publier cette carte postale des éditions Gaby. J'ai hésité car je me demandais bien ce qu'une vue de plus ou de moins de Royan pourrait bien vous apporter. N'ai-je-pas, en quelque sorte, fait le tour de la question de la représentation de cette ville par ce moyen populaire ?


Pourtant je l'ai achetée cette carte parce que son point de vue est peu usité. Laissant le marché sur la droite, presque inutile signe de la modernité, le photographe cadre l'esplanade et l'enfoncement du point de vue vers l'horizon d'un Royan tout neuf mais peu représenté.
La carte postale nous indique deux choses. La première c'est l'architecte dont seul le nom de Ursault apparait comme s'il en était le seul. L'autre c'est le nom de la rue Pierre Loti. Voilà qui est précis. Avant même de passer cette carte postale sous les feux du scanner, je regarde les détails au compte-fil comme à mon habitude. Mon œil fouille d'abord les affiches pour, bien entendu, en comprendre leurs informations mais aussi toujours à l'affut d'une date permettant de replacer peu ou prou l'image dans l'Histoire. Ici, beaucoup d'affiches sur les courses de chevaux ou l'équitation, rien de très intéressant pour moi. Ouf ! Une affiche du salon nautique nous donne juillet et août 1962.
















Nous voilà à peu près situés dans le temps. Mais alors que je quitte les affiches je tombe sur ce détail :



Ce petit groupe nous regarde et même ce monsieur nous fait signe. Cela me touche incroyablement ce signe, comme si la Ville, ma Ville me faisait depuis ce temps un signe particulier, à moi seul réservé, car, qui d'autre aujourd'hui, loupe en main, a ainsi la chance d'une rencontre avec une personne qui le salue depuis ce lieu, depuis ce temps ?
Comment ne pas être touché par cette urbanité qui a traversé le temps et vient me pointer le cœur ? Je regarde ce monsieur, le sourire du garçon à côté de lui qui s'amuse de l'espièglerie de son père ou de son oncle. J'imagine alors leur conscience d'être ensemble enregistrés à jamais sur une image. Ont-ils gardé cette certitude cinq minutes, cinq ans, le petit garçon s'en souvient-il encore ? A-t-il, un jour compris qu'il figurait ainsi sur cette carte postale ?
Je me pose aussi la question de la visibilité du photographe depuis le point de vue du groupe. Car ils sont bien loin les uns des autres. Une chambre photographique, de par sa grandeur, pourrait-elle expliquer sa lisibilité comme outil photographique ?

Mais je le sais, il y a fort à parier que le monsieur est maintenant mort, disparu. Il tenait fièrement une bouteille de vin. Je suis certain qu'il a acheté des nougats et que, l'après-midi trop chaude, il a emmené, main dans la main le garçonnet à la plage. Chemise à manche courte, cravate mal choisie, il a regardé ce dernier sauter dans les vagues, crier, revenir couvert de sable. Il a dégusté un à un les nougats, n'en laissant que quelques-uns pour le garçon. Le sel sur la bouche donnera alors à la dégustation une drôle de sensation, un souvenir impérissable.

Tout coule. Le sable aussi.
Et la photographie m'autorise à fermer le poing sur ce moment retenu.
C'est mon œil qui l'a construit ce moment et aussi la lumière palpitante sur l'argent d'une photographie véritable.
Royan ?!
Attends-moi. Attends-moi. Attends-moi.

samedi 28 mars 2020

La beauté des lieux du savoir

Ce blog voit passer tous types de lecteurs. Celui qui attend quelques semaines et s'enfile la lecture des articles en retard, le consciencieux qui lit à chaque publication (le plus rare), celui qui en réclame plus (inexistant ou presque), celui qui ne lit que le titre sur Facebook en feignant lors d'une rencontre d'avoir lu l'article en entier pour éviter mon courroux, celui qui corrige mes fautes (merci Claude et Carole), celui qui ne lit rien mais vient piller sans vergogne les images se croyant au supermarché des images et l'étudiant ou le chercheur qui me réclament gentiment telle ou telle image pour ses études et que j'aime aider dès que je le peux..
Et puis...
Et puis, il y a le lecteur discret, qui ne dit rien, sauf, quand soudain il vous écrit pour vous demander si, par hasard, deux cartes postales de plus vous seraient utiles.
Aujourd'hui, ce lecteur attentif et ce donateur zélé s'appelle David Grenard. Il a lu l'article sur les menaces de destruction du très beau bâtiment de la Faculté des Sciences de Mont-Saint-Aignan et m'envoie, gratuitement, avec une grande gentillesse, trois cartes postales pour compléter ma collection.
Qu'il en soit ici, profondément remercié.
Je vous laisse retourner sur cet article pour bien comprendre les menaces en question et lire aussi la fiche  de nos amis de DOCOMOMO.
http://archipostalecarte.blogspot.com/2020/03/ca-se-passe-pres-de-chez-vous-de-chez.html 

https://www.change.org/p/pr%C3%A9fet-de-seine-maritime-non-%C3%A0-la-d%C3%A9molition-du-campus-de-mont-saint-aignan?recruiter=1046715673&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&use_react=false

Regardons les cartes postales envoyées par David Grenard :


Voici donc, toujours à Mont-Saint-Aignan, sur le campus de l'université de Rouen, l'École Supérieure de Commerce. La photographie est de W. et D.  Cordier.
Malheureusement, la carte postale n'informe pas sur le ou les architectes de ce beau morceau moderniste dont on reconnait bien l'écriture. On aimera la belle grille de cette façade qui vient rencontrer un volume sur pilotis avec un beau bas-relief plaqué sur son pignon. regardons comment l'image est très également répartie en trois bandes : ciel gris, bâtiment, chaussée...
Bien évidemment nous avons tous l'œil qui glisse sur cette 2CV Citroën, toute seule sur ce parking. Serait-ce simplement celle des photographes ? Difficile de le dire mais je m'amuse de cette possibilité. Ce bâtiment daterait de 1965, il existe toujours.





















Passons notre chemin pour nous diriger vers l'I.N.S.C.I.R.
Mais ? C'est quoi ça ?



Il s'agit de l'École Nationale Supérieure de Chimie Industrielle !  Vous le savez depuis le drame de Lubrisol, notre région est riche en industries chimiques en tout genre, il fallait donc bien une école.
Même photographes que la précédente. Et quelle belle image ! La succession des bâtiments, toutes leur géométrie emboitée, les rythmes différents s'opposant dans le silence d'une vue vidée de toute activité sous une lumière égale, tout cela donne bien une solide photographie d'architecture. J'aime particulièrement la fresque sur le pignon de ce bâtiment imposant qui pourrait bien être un gymnase ?






































Voici la dernière carte envoyée par David Grenard, vous la connaissez déjà mais je vous la redonne pour être bien complet. On note donc qu'à cette époque, l'usage de cartes postales de bâtiments universitaires était bien répandu et que les étudiants, loin des familles, pouvaient montrer la modernité de leur campus. Il se pose évidemment la question de ce que ce Patrimoine Architectural de premier ordre va devenir. Mal aimée, comme d'ailleurs aussi, l'architecture du tertiaire, il ne fait pourtant aucun doute que cette architecture mériterait un bel inventaire, des objets de recherches et surtout une protection. Qui sait...
Vous pouvez déjà agir ici, SIGNEZ !
Je remercie encore David pour cette belle promenade.

https://www.change.org/p/pr%C3%A9fet-de-seine-maritime-non-%C3%A0-la-d%C3%A9molition-du-campus-de-mont-saint-aignan?recruiter=1046715673&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&use_react=false

 

vendredi 27 mars 2020

Hétérotopies ? Non ! Jardineries !

Voilà bien une chose totalement inattendue tant du point de vue de l'objet éditorial que de son contenu !



























La carte postale que je présente aujourd'hui n'est vraiment pas vieille puisqu'elle date de 2016 seulement. Par contre, elle propose de voir une construction bien plus ancienne que certains d'entre vous reconnaitront : les jardineries Truffaut et leurs coupoles qui datent de...1966. Donc il s'agit de l'anniversaire des cinquante ans.
N'est-il pas incroyable qu'une société actuelle fasse sa promotion sur son héritage architectural et le fasse de la sorte par l'édition d'une carte postale ?
En tout cas, cela nous permet d'évoquer ici le génial et prolixe ingénieur en structure Heinz Isler qui fut le poète des coupoles et des voiles de béton.
Mais on peut remercier ici les chargés de communication de la Maison Truffaut d'autant de fierté et de partage, puisque le logotype de l'entreprise va jusqu'à reprendre le dessin épuré de la coupole, preuve que l'architecture fait parfois une bien belle image de l'entreprise et sert bien de signe de reconnaissance pour les clients.












Magnifique non ?
Et regardons comme cette carte postale, en plus de nous informer du nom de son architecte et ingénieur sait aussi nous monter des archives de sa construction ! Quelle merveille ! Merci Trufffaut ! On dirait que vous avez travaillé exprès pour nous. Quelle joie de voir des images du chantier et de la préparation de la coupole avec ses planches.








































Je me pose la question de la sauvegarde de ses très belles coupoles. Sont-elles protégées ? L'une d'elles a déjà disparu. Font-elles à ce point l'image de l'entreprise que la société Truffaut ait pu demander une quelconque protection ?
Je ne trouve malheureusement pas beaucoup de documentations sur Heinz Isler dans mes archives ni dans celles de Jean-Michel Lestrade. Dommage...Cela m'étonne chez Lestrade...
Je vous donne donc simplement la page Wikipédia. Désolé de ne pouvoir mieux faire.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Heinz_Isler
Et voici la fiche de Structurae, merci :
https://structurae.net/fr/ouvrages/truffaut-plaisir

Je vous donne quelques vues des coupoles encore debout et visibles depuis la Google Car. On ne peut s'approcher plus près. Saurez-vous les voir et reconnaître leur ville ?







samedi 21 mars 2020

Le plus beau livre d'architecture et un autre livre d'architecture

Comparaison n'est pas raison mais, sur ma table de chevet, deux petits livres cohabitent avec une étrange actualité.
De l'un, devenu mythique et bréviaire, j'ai enfin terminé sa lecture.
De l'autre, petit livre pour les enfants, je me régale, enfermé, de sa poésie joyeuse.
Comment pourraient-ils communiquer ensemble ces deux livres ? Le doivent-ils ? Suis-je le seul, dans le hasard de ma culture à pouvoir les comparer ?
Les voici :


Pour les utopistes, les rétro-futuristes, les écolo-post-apocalypse, les joyeux hippies et les prospectivistes des Trente Glorieuses, Yona Friedman est un pensum. Pas une expo sur les nouvelles manières d'habiter, sur les cataclysmes architecturaux, sur l'urbanisme (et retour vers la ville) sans ses dessins, ses textes, sa joie à chanter un retour (oui) à un ordre (oui) naturel (oui). Et ce n'est pas le travail d'hommage d'Alain Bublex qui m'aura permis de regretter son si peu d'influence dans la réalité du bâti. Friedman, même si il s'en défend (et ils s'en défendent tous, les moralistes) est bien un redresseur de tort partant d'un constat qu'il considère comme un échec. Rien ne va plus, tout va vers la catastrophe et je vais vous dire comment s'en sortir. Suivez-moi. Si l'analyse de l'état des lieux est parfois juste, surtout à son époque, il n'est malheureusement pas le seul à le faire et à accuser les mêmes coupables. Disons qu'il est dans l'air (au sens presque littéral) du temps, d'un temps qui l'effraie et pourtant pour lequel il participe à des concours. On aimera comment surgit soudain deux de ses projets et notamment celui de Beaubourg...Ouf...on a échappé à cela aussi...
Mais il est touchant Friedman, touchant d'attention, d'altérité, de désir de bien faire, comme tous les utopistes d'ailleurs. Peut-être que son approche, par rapport à d'autres utopistes, permet à chacun d'entre nous de réaliser ou pas cette utopie. C'est à dire de reconnaître que le Monde si horrible soit-il permet encore cette liberté de s'en détacher. Et le voilà qui part donner ses précieux conseils aux pays du Tiers-Monde...Comme les autres...
Comme pour le Monde rêvé du génial Yves Klein dessiné par Claude Parent, il faut regarder les détails pour comprendre que nul part n'apparaissent ceux qui fabriquent les outils, les matériaux, les réseaux, toutes choses qui apparaissent toujours de manière magique. Il n'y a pas d'usines. Une forme démiurgique qui n'évoque que rarement l'organisation social du travail. Mais Friedman sait par contre bien définir les éléments architecturaux, leurs rôles, leurs importances. En ce sens, ne lui jetons pas la pierre trop vite et voyons en lui un excellent architecte qui sait aussi parfaitement analyser la spatialité, son économie et ses fonctions même si il se défend un peu vite (retour de l'histoire) d'être un fonctionnaliste. Son attaque de la Chartes d'Athènes lui permet certes un bon mot mais c'est tout. Comme tout architecte qui se pique de politique, il tombe vite dans un désamour de l'existant, l'accuse de tous les mots sociaux et sociétaux, pense que l'architecture résoudra tous les problèmes car elle sera la pointe expressive d'un nouvel ordre de société. Je passerai bien vite sur son idée de l'Art et de l'esthétique, on touche au ridicule, mais là encore, il est sans doute pris dans son époque post-duchampienne, Guydébordienne, libertaro-indivualiste. Sa centralité de l'être est confondante.
On aimera par contre la beauté de ses dessins, très fins, didactiques et charmeurs. Tout est toujours beau dans les Mondes rêvés quand ils sont rêvés à l'économie de traits. Et c'est déjà ça.
Alors, aujourd'hui, là maintenant, à l'heure du confinement, à l'heure des prophètes adolescentes accusatrices, il est certainement de bon ton de voir en Friedman un lanceur d'alerte. Et les institutions prises dans les désirs de communications écologistes et de greenwashing politiquement correctes, verront dans ce livre la petite bible parfaite pour exposition "grand public" sur le monde à venir.
L'utopie, en général, ça ne fait de mal à personne.
Friedman, il est gentil, ça ne change pas grand chose et l'échec même de son rêve est sans doute la preuve qu'il est à la fois irréalisable, joyeux, un rien inutile et donc parfaitement prophétique et beau. Les gourous sont à la mode, ils sont tous dans leur jardin participatif où les herbes laissées folles cachent bien mal les toilettes sèches.
Je préfère encore l'An 01 de Gébé. 










Pour le second ouvrage, j'ai un amour irrésolu, une tendresse infinie, presque une émotion larmoyante. Annie et Michel Politzer me permettent enfin d'être certain d'avoir bien vécu ma jeunesse. Et la nostalgie de ses temps heureux et compliqués est dans toutes les pages de ce petit guide : Cabanes des champs. Comme j'aurais aimé l'avoir à cet âge ! Comme j'aurai alors bien cru pouvoir en faire de même, comme j'aurai aimer partir dans les terrains vagues avec frères et copains pour scier, couper, penser, inventer des espaces. Nous le faisions, sans jamais vraiment réussir mais je crois que la cabane des enfants se doit d'échouer car ce qui compte le plus c'est bien l'espace moral du chantier, du projet, la synergie des imprécisions et des inaptitudes de l'enfance tout autant que la réussite probable du projet. Les adultes, ici Monsieur et Madame Politzer n'ont pas démérité et ils veulent que les enfants voient pour de vrai des réalisations abouties. C'est leur rôle d'adultes d'emmener vers cette perfection et de donner les clefs de la réussite. Mais si je rêve si facilement de cet état de l'enfance, je crois aussi que je suis fait de toutes les cabanes ratées, écroulées, mal fagotées que nous abandonnions au bout de deux heures d'effort, après une fâcherie sur celui qui devait couper les fougères ou sur le copain ayant pissé trop près de l'entrée. La meilleure cabane que nous ayons réalisée était bien une cabine de camion abandonnée dans un terrain. Et elle était, en quelque sorte, déjà bien construite.
Au fil des pages, les auteurs expliquent et montrent les projets, leurs implantations, parlent du respect des terrains, de la faune, de l'histoire. Je me reconnais immédiatement dans les absences de coupes de cheveux, dans le peu de vêtements, dans cette liberté du soleil sur la peau. Je me reconnais.
Les dessins de Michel Politzer sont impeccables, de cette beauté didactique, de cette franchise de l'explication et les photographies sont pleines de soleil en fin d'après-midi, de ce orange lumineux qui confine à la grâce. J'adore ce livre, c'est pour moi l'un des plus essentiels livres d'architecture, le plus juste, le plus important. Et la survie que chante Friedman est là, toute entière, dans la joie de faire ensemble, dans l'admiration des grands-frères qui savent utiliser un outil, dans l'imperfection fruste, dans le temps qui passera sur ces fragiles cabanes et dont l'enfant sait et saisit bien à la fois l'inachèvement et l'éphémère. Le brutalisme, le vrai, est tout entier dans ce livre.
Merci, merci Annie et Michel Politzer.



Alors je prêterai volontiers le premier volume, celui de Friedman, mais tout comme Raymond Roussel refusant de prêter ses volumes de Jules Verne, ne me demandez jamais de vous prêter Cabane des champs. Il est à moi, il est à moi, comme disent les enfants, petits tyrans de leur trésor et qui l'oublient soudainement au matin d'une fin d'adolescence.

Les photographies ne sont pas terribles car je ne voulais pas casser la reliure de mes ouvrages. L'article n'a vocation qu'à vous donner envie de vous les procurer (et éventuellement de les lire). Merci.

L'architecture de survie où s'invente aujourd'hui le monde de demain
Yona Friedman,  Casterman
1978

Cabanes des champs
Annie et Michel Politzer
Kinkajou/Gallimard
1974
50 centimes sur un vide-grenier...