mardi 13 novembre 2018

Amicalement vôtre, Le Corbusier

Dès que je vois un bar, des tabourets, un cocktail, mon éducation populaire fait immédiatement surgir le premier épisode de la série Amicalement Vôtre dans laquelle les deux personnages principaux se battent à cause du nombre d'olives que l'on doit disposer dans un Créole Crème.
"Deux olives, pour les entendre s'entrechoquer mollement ", " Mais vous allez tout de même pas séparer une paire..." restent des expressions que j'utilise encore aujourd'hui avec mes frères.
Le bonheur provenant bien évidemment de la futilité du sujet de la dispute, futilité heureuse et chic qui fondera bien plus tard l'amitié des deux personnages. J'ai gardé de Lord Brent Sinclair et de Dany Wilde l'image parfaite de la virilité, un rien misogyne (là je tousse un peu) mais surtout pleine d'humour sur soi tout en étant taquin aux autres.
Je n'ai jamais su choisir entre Brett Sinclair ou Dany Wilde, choix cornélien des discussions de cours de récré. Trop loin de l'aristocratie de Sinclair, j'en aimais la culture et les bonnes manières, je ne pouvais pas me reconnaitre dans Dany Wilde pourtant d'origine populaire car trop bagarreur et roublard. L'homme idéal doit se trouver entre les deux. (Je l'ai trouvé)
Même si... J'avais un faible pour la Ferrari de Wilde. En fait, mon modèle sera, (toujours en Ferrari), le beau Magnum surtout lorsqu'il remonte vers la plage, en maillot de bain, l'eau ruisselant sur son torse poilu.
(bref)
Pardon.
Je me ressaisis.
Donc :



Nous voici devant un bar, regardant le barman nous préparer un cocktail dont j'aurais bien de la peine à vous dire s'il s'agit d'un Créole Crème...
Personne d'autre que nous, spectateurs de l'image et photographe, n'est présent. On dirait bien que le verre sera pour nous. Mais si le titre de cet article vous aura mis sur la piste de la localisation de ce bar, il est pourtant bien trop peu original pour que nous puissions de suite l'identifier comme l'un des plus importants lieux du Vingtième Siècle. La composition du mobilier, le design du bar lui-même, les caissons de lumière au plafond, tout cela sent la modernité tranquille d'un bar de Province à la mode. Il n'a donc d'autre raison de nous être présenté que parce qu'il se situe dans la Cité Radieuse de Marseille. L'éditeur Ryner nous signale donc que l'Hôtel-Restaurant est au 280 Boulevard Michelet, dans la 3ème Rue (sic) et que le restaurant possède deux étoiles. C'est bien. Il me faudra vérifier dans le Guide Michelin. Bien entendu Monsieur Le Corbusier est nommé mais il semble évident qu'il n'est pour rien dans l'aménagement de ce bar... On sent à droite une cloison pliante étirée qui peut-être permettait de séparer la salle à manger de l'Hôtel aux heures d'ouvertures du bar. À gauche on devine des tables et des chaises avec nappes. Chaises qui semblent bien être des chaises Diamant dessinées par René-Jean Caillette.





On aimerait bien savoir comment s'appelle notre Barman qui a l'air tout jeune. On devine que la scène est construite, que tout cela est préparé mais on rêve à de multiples prises de vue et donc de multiples préparations de cocktails emmenant notre photographe et notre barman vers des dégustations répétées et... conséquentes.
Le photographe est-il alors allé se coucher ?


Tout dans ce cliché nous fait aussi signe. Comment ne pas se croire cette fois dans un James Bond ou un OSS 117 ? Placage de bois veiné sur les murs, micro-spots en liseuses, lit bas, tapis épais en poil de polyamide, chaises et fauteuil de Bertoïa et surtout rien d'autre comme pour donner de la chance à l'espace, maintenir l'unité d'une boite précieuse.
Boîte relativement petite si on regarde comment la porte du cabinet de toilette (appelée salle de bain ) vient toucher le banc de bois où poser nos valises. Je m'interroge sur le volume sombre traversant le plafond, volume peint, le révélant et construisant aussi une spatialité. Camoufle-t-il des gaines ce faux plafond ? La couleur nous manque pour en comprendre la judicieuse articulation. L'autre élément important de cette chambre de l'Hôtel de la Cité Radieuse c'est son très beau parquet. L'éditeur Ryner de cette carte postale nous informe qu'il s'agit d'une grande chambre. Ce qui est peu lisible. Le lit d'une grande beauté moderne dont la sobriété fait sens possède comme seul luxe ses matelas séparés.
La netteté de cette chambre, sa rigueur et j'oserai même son côté très strict répondent au désir de fonctionnalité et de propreté bien loin des standards encore en vogue dans les hôtels de famille de Province aux gros lits lourds, au mobilier disparate couvert de napperon, aux murs remplis de cadres et de tableautin de chasse.
Pourtant un détail... Il n'y a là pas de téléphone.
On notera (et cela fera plaisir à Laurence) que la carte postale du bar est datée par l'oblitération de la Poste de 1966 soit déjà loin de la livraison de la Cité Radieuse.
On hésite à analyser ces deux cartes postales comme exceptionnelles, comme particulières à la Cité Radieuse. Finalement à cette époque, les cartes postales d'hôtels sont fréquentes, communes et, ce qui devrait surtout nous troubler c'est que, comme pour n'importe quel hôtel de Province celui dessiné par Le Corbusier, situé entre ciel et terre au milieu de logements est photographié et diffusé par les cartes postales. Notre étonnement d'amateurs d'architecture vient bien de ce traitement anodin.
C'est une joie simple.
Mettez-moi deux olives, ici ou ailleurs.

Cliquez sur l'image pour voir  :

https://www.dailymotion.com/video/xf0rjb


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