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vendredi 30 mai 2025

mega-structure pour la glisse

 Il y a des rencontres avec des images qui confinent au mystère. Une sensation singulière qui fait que, immédiatement, l'oeil perçoit le potentiel d'une photographie, raconte l'envie d'en dire quelque chose. On le sait les patinoires, les piscines, les salles de sport d'une manière générale sont des objets obsédants pour les architectes car il faut toujours montrer qu'on a trouvé une solution pour recouvrir une grande surface sans , bien entendu, faire descendre des points d'appui au milieu des bassins ou des terrains...Il faut donc projeter les forces des couvertures sur les bords, les obliger à s'exporter sur les limites. Il faut donc avant tout soigner la structure.
Ce matin, devant cette carte postale Iris pour Cap-Théojac c'est à tout cela que je pense. Et je crois que j'aime l'architecture surtout pour les réflexions des structures. Ici, je suis gâté.



La patinoire de Villard-de-Lans nous montre en effet un superbe et assez incroyable jeu de poutres se croisant et se reposant sur des piliers recevant toutes les forces. C'est absolument magnifique ces étoiles de béton. Car il s'agit bien de béton, j'ai cru un court instant à du lamellé-collé mais non...On pourrait presque regretter que ce que porte justement ces magnifiques poutres soit aussi peu intéressant. La couverture ne semble pas très intéressante, tout cela sent un pragmatisme bien appliqué comme si l'architecture et son défi tenaient tout entier dans le croisement justement de ces poutres. Est-ce que, comme moi, vous imaginez immédiatement le moment du chantier où seules les poutres de béton étaient en place laissant le ciel passer au travers des triangulations ? Comme cela devait être magnifique !
On pourrait encore réactiver la vieille querelle entre oeuvre d'architectes et d'ingénieurs et se demander si, là, précisément, il ne s'agit pas essentiellement d'une œuvre d'ingénierie où le calcul des reports de masse, des épaisseurs, des triangulations l'a emporté certainement sur le registre formel ici réduit à la beauté d'une structure brute laissée dans la poésie de sa visibilité presque comme le serait un brutalisme du génie civil si souvent mal aimé en France et si peu regardé.

N'ayant malheureusement pas trouvé le nom des créateurs de cette belle structure, je ne pourrais départager entre ingénieur et architecte mon admiration, je ne pourrais remercier personne...

On notera que le choix aussi de montrer cet équipement sportif de l'intérieur est sans doute lié au fait que cette patinoire de Villard-de-Lans est particulièrement enclavée et que faire une photographie depuis l'extérieur semble difficile et peu probant pour en montrer ses qualités constructives. Enfin...c'est ce que je crois.

Pour être complet, la carte postale ne nomme pas le photographe ni l'architecte et n'est pas datée.



mardi 23 avril 2024

Le vide parfaitement tenu à sa place

 Il est toujours délicat d'expliquer pourquoi on a (ou pas) une émotion spatiale dans un lieu. Certainement aussi parce que le mot émotion est toujours un peu douteux, galvaudé, usé par l'émotivité ambiante, contre-carré par la raison et débouté de toute intelligence.
Alors quand un objet de peu se permet, par son image, de vous donner un sentiment de plénitude, d'espace on est souvent dépités devant sa propre émotion.
Quel est donc ce mystère ?
Nous avions déjà ressenti ça académiquement un peu ici et nous avions tenté de l'expliquer :
Mais là, l'objet est assez loin de mes préoccupations puisqu'il d'agit d'un manège d'équitation pour un club de sport : l'UCPA de Segonzac.
J'ai immédiatement aimé cet espace, la lumière qui le baigne, la demi-lune qui encadre le paysage au fond et, comme le font les échos d'une pierre lancée dans l'eau, les courbes en lamellé-collé  qui couvrent cette espace tranquille.
La tonalité chaude qui baigne ce lieu est servie par des lumières crues en ligne tombant du haut, le rai de lumière accentuant la perspective et la fuite du regard vers l'ouverture : arbres, ciel.
Mais que raconter architecturalement de ce genre de lieu ? Que dire ? On note que l'éditeur APA-Poux ne nomme pas d'architecte car il est possible que ce soit surtout une architecture d'un constructeur bien plus que d'un architecte. On imagine la fierté de l'entreprise ayant produit les arches en lamellé-collé pour ce lieu, les joies du chantier, voir l'espace, arche après arche se définir.
On note d'ailleurs la finesse de chacune des arches, leur maigreur. Est-ce pour cela qu'elles furent ainsi multipliées et que cette répétition régulière rythme si bien ce ciel de bois ?
J'entends aussi l'architecture. Je veux dire que l'image produit une certaine idée du son qui l'habite, un son fait d'échos, de profondeur, de gravité où les pas des chevaux feutrés par le sable et la sciure font une musique tranquille.
L'architecture c'est pourtant bien aussi ces objets simples, pratiques, pragmatiques. Un terrain à couvrir pour une activité quelconque : pas ici de désir d'image de soi pour un architecte vaniteux, juste le besoin et la fonction : tout est en ordre.

Et sans aucun doute que ce qui prend le plus d'importance dans cette superbe carte postale c'est le vide parfaitement dessiné, le vide parfaitement tenu à sa place.
C'est bien ce qui fait les grandes architectures ou, au moins, les belles images d'une architecture.



samedi 20 mai 2023

Les seconds couteaux de l'architecture sont-ils bien affûtés ?

Ce matin, une fois encore, foire à tout à Elbeuf.
C'est chez moi, je m'y reconnais, je reconnais les gens, les espaces, l'ambiance.
Par deux fois, j'ai failli acheter la base spatiale  Playmobil parce qu'elle me rappelle ma Bulle six coques, mais je me suis retenu.
Peu de choses pour vous mais trois cartes postales qui permettent au moins de se poser la question de comment l'histoire de l'architecture personnelle que l'on se fabrique est oublieuse parfois de noms célèbres ou de second couteaux qui n'ont pas démérité et qui, depuis une carte postale, réussissent au petit matin à vous mettre en appétit.
Si, par exemple, je vous parle de Harald Deilmann ? Je pense que vous êtes peu nombreux derrière votre écran à me dire que vous le connaissez !
Pourtant, cet architecte allemand a une oeuvre très riche et complète mais sa renommée n'a pas beaucoup passé la frontière.
Alors voilà :


J'aime tellement l'ambiance de cette carte postale des éditions Cramers. On ne sait pas si nous sommes à l'aube ou au crépuscule, si la Grosse Mercedes vient apporter ou reconduire des notables fatigués, on ne sait pas si on aime ou déteste cette architecture bien trop clinquante, brillante, tarabiscotée et servie par une mise en scène de jeux de lumière et de jets d'eau.  J'ai choisi pourtant de ramasser cette carte qui nous montre le Casino de Hohensyburg, casino dessiné par le fameux Harald Reilmann.
Les voilà les dégâts du Post-Modernisme flamboyant comme un coffret-cadeau pour bouteille de champagne millésimé. Trop de tout. Trop de fenêtres avec huisserie en aluminium, trop de dalles de granit agrafées en façade, trop de petites formes, de pinacles ne voulant pas dire grand chose. On hésite entre un musée américain pour collection de magnats du pétrole au Texas, une clinique de luxe en province ou des thermes d'une ville d'eau rhabillés en 1980. J'adore ce genre de machine, ça nous change du brutalisme. Sur ce cliché, on ne voit pas que l'architecte a utilisé une structure métallique tridimensionnelle en tubes. Sans doute que cette structure, que le dessin alors épuré de tous ces matériaux sont plus beaux que l'emballage, un peu comme l'était son écriture architecturale au début de sa carrière.
Il y a trois entrées dans l'Architecture d'Aujourd'hui pour Harald Deilmann, ce qui prouve qu'il avait bien une place dans ce moment de l'histoire.
Je vous propose quelques images de son théâtre à Munster dans une pure veine moderniste que nous aurions tendance à préférer...







Avec ce Casino allemand, traîne une patinoire bien française, celle de Morzine. J'ai craqué surtout pour l'utilisation de lamellé-collé ici très spectaculaire par la taille des arches qui couvrent la glace. On sait que l'architecture du sport est surtout constituée du défi de couvrir de grandes surfaces sans appui comme des patinoires, des terrains de basket ou de hand-ball ou, bien entendu des piscines dont on n'imagine pas un poteau tombant au milieu du bassin...



On pourrait ne pas avoir grand chose à dire de cette belle carte postale Combier à part, justement cette utilisation de cette technique. L'ensemble crée bien une belle ambiance, une belle lumière et une certaine chaleur. Le rythme régulier aussi des arches donne un sentiment spatial assez riche. L'éditeur nous fait la grâce de nous donner le nom des architectes : Marullaz et Faublée. L'agence d'architectes Marullaz existe toujours et on trouve de belles chaises bien massives dessinées par René Faublée ici :


Je remercie au passage la Galerie 44 de m'avoir permis d'identifier mon fauteuil que j'ai depuis 25 ans !
Un beau modèle 6772 par Preben Fabricius et Jorge Kastholm ! Merci donc pour l'info !
Mais ce nom résonne chez moi et je me dis que je dois avoir autre chose :



Voilà, bien rangée (pour une fois), voici donc La Chapelle d'Avoriaz à Morzine par René Faublée, architecte. C'est encore Combier éditeur qui régale. Ne trouvez-vous pas que cela ressemble beaucoup à l'écriture d'un Novarina ? J'aime bien son côté rustique-moderne comme ses chaises ! Ce Faublée me semble de plus en plus intéressant...à suivre donc.

On aura, pour 50 centimes, fait une belle promenade et trouvé des réponses. C'est bien non ?

dimanche 21 mai 2017

Pragmatisme du lamellé-collé

J'aime le lamellé-collé.
J'aime cette technique peu valorisée finalement en France alors que, curieusement, elle est très présente. Si on chante les structures de béton, les voiles minces, il est peu commun de dire la grande beauté technique et aussi esthétique du lamellé-collé.
Faisons exception, regardons une belle réalisation :


Nous sommes à Brive-la-Gaillarde sous le marché couvert Georges Brassens. La carte postale est une édition IN'EDITE et la photographie est de Jean Daniel Sudres pour Scope. La carte postale est animée comme on dit chez les collectionneurs c'est-à-dire qu'elle est remplie de la vie du lieu. C'est une époque pas si lointaine où l'on pouvait photographier les gens sans que cela ne pose de problème de droit à d'image. Mais si j'aime cette présence, j'aime aussi beaucoup les cageots et cagettes de marché posés sur le sol, venant de manière amusante raconter finalement la même chose que la charpente en poutres de lamellé-collé. Comment faire structure avec un minimum de matériau, ici, le bois ? Il y a bien dans la réunion des deux objets une poésie du moment. Sur le sol, un contenant usé, réutilisé, chargé et peu valorisé, le cageot, au-dessus de la tête, une structure belle croisant les appuis et les traversants, laissant passer la lumière. On remarque en effet la très grande clarté de ce lieu couvert. On remarque aussi la minceur des poutres et la grande simplicité du dessin donnant toute la force et l'agrément de ce marché couvert. Ici, pas de gesticulation inutile, pas d'effet de style trop marqué mais un pragmatisme heureux et sobre qui laisse à la vie toute la place. Nous ne trouvons pas le nom de l'architecte, dommage.
"Le discours est le visage de l'esprit."


Ce n'est pas moi qui le dis mais le correspondant de cette carte postale Combier nous montrant le gymnase Raymond Aubertin de Villeparisis. Le photographe est venu de suite, juste à la fin de la livraison du gymnase. Regardez, la barrière n'est pas terminée, l'arbre est tout frêle. Et, partout, le bleu déteint sur l'image, comme si le ciel venait rejoindre l'architecture. Les fuyantes accentuent la courbe de la charpente, elle aussi, en lamellé-collé. Il fallait du pas cher, du couvrant, du solide et sans doute aussi quelque chose de rapide à monter. L'architecte, Monsieur Trannoy a bien répondu au cahier des charges. On a construit son gymnase avec ce pragmatisme et c'est tant mieux.
Quelques années plus tard :


La barrière est posée, la haie a poussé, l'arbuste a pris ses aises. Les efforts des corps ont dû, à l'intérieur du gymnase, produire des joies et des douleurs. Les garçons ont mis leur short blanc si court. Le photographe des éditions Abeilles-Cartes a-t-il vu le vieux cliché de son concurrent pour reprendre ainsi avec obstination le même point de vue ? Est-il le même photographe ayant changé de maison d'édition ? Pourquoi cette persistance ? Y-aurait-il un point de vue idéal sur une architecture aussi simple, aussi nécessaire, aussi touchante ?
Je ne sais pas. J'imagine.
J'imagine.
On pourra peut-être un jour le demander à Monsieur Rolf Walter, le photographe de cette carte postale pour Lyna et qui est devenu sur ce blog une véritable star.
Je ne résiste pas d'aller en Google Car voir ce que tout cela est devenu. On s'amusera de coller sur la vue de la Google Car la carte postale. Persistance du point de vue, je vous disais.








samedi 24 décembre 2016

Rodéo à Fosses

Ou alors :


La carte postale est une édition Abeille-Cartes pour Lyna. On sait comment cette maison d'édition a fait un vrai travail d'inventaire de l'élan constructif de la Banlieue et de la Région Parisienne étendue. On notera que le procédé Lynacolor indiqué au dos de la carte postale ne nous dit rien sur ses particularités mais laisse percevoir dans son cliché une belle application à rendre le réel, même si on sent bien un franc et net nettoyage de l'image.
L'éditeur ne nomme pas le photographe ce qui est toujours regrettable surtout devant le beau et bien construit cadre photographique. Ici, solidement, sans peur, avec comme seul programme, celui de donner à voir au mieux, le photographe prend le recul nécessaire pour que l'objet soit dans sa plénitude dans l'image. Ce resserrement ne permet aucune vraie contextualisation de l'objet architectural avec la ville mais permet de le lire pour ses qualités. L'évidence ici étant que la construction est neuve, nouvelle dans le paysage, qu'elle raconte l'équipement d'une ville, ici Fosses (Val d'Oise) et que les habitants ou les visiteurs de passage auront plaisir à montrer et partager cet élan constructif, de dire que, dans ce gymnase tout neuf, les enfants viennent ici depuis la rentrée apprendre le Judo ou faire du basket.



On notera comment le photographe peu gêné par le lampadaire à tout de même fait un pas de côté pour que la verticale de celui-ci ne vienne pas se coller sur l'angle même du gymnase. On notera enfin la belle qualité du bâtiment lui-même, posé sur des pilotis, permettant ainsi un rattrapage de la légère pente et soulageant aussi le poids visuel. L'effet de transparence est d'ailleurs visible à droite et on aimera comment en fait, cette terrasse de béton permet de poser dessus une construction plus légère en lamellé-collé. Les tirants en métal donnent un rythme triangulé du plus bel effet.



On regrettera vivement que le nom des architectes ne soit pas donné. On regrettera de ne pas le trouver.
Enfin, amateur de Renault, j'ai plaisir à trouver sur le bord du trottoir une Rodéo en stationnement. Seule voiture, garée un peu vite sur le trottoir, pourrait-elle être la voiture du photographe ?
J'en suis certain.




La Renault Rodéo c'est la Méhari en mieux car plus brutale, plus dure, moins chic.
Désolé Marc.
La Renault Rodéo c'est la laideur assouvie d'un travail de tâcheron du design, c'est la gloire de l'efficace, la forme pleine d'un désir de faire d'abord avec ce que l'on a déjà, châssis, moteur, accessoires. La Renault Rodéo c'est la R.N.U.R, ( prononcez r'nure) c'est une automobile d'état, de la Régie, de la nationalisation, de la fierté ouvrière. La Méhari c'est pour les dames sur les dunes de la Grande Motte et les trottoirs de La Baule, la Renault Rodéo, c'est pour les champs, la livraison du marché matinal, la cour de la ferme, le maraîcher de Martot. La Rodéo, ce n'est pas pour faire Vintage, ce n'est pas pour le parisien à l'île de Ré. La Renault Rodéo elle pourrit dans les cours, elle pourrit tout court. La Renault Rodéo c'est de la bagnole, pas de l'automobile. La Renault Rodéo c'est ce qu'il me faut. De la lenteur, du vacarme, des pannes, de l'indulgence et quelque chose qui déchire les vêtements quand on s'assoit, qui s'embue, qui givre à l'intérieur.
La Renault Rodéo c'est la vie.
La Renault Rodéo c'est du brutalisme, du vrai.

Extrait du catalogue Renault 1976 :





jeudi 11 août 2016

Le Doute et puis Mottini

Je me souviens bien comment Jean-Jean avait absolument voulu venir me voir sans que je ne comprenne d'abord pour quelle raison, il tenait en plus tout particulièrement à venir à Rouen. Je croyais alors naïvement qu'il voulait voir des réalisations de son arrière-grand-père. Je lui avais dit que peut-être le Havre serait mieux pour voir de l'architecture mais il avait insisté pour venir à Rouen, me rappelant qu'il connaissait déjà le Havre. Il arriva donc un mercredi matin. Il n'était pas seul, je fus surpris de le voir descendre de son train avec son ami Denis. Je me souviens d'avoir souri avec eux du fait qu'ils portaient tous deux les mêmes chaussures sauf que celle du pied gauche de Denis était ouverte à la semelle. J'avais dû alors insister vivement pour aller lui en offrir une nouvelle paire. Ils étaient tous deux gênés et Jean-Jean me soutenait que son père m'engueulerait à leur retour mais je leur expliquais que pour moi, les chaussures ouvertes c'était vraiment une honte, une honte enfantine, durable, quelque chose d'impossible. Et Denis, avec son aplomb fanfaronnant conclut la discussion en disant qu'il n'était pas le fils d'Alvar et qu'il n'avait pas de compte à lui rendre.
Nous étions d'accord.
Pendant que Denis essayait ses chaussures toute neuves, une belle paire de Stan Smith noire, je regardais comment Jean-Jean l'aidait à choisir, appuyait son pouce sur le bout de la chaussure pour voir la pointure, prenant soin d'accorder la couleur avec ses vêtements, tenant le sac à dos de Denis, lui râlant dessus quand il choisissait une paire de chaussures trop voyantes ou trop chères à son idée en s'excusant vers moi d'un regard.
J'en profitai pour acheter à mon tour une paire de chaussures à la fois pour le plaisir mais aussi pour, sans doute, faisant semblant de mêler mon besoin avec cette nécessité pour Denis, de moins le gêner.
On laissa d'un commun accord la vieille paire au vendeur du magasin.
Denis ouvrit immédiatement la conversation :
- Bon, puisqu'il ne te le dira pas, moi, je te le dis tout net. On n'est pas venus là pour acheter des chaussures mais parce que, voilà, Jean-Jean, il veut arrêter les études d'archi, l'année prochaine. Il a loupé ses partiels, il a pas le quota de notes et il veut pas redoubler.
- Vrai ? Jean-Jean ? Mais, je ne sais pas si c'est à moi de vous dire ce que vous devez faire ?
- Si, justement parce que mon père il m'a trop pris la tête et depuis l'accident de Mitica, je ne sais pas bien si c'est ce que je veux faire, tout ça, toute cette histoire qu'on me demande de traîner, de poursuivre... je ne suis pas certain que ce soit mon objectif et....
- Ok... Quoi vous dire ? Et toi Denis tu passes en seconde année ?
- Oh ! Oui, sans soucis. Oui, même si, bon, je ne m'éclate pas vraiment mais y paraît que plus on avance plus c'est intéressant. Enfin, je dois dire que le niveau d'exigence étant vraiment minable, je ne me sens pas très motivé.
- L'école n'est pas bien ?
- Bah, l'école si, enfin, l'émulation tout ça oui et puis, bah y a Jean. C'est déjà une bonne année !
Denis avait à peine terminé sa phrase que Jean-Jean lui tira sur la visière de sa casquette, lui abaissant sur ses yeux.
- On s'asseoit, on met tout à plat, ou on discute en marchant ? D'accord les gars ?
- Ok ! on te suit, David.
J'avais remarqué que Denis me tutoyait facilement alors même qu'il ne me connaissait que depuis peu alors que Jean-Jean, lui,  continuait à me vouvoyer certainement retenu par la relation amicale que j'entretenais avec son père.



Je leur fis faire le grand tour rouennais en passant par la place de la Pucelle, le Gros Horloge, l'Aître Saint Maclou. Ils aimèrent tout ou eurent la politesse de me le faire croire. Mais la charpente de l'église Jeanne d'Arc les laissa tout de même très admiratifs tout comme les têtes de mort et les squelettes dansant sur les poutres de l'Aître Saint Maclou.
- J'ai pas tellement besoin de machin macabre en ce moment, lâcha tout de même Jean-Jean devant les bas-reliefs.
Au Café Perdu, nous pûmes enfin nous asseoir et reprendre la discussion qui était la raison de leur venue sur ce territoire que je connaissais par cœur. Je ne savais trop quoi faire de cette confiance, de cette inquiétude et comment intervenir sans donner l'impression à Alvar que je me mêlais un peu trop de sa vie de famille. Il fallait surtout écouter, me dis-je et laisser le flot venir.
Une mousse blanche de bière finit par s'évaporer de la moustache de Denis. Il m'offrit une Dunhill que je refusai malgré ma furieuse envie de la fumer.
- Tu as encore combien de temps pour te décider ? demandais-je à Jean-Jean ?
- Il lui reste une semaine pour se ré-inscrire à l'école, coupa net Denis.
- C'est court en effet. Mais, dis-moi, tu voulais faire archi pourquoi en réalité ? demandais-je à Jean-Jean.
- Bon c'est certain que j'ai baigné dedans, la famille porte cette histoire et j'ai toujours aimé ça. Je me souviens que la première fois que j'ai voulu comprendre c'était à, vous allez rire, non, quand j'y pense...
- Oui ?






 - ... à Poitiers, j'avais 9 ou 10 ans,  dans les arènes, un espèce de parc d'exposition. Il y avait une immense surface ronde, comme un cirque en fait mais couvert en dur par d'énormes poutres en bois. Mon grand-père m'avait dit alors que c'était du comment, ah merde...
- Lamellé-collé ! rétorqua Denis.
- Oui, c'est ça ! Putain j'arrive jamais à me souvenir de ce terme là. Bon enfin, je ne sais pourquoi ça m'a fasciné. Voilà, ensuite, bah, ensuite, les archives, les histoires familiales, des visites, les pélerinages obligatoires à Ronchamp ou à Marseille. Bon et faut dire aussi qu'à Evry on est servi. Je dessine pas trop mal, j'ai passé le concours un peu comme ça et j'ai été pris. Voilà.
- Et tu voulais faire de l'archi pour qui ?
- Je viens de vous répondre David !
- T'écoute pas ! Tu viens de répondre pourquoi pas pour qui ! David il veut savoir pour qui tu voulais faire de l'archi ? insista Denis.
- Ah... euh.... bah.... moi, quand même...
- c'est quoi ton "quand même" appuyais-je à mon tour.
- La vache, oui, pour mon grand-père, enfin la famille, quoi, ils avaient l'air tous tellement heureux que je fasse ça, comme si, j'étais programmé, comme si même ils étaient soulagés... Putain.
- Quand tu dis "ils" c'est qui ? Visualise, c'est qui ? demandais-je à Jean-Jean.
- Un mélange de mon père et de mon grand-père. Bizarrement, alors même que lui n'est pas archi, c'est surtout à lui, à mon père que je pense.
- On avance non ?
- Ah ? demanda Jean-Jean, surpris.
Denis me sourit. Marie-Laure nous apporta une nouvelle tournée. Il faisait chaud. La fumée de Denis passait devant Jean-Jean avant de passer devant moi. Je n'eus rien à lui demander qu'il me proposa à nouveau une cigarette que, cette fois,  j'acceptai.
- Mais bon, je voudrais pas donner le sentiment que je veux faire de l'archi pour mon père, ça serait trop simple, trop un truc psycho à la con, disons que c'est aussi pour moi, j'aime ça l'archi, enfin, j'aime en voir, en parcourir. J'aime aussi comment je peux skater dessus. Je vous avais expliqué ma cicatrice là.
Jean-Jean me montra à nouveau sa cicatrice que j'avais vue à Royan.
- Oui, sacré balafre ! Mais toutes tes raisons sont valables et justes. Elles sont celles de quelqu'un de sensible aux enjeux de l'archi, il me semble. Tu dessines très bien, c'est révélateur. Je ne crois pas que tu sois seulement dans une histoire d'héritage et, le poids que tu portes, il est peut-être ailleurs que dans tes études non ?
- Ton frangin, et moi... lâcha Denis.
- Quoi ?
- Bah, oui ! Ton frangin a failli mourir il y a quelques mois et puis dans le même temps, nous on est ensemble. Moi, je crois que tu t'en veux un peu de commencer à assumer ta vie alors que tu crois que ton frangin a failli finir la sienne. Bon, c'est vrai aussi que le programme de l'année était assez nul, et chiant. Pas ce dont nous avions, enfin... dont j'avais rêvé, reprit Denis avec certitude.
- Mais, pardon, mais tu ferais quoi si tu ne suivais pas la voix de l'archi ? demandais-je à Jean-Jean.
- J'sais pas... En fait, j'me vois partir.
Denis et moi regardions Jean-Jean prononcer ce dernier verbe avec une voix fluette, semblant s'éteindre. Il y eut un silence. Jean-Jean reprit une gorgée de bière et soudain en souriant :
- Putain ! J'vous ai fait peur à tous les deux !
- Ouais, enfin surtout tu ne sais pas pour où tu te barrerais ! dit Denis
- Et tu ne veux pas partir sans lui ? appuyais-je en pointant Denis.
- Non... Et je peux pas lui demander de venir et de lâcher tout alors que lui, il réussit bien.
- Et si c'était le moteur ? Si ce désir de partir avec Denis était une promesse que vous vous fassiez à tous les deux ?
- Comprends pas, dit Denis.
- Moi non plus, insista Jean-Jean.
- Tu vas t'inscrire. Tu seras avec Denis. Vous passerez l'année ensemble à préparer ce départ. Ce voyage. Pour euh... au hasard...
- Rotterdam ! Le truc que tu voulais voir Denis, là les cubes !



- Oui ! Parfait ! Tu repiques ton année, tu y arriveras parce que tu verras Denis, que tu connais maintenant les attentes de l'école et que surtout, ton frère ira mieux, on le souhaite tous. Puis, en juin, l'année prochaine, tu m'appelleras, tu me diras que tu pars avec Denis pour la Hollande. On rira alors ensemble de cette conversation.
Jean-Jean regarda Denis comme pour un acquiescement de sa part.
- T'as rien à perdre, insistais-je, si dans trois mois, tu tiens pas à l'école, tu te barres. L'été va passer, tu auras pris une décision, tu verras, tu seras content de construire ce projet. Mais je veux, enfin, j'aimerais que tu le prépares vraiment, que tu le construises ce départ, ce projet. Ok ? Tu veux que l'air de rien, je fasse venir la conversation à ton père, que je tâte le terrain ?
- Non David, non. Il faut que j'assume. De toute façon, si je me ré-inscris ils seront tous contents, c'est sûr.
- Non, non, tu recommences, c'est toi, toi, qui devras être content.
En prononçant cette phrase, Denis savait que d'une certaine manière il venait de sceller un pacte avec Jean-Jean, qu'il était même prêt à sacrifier son attachement avec lui pour qu'il soit convaincu de son choix, qu'il le vive pleinement.
- Elles sont trop conforts mes pompes ! déclara de but en blanc Denis, pour changer de conversation et sans doute aussi pour que Jean-Jean ne revienne pas sur cette conclusion.
- Tant mieux ! Vous voulez voir un truc vraiment dément scandaleusement à l'abandon ? demandais-je.
- Oui quoi ? La vache oui ! affirma Jean-Jean, soudain très curieux.
Un quart d'heure après, nous étions tous les trois dans la cour de l'école d'Architecture à Darnétal, devant les somptueux mais délaissés Ateliers du Parc de l'architecte Mottini.
Curieusement, sans oser faire de bruit, Denis et moi regardâmes alors Jean-Jean s'asseoir par terre et sortir son imposant carnet de dessins.

 


 


















Par ordre d'apparition :
- carte postale Rouen, l'intérieur de l'église Sainte-Jeanne-d'Arc, Arretche architecte, éditions Estel.
- carte postale Poitiers, intérieur des arènes, édition Théojac.
- guide d'architecture contemporaine en France, Dominique Amouroux, Technic-Union, 1970.
- carte postale, Rotterdam, Kubuswonningen 1983, Collection G.A.R, Yendor éditions. Piet Blom architecte.
- photographies de votre serviteur, merci de ne pas copier ou diffuser sans mon autorisation.

lundi 24 août 2015

La Vierge des pauvres a trouvé son abri

Revenons sur le projet d'église à Nancy au Haut-du-lièvre.
Nous allons voir que parfois les projets et le réel donnent bien à voir un écart certain dont la réalité finale peut même être un rien décevante.
Commençons :



Cette carte postale est du type de carte de souscription pour alimenter et défendre la prochaine érection de l'église de la Vierge des pauvres du Haut-du-lièvre. On y voit dans le noir profond du studio la maquette de cette église, maquette incroyable pour une architecture étonnante. L'image et l'architecture, avouez-le sont saisissantes !
On notera que l'architecte est nommé au verso : D. A. Louis.
Que proposait l'architecte ? Sur un socle dont l'entrée est enterrée devait être posée une succession de couronnes se réduisant vers le ciel pour former une coupole couronnée d'un treillis métallique pouvant faire penser à une couronne d'épines. Le cinétisme de l'ensemble provient de la répétition du module et de l'ouverture dont on imagine que la lumière devait apparaître après la descente de l'entrée comme une révélation spatiale.



On note à gauche un petit édicule supportant la croix qui devait avoir le rôle de signal pour ne pas dire de campanile, nous ne voyons pas de cloche. La lumière sur la maquette étant particulièrement dramaturgique comme des phares de voitures venant en éclairer l'entrée, la photographie de cette maquette apporte si ce n'est un grand champ esthétique au moins la certitude d'un événement architectural, d'un geste. Le photographe n'est nommé que par ses initiales : J. V.
On attend donc à la vue de ce projet une réalisation audacieuse et originale mais :



Cette carte postale multi-vues de cette même église va nous permettre de relativiser cette audace. D'abord réjouissons-nous de retrouver notre Vierge ici abritée enfin dans son église. Puis à sa droite une image de l'intérieur de l'église et notamment de sa charpente nous permet de saisir l'écart entre la maquette et le réel !







Si la charpente en lamellé-collé est d'une grande beauté, le moins que l'on puisse dire c'est bien qu'elle s'est assagie par rapport au projet. Que s'est-il passé entre la projection du rêve et la réalité ? Difficulté technique ? Discorde esthétique ? Manque de moyens financiers ? On se retrouve donc avec un plan circulaire dont s'élève une couverture reprenant l'image de la tente si chère à Vatican 2 mais ayant abandonné le cinétisme de la première version. On retrouve un peu l'histoire de l'église Saint Jean de Grenoble. Mais ne soyons pas trop déçus et admirons tout de même le reste de cette église que nous donnent à voir les autres détails. D'abord son espace circulaire extrêmement chaleureux grâce à son ciel de bois et dont la lumière court tout le long de la jointure entre son socle de béton (?) et son toit. Puis le mobilier et l'ensemble décoratif et les surprenants reliefs sculptés des murs donnent à l'ensemble une vraie modernité, une beauté un rien naïve parfois. L'éditeur Combier nomme bien l'architecte D. A. Louis, elle fut expédiée en 1967.
Pour finir cette visite du moment, voici un espace incroyable :



Nous sommes bien dans cette même église de la Vierge des Pauvres. Les éditions de l'Europe ne précisent pas l'objet de cet espace particulier mais nous pourrions facilement identifier le baptistère. L'effet cryptique dont surgit une lumière circulaire rebondissant sur le bleu du point d'eau est vraiment surprenant. Comment ne pas être également surpris et séduit par les murs en très haut relief granuleux qui m'évoquent quelques temples mayas ! Il s'agit en tout cas d'une vraie expérience spatiale, d'un vrai moment architectural dont l'image sert sans doute, dans la perte de l'échelle, le mystère. Quels autres lieux que nos églises modernes et contemporaines ont ainsi pu nous offrir des espaces architecturaux aussi abstraits, déterminés, curieux ?
Si nous faisons un petit tour sur Google Earth nous retrouvons notre église de la Vierge des pauvres. Et comme souvent, quelque chose de ce réel objectif d'une Google Car sans jugement nous serre le cœur. Pourtant, elle est là, la Vierge des pauvres, ouverte, offerte si j'ose dire. Et dans ce lieu, semi- enterrée, elle offre encore sans doute son rôle premier, un espace à part, hors du monde mais aussi en son cœur. J'aimerais y faire un tour.