lundi 7 avril 2014

Photographier l'usine : extérieur


Dans mes classeurs, sont bien rangées des cartes postales montrant des usines. 
En France, on a aimé avec les cartes postales diffuser ainsi les lieux et les paysages industriels qui, aujourd'hui, semblent s'éloigner dans un romantisme noir et une nostalgie ouvrière un peu brumeuse.
J'ai toujours été sensible à ces images qui ne sont pourtant pas avantageuses pour leurs objets, ne cédant en rien à l'esthétique enjolivée du cliché de carte postale, cliché que nous nous attachons à éteindre ici.
L'usine se diffuse ainsi dans des cartes postales qui ne lui laissent aucune chance d'être aimée mais qui pourtant dans leur existence même prouvent l'attachement à sa présence.
Signe évident d'un paysage, incontournable, et c'est sans doute ce qui explique la vue d'avion, la zone industrielle est saisie depuis le ciel pour en narrer l'immensité, la monstruosité, la puissance plastique et, aussi, et c'est l'ambiguïté, une fierté.
L'usine on l'aime pour ce qu'elle figure (sens premier) de son programme de transformation et on la déteste pour ce qu'elle oblige à vivre. La fierté ouvrière est ainsi faite, on aime avoir produit dans la résistance puissante à la machine.
Mais les éditeurs ont saisi sans doute l'opportunité marchande de cette représentation à une époque ou le tourisme industriel existe peu et le Patrimoine Industriel n'existe pas. Souvent, l'étranger à la production et à la fabrique, restait dehors. Mystère total de cet univers pour celui qui n'y participe pas, de gré ou de force sociale.
Je vis dans une ville au passé industriel très fort (textile) et je me souviens enfant, de la frayeur presque à ne pas saisir et comprendre, ce que les murs de briques pouvaient cacher. 
Frayeur atténuée par les histoires familiales venant raconter les chants des ouvrières sur les machines, les blagues dans les vestiaires et sur les métiers à tisser ou faites aux contrôleurs (des hommes) et toujours, la fierté du travail parfaitement accompli dans un enfer de bruit. Et, jusqu'aux années 20, les cartes postales rendent compte de cette vie.
Mais dans ces vues aériennes dont certains éditeurs se sont fait une spécialité comme Lapie, on n'interroge rien de l'architecture qui ne surgit là, finalement, que dans sa valeur réelle de nécessité industrielle. On regarde, pour paraphraser François Kollar, La France au travail.
Si la photographie et l'édition y sont de qualité c'est une qualité à rebours pour nous. J'entends par là que cette qualité documentaire est une jubilation de la justesse face à l'objet et non une esthétique revendiquée : un travail bien fait en quelque sorte, une politesse.
Sans doute aussi ne faudrait-il pas oublier la question essentielle de l'autorisation... On ne pénètre que peu à l'intérieur, on ne montre que peu ceux qui produisent. Il serait aisé d'y voir une distance autoritaire de la part des directions des usines n'autorisant pas les images de la vie ouvrière ou des secrets industriels. Oui, sans doute aussi. Mais nous verrons ces jours-ci, des cartes postales de l'intérieur des usines et des chaînes de montage. 
L'usine est là. Elle est le quotidien d'une pente, d'un terrain, d'une rive. Elle marque le paysage, le stigmatise et parfois le fabrique. Elle est surgissante. Elle est donc méritante à ses images, à ses représentations. Impossible de ne pas la considérer, de ne pas la saisir. C'est cette tentation de saisissement que les photographes de cartes postales essaient de faire, comme un effroi.

Regarde, de tous tes yeux, regarde :


Cette carte postale A.P. nous montre les Usines Piret et Singer et elle était une "exclusivité du Tabac Garnier" de Bonnières.
N'êtes-vous pas, à votre tour, saisis par ce panache gras et noir ?
Il y a là un photographe qui saisit le paysage sans leçon. Nous sommes loin de l'objet mais nous le saisissons bien dans son implication géographique. Le côteau et la Seine qui nourrit des transports les usines.
Sur cette autre carte postale de l'Usine Singer, le photographe cette fois est descendu. Toujours le même éditeur A.P. et toujours l'exclusivité ! Mais si, rapidement on pourrait penser à une convivialité avec l'entreprise, il suffit de bien regarder pour comprendre que le photographe reste à l'extérieur, il est juste derrière la voie ferrée et la clôture en fil barbelé. Quelques beaux détails nous montrent des ouvriers en bâtiment au travail et qui se savent photographiés. Bonjour Messieurs ! On s'attachera aussi à l'évidente qualité architecturale du bâtiment au premier plan et la parfaite photographie : prise de vue, équilibre des tons, tirage... Superbes !






 À Montataire, les établissements Usinor sont photographiés pour cette carte postale par les éditions aériennes Combier. On devine à gauche la cité ouvrière et le monstre écrase le premier plan, offrant une étendue régulière dans le paysage. J'aime aussi la manière dont l'image a vieilli.

En avion au-dessus de... Pont-Hebert grâce à cette carte postale des éditions Lapie qui ne dit rien de l'activité des usines :


Quelle merveille ! Cette carte postale chez Lapie fait preuve d'un remarquable point de vue et d'une qualité éditoriale à toute épreuve ! Prenez une leçon de photographie ! Premier plan très durci par ses ombres et sa géométrie qui laisse derrière lui une nappe grise adoucie par les feuillages. Le contraste est magnifique. Que penser de l'accumulation de telles constructions racontant sans doute les agrandissements successifs de l'entreprise Sorel-Moussel ?


En 1949, Philippe envoie cette carte postale des éditions J. Lafond qui est aussi le photographe. Nous sommes à Saint-Étienne au dessus du quartier de puits de mine de charbon. On peut avec attention observer des retouches nombreuses sur le cliché.


Raymond Delvert vole au-dessus de Tulle pour l'éditeur Combier. On voit l'Usine de la Marque (?) et la Caserne Lovy. La juxtaposition des deux univers, serrés l'un contre l'autre, laisse rêveur. Mais le toit immense en dents de scie qui strie l'image gagne la partie visuelle :


Comme Alizay a bien changé ! La vue aérienne de la S.I.C.A est une exclusivité Dumontier au Manoir. L'éditeur Combier ne nous donne pas le nom de son photographe-opérateur. Entendez-vous le bruit assourdissant de l'hélice de l'avion ? Admirez-vous la douceur étendue du gris un peu brun sur cette carte postale ? Aimez-vous la belle forme architecturale de ce détail ?



Une fois encore c'est Combier éditeur qui nous donne à voir une usine ici à Jœuf, l'usine de Wendel. Le cliché est signé Rancurel avec une étrange "Licence S N N° 9 "...
Paysage fabriqué, pente déboisée, chemin de fer distribué, fumée libérée, jardins ouvriers...


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