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mercredi 18 mars 2015

Cosmos 1979



Irenia Pavlovskaïa parlait un fançais parfait qu'elle n'avait pourtant pas appris à Paris mais au Québec lors d'études un peu trop longues au goût de son père, un apparatchik du Parti qui trouvait qu'elle en était revenue, certes en maîtrisant la langue de Gilles Vigneault mais également avec des idées réactionnaires sur le développement industriel et l'épanouissement de soi qui faisaient blêmir ce père, vieux compagnon de combat de Leonid Brejnev.
Irenia Pavlovskaïa, pourtant, avec l'appui de ce père avait réussi à obtenir ce poste à l'accueil de l'Hôtel Cosmos de Moscou. C'est bien lors de son travail qu'elle vit Jean-Michel Lestrade qui venait là en séminaire.




 - Suite 303, Monsieur Lestrade. Micha va prendre vos bagages.
 - Merci Mademoiselle.
D'un geste de la main presque autoritaire, Irenia fit venir Micha avec un chariot à bagages qui fut chargé illico des deux petites valises de Jean-Michel. Ce dernier, dans l'ascenseur,
eut le temps de se demander d'où cette jolie femme russe aux lunettes trop grandes avait bien pu prendre cet étrange accent québecois avant d'arriver dans sa suite qu'il trouva tout de suite d'un grand luxe et parfaitement meublé. Il glissa un petit billet en dollars à Micha qui le remercia et Jean-Michel se dirigea immédiatement dans sa salle de bain pour s'y rafraîchir.







Il trouva au retour sur la grande table préparée étrangement pour quatre personnes, un mot lui enjoignant de descendre dans le jardin d'hiver. Le mot n'était pas signé mais Jean-Michel reconnut l'écriture de Briniscu immédiatement. Jean-Michel n'aimait pas le ton du mot ni l'idée que ce dernier puisse ainsi entrer dans sa chambre sans lui demander son autorisation. Il décida de ne pas y répondre. Il regarda sur la table basse les nombreux services proposés par l'hôtel dans son dépliant. Il choisit de suite le bowling.





Victor, Nikolaus et Theresa attendaient Jean-Michel sans savoir que celui-ci avait décidé de ne pas répondre à cette invitation. Ils étaient trois jeunes diplômés de l'école d'architecture de Leningrad que Briniscu voulait présenter à l'ingénieur français car c'étaient bien ces trois jeunes architectes qui recevraient les plans de Jean-Michel et devraient les interpréter et jouer des coudes pour qu'on les croie provenir de la pensée soviétique. Victor était amoureux de Nikolaus depuis toujours et Theresa ne rêvait que de retourner à Berlin-Est pour retrouver son soldat allemand. Tout cela Jean-Michel l'ignorait, s'en moquait et même ne le saurait jamais. Il lançait des boules seul, totalement seul à cette heure dans le bowling de l'hôtel et il pensait à son intervention du lendemain sur l'économie des structures du béton dans le système Camus.



Dimitri faisait sonner les glaçons dans le shaker pour la préparation de sa spécialité un cocktail à base de vodka qu'il savait faire à la perfection. C'était un excellent barman qui avait même eu l'honneur de servir son breuvage à Mireille Mathieu lors d'une visite dans l'hôtel. Il gardait toujours depuis une photographie de lui et la Petite Française devant son bar. Il faisait semblant d'écouter les histoires de cette cliente qui ne buvait que du jus d'orange et il finit par servir son cocktail à un roumain barbu qui n'était autre que Briniscu. Ce dernier regardait les bouteilles d'alcool provenant de tous les pays du monde en se demandant dans lequel il n'était pas au moins passé une fois. Le cognac lui offrit l'occasion de se rappeler Jean-Michel et son séjour à Paris il y avait plus de quinze ans maintenant. Avalant d'une traite le fond de son verre, faisant claquer sa langue de satisfaction, il se décida à aller vérifier que Jean-Michel était bien en pleine discussion avec les trois jeunes architectes.



Victor regardait le jeune serveur qui tentait de satisfaire les deux autres clients de l'hôtel et devant l'énorme choix de nourriture, Victor était étourdi. Il avait laissé ses deux camarades au jardin d'hiver pour manger un peu et profiter des largesses du Parti ce qui faisait un peu peur à Nikolaus et Theresa. Mais bien plus que le saumon fumé ou les délicieux pâtés en croûte, Victor regardait le magnifique nœud papillon du serveur se demandant comment on défait un tel nœud du cou d'un jeune homme. Son regard appuyé fut remarqué par ce dernier qui tout en s'approchant avec un large sourire lui indiqua d'emblée qu'on pouvait tout lui apporter dans sa chambre. Surpris à la fois par la proposition de service et la possible erreur d'interprétation de celle-ci, Victor fut décontenancé et bredouilla qu'il aurait plaisir à manger ici. Il fit également tomber son assiette.
Arrivant au jardin d'hiver, Briniscu demanda vivement où était Victor et devant les excuses des deux autres jeunes architectes, il comprit que son plan était en train de prendre l'eau. La peur saisit alors les deux malheureux obligés d'inventer une histoire sur un mal de tête de leur camarade parti pourtant se remplir le ventre de nourriture. Briniscu fit demi-tour, sauta dans l'ascenseur, appuya sur le bouton marqué du chiffre trois et en quelques minutes se trouva à sonner à la porte de la suite de Jean-Michel.
Il ouvrit.
 - C'est vous Briniscu ! Quelle surprise...
 - Bonjour Lestrade ! Vous n'avez pas trouvé mon mot ?
 - Mais vous êtes essoufflé Briniscu ! Que vous arrive-t-il ? Asseyez-vous... Un mot, dites-vous ? Non, je n'ai pas vu... J'étais justement en train d'appeler le room-service pour leur demander pourquoi un repas pour quatre personnes était prévu dans ma chambre... Auriez-vous des informations à ce sujet mon cher Briniscu ?
Obligé de fulminer de l'intérieur, Briniscu affichait une tête se voulant sereine mais ses molaires faisaient des mouvement sous ses joues.
 - Oui, une surprise ! Je voulais vous faire la surprise ! il y a là, en bas, trois jeunes architectes venus vous rencontrer. Ils vous attendaient au jardin d'hiver pour un verre de l'amitié et déjeuner avec vous ici.
 - Ah ? Mais j'ai autre chose de prévu voyez-vous Monsieur Briniscu...
 - Oui oui je comprends, Jean-Michel. Avez-vous... Mais... Avez-vous apporté mes, enfin, les petites choses que je vous ai demandées par courrier ?
 - Vous voulez dire l'ensemble des études sur les appuis de votre hôtel ?
 - Oui, puis-je m'asseoir ?
 - Oui Briniscu, tout est là dans la mallette bleue. Tout est rangé sous le titre "Système Camus".
 - Puis-je les emporter de suite ?
 - Oui, cela serait mieux, je dois partir. J'ai un rendez-vous ce soir avec un vieil ami pour préparer mon intervention de demain.
Briniscu avait allumé une cigarette et avait fait ce geste de bien s'enfoncer dans le siège indiquant ainsi à Jean-Michel qu'il n'avait pas l'intention de partir si vite. Il avait posé la mallette bleue sur ses genoux et entamé la lecture des documents comme pour vérifier leur exactitude. Jean-Michel resta debout tout contre le fauteuil et regardait le dessus du crâne de Briniscu et il fut interpelé par une cicatrice.
 - C'est la dernière fois comme convenu, Briniscu.
 - Oui, je sais cher Lestrade, ne soyez-pas inquiet, le Parti vous remercie, le Parti vous invite, le Parti sera... Toujours là, toujours... En cas de besoin pour vous Jean-Michel.
Jean-Michel avait bien saisi que l'appui sur le toujours n'était pas forcément un signe positif. Au claquement des fermetures d'acier de la mallette, Briniscu se leva d'un coup et pris congé si rapidement que Jean-Michel se retrouva planté là, seul, dans sa chambre sans rien comprendre. Il appela l'accueil de l'hôtel. Il reconnu l'accent de Irenia :
 - Un vol pour Paris le plus rapidement possible ? Oui, Monsieur Lestrade, vous en avez un dans trois heures. Dois-je réserver une place ?
 - S'il vous plaît, Mademoiselle. Vous ferez comme pour la chambre.
 - Oui, elle sera ajoutée au compte, bien entendu. Avez-vous besoin d'un taxi pour vous emmener à l'aéroport ?
 - S'il vous plaît, oui, disons dans une heure.
 - Parfait Monsieur Lestrade, on viendra vous prendre. L'Hôtel Cosmos reste à votre service.
Une heure après, Jean-Michel quitta l'hôtel et en traversant le grand hall, il fit attention à ne pas croiser Briniscu. Il ne sut pas qu'il croisa Victor, Nikolaus et Theresa qui partaient à leur tour. Il regarda le plafond, la dimension de la pièce, l'éclairage. Il fut admiratif de la sculpture étrange qui tombait du plafond et se rappela alors quelques belles expériences de Rodchenko. Il trouva toute cette histoire peu sérieuse comme fondée sur des images. Avec son billet d'avion, Irenia donna à Jean-Michel une pochette de cartes postales faisant la promotion de l'hôtel Cosmos pour le remercier de son séjour. Comme un acte manqué, Jean-Michel oublia la pochette sur le siège arrière de la Volga qui l'emmenait à l'aéroport. Il ne revint jamais à Moscou.

Merci Marc.




mercredi 4 février 2015

Un tout petit monde



Comme à son habitude, avec cette peur viscérale d'être en retard, Jean-Michel se retrouvait seul et beaucoup trop en avance à errer dans le couloir de la Kurssaal d'Ostende. Il était invité à un congrès des architectes progressistes, organisé, il n'en était pas dupe, par le Parti Communiste. Sa place dans le logement social, quelques publications sur l'économie des structures et la pré-fabrication lui avaient valu d'être remarqué par les organisateurs qui devaient sans doute penser qu'ainsi il était possible de réchauffer un peu la froideur des échanges Est-Ouest.
Il avait, la veille à son hôtel, remarqué un autre français, L'Humanité sous le bras, qui arpentait les couloirs et qui l'avait même salué en déclarant qu'il serait heureux de parler le soir même au restaurant de "la place du B.T.P. français dans l'effort de construction de nos amis hongrois et polonais".
Il va de soi que Jean-Michel s'était fait livrer son plateau-repas dans sa chambre en se demandant pourquoi diable il avait accepté de venir là. Certes son ami lui avait dit qu'il viendrait aussi et comme tous les frais étaient payés, c'était bien l'occasion de revoir ce dernier. Et puis, quelques jours sans les enfants un rien turbulents lui feraient le plus grand bien. La perspective infinie du tapis et des rideaux donnait à ce vide du couloir une étrangeté presque effrayante. De plus, la moquette amortissant ses pas, offrait au lieu un silence complet. Jean-Michel eut même un peu peur d'être enfermé.
Pourtant, au bout à gauche, une minuscule pancarte en trois langues dont une écriture cyrillique  indiqait bien la salle du congrès. Il y entra.



Il eut devant son vide parfait un mouvement de recul. Les chaises vides offraient l'idée des corps absents, elles-même semblaient comme des petits êtres curieux et bien sages. Une étiquette dans leur dos indiquait le nom du congressiste. Jean-Michel mit une bonne dizaine de minutes à trouver sa place avant de se rappeler qu'il avait dans la poche de son veston un plan de la salle et l'indication du numéro de sa place.



Dans un sourire qu'il ne put qu'adresser qu'à lui même, il décida tout de même de s'asseoir, là, seul, dans la salle. Il regardait le décor, les sculptures, les lampes et il ne sut quoi faire de son imperméable et de son chapeau tout neuf. Soudain, un grincement se fit entendre derrière lui. Un autre type exactement habillé comme lui venait d'entrer. Le type lui adressa un bonjour en soulevant son propre chapeau et tout comme Jean-Michel quelques minutes plus tôt, commença à chercher sa place en regardant systématiquement les dos des chaises. Cela amusa Jean-Michel qui le laissa ainsi errer, avant, par pitié solidaire, de sortir de sa poche le plan et de le brandir à la vue de l'intrus.
Jean-Michel entendit au loin un Ah ! de soulagement et distingua nettement un sourire sur ce visage qui maintenant s'approchait à grandes enjambées.
- Merci ! Lui dit immédiatement l'homme. Je m'appelle Constantin Briniscu et, comme vous voyez, je suis perdu.
- Rien de grave, Briniscu dites-vous ? C'est roumain ? Vous êtes en allée M, place 18. Oh, tenez, c'est curieux, vous êtes justement là, la chaise un peu plus loin, en face.
- Effectivement, coïncidence !
- Mais vous parlez parfaitement français ? Reprit Jean-Michel.
- Oui, vous aussi !
- Ah mais je suis français, pardon, je m'appelle Jean-Michel...
- ... Lestrade... Jean-Michel Lestrade ! Oui, je sais ! Je vous ai vu hier à l'hôtel vous étiez en discussion avec un autre français, Pierre Latard.
- Mais vous connaissez tout le monde !
- Vous permettez, je m'assois à côté de vous... Oui ? Merci. Je ne connais pas beaucoup de monde mais je sais qui je dois voir pour travailler. Je ne suis pas venu ici pour lire presse et journaux et manger au buffet.
- Ah ? Mais...
- Voyons Monsieur Lestrade. On connaît bien ce genre de moment vous et moi...
- ...Euh... oui... enfin... certes mais...
- Avec un peu de chance, vous verrez une ou deux belles réalisations, vous emporterez de la documentation suisse ou allemande offerte gratuitement dans un beau sac, vous irez faire un tour en ville pour acheter un foulard à votre femme et vous aurez, à juste titre, l'impression d'avoir accompli votre devoir de congressiste. Je me trompe Monsieur Lestrade ?
- Monsieur Briniscu vous voyez juste et c'est un peu effrayant !
- Ah ! Non, ne soyez pas inquiet Monsieur Lestrade, je vous propose de travailler vraiment, de construire, bref de faire votre métier. Il suffit de lire la liste des invités pour comprendre qu'il n'y aura ici que quelques noms comme le vôtre dignes d'intérêt pour faire le travail.
- C'est un compliment je présume mais je reste curieux et surpris en même temps.
- La Roumanie a besoin de vous, Monsieur Lestrade, de vos compétences, de votre expérience et de votre dynamisme. Nous construisons beaucoup, sans doute trop, pour combler un besoin et une ambition. Disons que... Les vacances et le tourisme sont inscrits dans le Plan Directeur. Nous devons amener des devises et les français, Monsieur Lestrade, les français aiment bien la mer et le soleil non ?
- Sans aucun doute... Mais je ne comprends pas, c'est une embauche...
La salle se remplissait et à gauche, à droite, les chaises trouvaient enfin leur congressiste. D'ailleurs l'un d'entre eux réclama la chaise sur laquelle était assis Constantin Briniscu qui mit fin immédiatement à sa proposition et prit sa place devant Jean-Michel sans oublier de lui adresser un dernier sourire et un geste de la main signifiant "on se voit à la pause.".............................................................................................

- Jean-Michel ? Jean-Michel ?
Jocelyne appelait son mari d'un bout de l'agence, le courrier à la main.
- Il y a une grande enveloppe pour toi, de Roumanie, qui vient d'arriver. J'imagine que tu sais qui ça peut être ! Et Jocelyne tendit l'enveloppe de papier kraft à son mari.
- Ah ! Ça doit être ce coquin de Briniscu ! Qu'est-ce qu'il me veut encore ?





Jean-Michel ouvrit l'enveloppe d'où tombèrent immédiatement deux cartes postales. Il saisit également une lettre et des billets d'avion pour la Roumanie. La lettre avec comme en-tête une gigantesque étoile rouge sur fond d'or était brève et disait simplement.
" Nous vous attendons avec femme et enfants. Venez. Hôtel terminé. Regardez. Heureux collaboration. Le commissaire au Tourisme remercie vous et votre agence. En souvenir de Ostende. Constantin Briniscu." Suivaient numéros de téléphone, adresses, dépliants touristiques et papiers administratifs ainsi qu'une liste interminable de contacts privilégiés comme disait le courrier.
- Chérie ? On fait quoi déjà en août ?
- Pardon Jean-Michel mais tu m'avais promis d'aller voir ma cousine dans le Gers puis nous devions revenir par chez Gabrielle pour...
- La Roumanie ? Ça te dit la Roumanie ? Avec les garçons ?
- Si c'est une blague, écoute j'ai autre chose à faire et il faut que...
- Regarde ! C'est Briniscu qui invite !
- Il aurait enfin fini son hôtel ? Ah mais c'est curieux non ?
- Jocelyne, tu crois qu'on y va ? Ça pourrait être amusant non ? Et puis, avec tout le boulot que j'ai fait pour eux, c'est assez normal ? Et les garçons aimeront l'avion et la mer...
- Je vois que tu as déjà décidé pour nous mais promets-moi de ne pas trop traîner avec Briniscu et ses sbires ! Je veux aller en vacances pas assister à un Congrès du Parti !
- C'est de l'histoire ancienne... Ostende... Il y a presque 15 ans maintenant...
- Justement, on commençait à oublier. Enfin... oui, d'accord. Mais tu préviens qui tu sais. Je ne veux pas qu'on ait des ennuis au retour.
- Jocelyne... On va bien rigoler avec ce Briniscu ! Tu verras ! J'appelle Henri et je règle ça. Eh, mais regarde, il a repris à l'exact toutes mes idées de plans et d'élévation sauf le grand portail et sa corniche.
- Oh écoute, moi je m'en fiche de ça, il me faut maintenant m'excuser auprès de ma cousine...
- Hôtel Raluca à Venus... Il faut acheter des maillots aux garçons. Oh non, on en achètera sur place. Gilles ? Momo ? Venez voir ! On va prendre l'avion !
La maison résonna alors d'un hurlement de joie.

par ordre d'apparition :
Kursaal Oostende Hall d'honneur, Librairie internationale.
Kursaal Oostende Concertzaal, Librairie internationale.
Romania, I.H.R Mangalia, Statiunea VENUS, Hotel Raluca.
Venus, Hotel Raluca, Photo de D. Constanttinescu, editura Sport-Turism.

samedi 7 février 2015

Barbouze de l'architecture



- Mais tu m'as toujours dit que tu n'étais pas communiste...
- Parce que je ne lui suis pas, Alvar...
- Enfin, Papa... Tout de même... ton aventure roumaine ? Tu oublies ?
Le grand-père, le fils et le petit-fils regardaient la photographie de l'immeuble de Niemeyer à Hansaviertel. La conversation avait démarré au dessert, comme toujours, alors que Alvar insatiable des histoires de son grand-père avait lancé la conversation sur les débuts de l'agence. L'enregistrement vidéo de la veille avait aussi réouvert les mémoires et Jean-Michel se retrouvait ainsi, entre ses fils et son petit-fils en train de refaire l'histoire.
- Mohamed tu sais bien que j'ai obtenu ce titre par voie postale en quelque sorte et que l'ami Briniscu est à l'origine de cette histoire.
- C'est qui ce Briniscu ? interpella Alvar. C'est un nom curieux...
- Constantin Briniscu c'est le type qui offrit à ton grand-père l'occasion de briller à l'Est et de recevoir sa carte du Parti Communiste Roumain, carte numéro W2615, année d'émission 1957, cellule de Colentina !
- Tu connais ça par cœur mon Momo ! Reprit Jean-Michel. Comment sais-tu tout ça ?
- Il faut dire que gamins, vous en faisiez avec Maman Jocelyne le sujet de conversation numéro un des dimanches !
- Mais raconte Grand-Père ! demanda instamment Alvar.
Mais alors que Jean-Michel fit un large sourire à Momo, il n'eut pas le temps de prendre la parole que Gilles intervint :
- Voilà, Alvar, écoute ça. Ton grand-père lors d'une conférence internationale sur l'architecture et la construction préfabriquée se fit brancher par un drôle de type à l'accent roulant qui s'appelait et s'appelle toujours d'ailleurs Constantin Briniscu. Le type avait sur ton grand-père une quantité incroyable d'informations allant du nom de jeune fille de ta grand-mère à toutes les particularités fiscales de l'agence ! Bref... une sorte de barbouze de l'architecture.
- Il me faisait un peu peur à cette époque, dit calmement Jean-Michel.
- Barbouze ? c'est quoi, demanda Alvar.
- Espion, mon grand, un espion. Oh rien qui ressemble à James Bond non, mais disons un type très informé pouvant faire de ses informations un levier pour obtenir ce qu'il voulait.
- Et ce qu'il voulait de Grand-Père c'était quoi ? demanda Alvar.
- Mais mon gars... Mes compétences ! J'avais participé à l'élaboration et au calcul de la préfabrication lourde chez Camus. Ils voulaient, les roumains, en fait les soviétiques, voir s'ils ne pourraient pas inventer un mode similaire sans avoir à faire marcher trop la planche à billets...
- Ils voulaient que ton grand-père vienne en Roumanie pour dessiner un modèle, tu comprends. Ils avaient lancé un système mais ils avaient des soucis, les plafonds se fissuraient...
- Mais pourquoi ils ne demandaient pas de l'aide aux russes ? demanda Alvar.
- Mais c'est bien les russes qui étaient derrière Briniscu ! Tu comprends, c'est comme au billard, on lance une boule contre une autre...
- Et Alors ?
- Alors ? Alvar... Alors... Ton grand-père a répondu positivement à la demande ! dit Gilles en rigolant.
- Oui... Bon... y a pas de quoi en rire Gilles. Oui, j'ai répondu positivement. Mais l'agence à cette période avait du mal à démarrer et j'avais besoin d'un coup de main. Et puis aussi, je n'ai pas honte après tout, j'aimais bien les russes. Et Briniscu était à la fois terrifiant et charmeur. Il ne demandait rien directement, tu vois, il faisait croire que nous décidions seuls. Il était rusé comme un renard celui-là et il l'est toujours même si, aujourd'hui il est comme moi, un vieux monsieur un rien fatigué.
- Et t'as bossé pour eux alors ?
- Oui.
- Et tu as fait quoi ?
- Oh mais étrangement, rien ! Enfin... que des calculs, des vérifications, des contrôles de poussées, d'échelles et de matériaux ; le problème c'était surtout leur béton trop gras et trop ferraillé. Il faut croire que l'acier était moins cher que le gravier ! Ils en foutaient partout ! Ah pour sûr c'était serré mais le béton ne tenait pas dessus ! Ils auraient mieux fait de faire des cages à oiseaux !
Tous se mirent à rire. Alvar demanda :
- Béton gras c'est quoi ?
- Un béton trop fort en granulas. Le jointage ne se fait pas bien et la rupture est inévitable, répondit Momo. Tout tient dans la bonne proportion comme quand Jocelyne et Yasmina te font des crêpes !
- Et alors tu as pris ta carte du Parti Communiste ? Papi ?
- Non ! j'ai rien demandé ! Je l'ai reçue un matin dans ma boîte aux lettres mais tiens-toi bien, elle ne me fut pas envoyée... mais fut glissée dedans par quelqu'un... Tout comme les paiements qui étaient effectués en liquide en Francs suisses...Tu imagines ça... il me fallait aller à la Banque de France pour le change... LA tête des banquiers qui me voyaient venir avec les enveloppes de billets ! J'avais inventé un scénario en cas de questions... Une vieille tante morte à Genève...
- Non ? J'y crois pas... papi ? Non ?
- Eh oui, Alvar, notre père, ton grand-père était un espion du BTP Communiste international ! Ha ha ha ! se moqua Momo.
- Vous riez maintenant mais moi je n'aimais pas ça du tout ! intervint soudainement Jocelyne. Et tu as dû mettre fin rapidement à tout ça. Tu te souviens comment un jour on te fit comprendre que tout le métier savait ?
- .... Bon.... oui... Ça a commencé à sentir le roussi vers 61. Bien après la fin de ce chantier de Niemeyer à Berlin. J'avais reçu une demande de calcul pour les piliers... Tu vois ces piliers en V, ceux-là sur l'image. J'avais terminé quand je reçus de mon ami Henri un coup de fil me disant que des collègues allemands faisaient du lobbying pour que dorénavant les chantiers leur reviennent et que "il n'était pas question que les ingénieurs communistes français travaillent pour un concours en Allemagne de l'Ouest et que les architectes communistes français n'avaient qu'à s'occuper de la construction du mur..."
- Whaou... c'est dur ! dit Alvar en secouant sa main.



- Oui et un rien injuste mais en même temps, maintenant, je trouve ça assez normal. Mais ce qu'il faut que tu saches, c'est que jamais je n'ai su à ce moment-là que je travaillais pour Niemeyer. J'avais reçu une demande venant de Briniscu qui m'avait envoyé des plans pour un hôtel au bord de mer. Tous les plans étaient signés de son nom... Tu imagines ma tête lorsque j'ai vu le projet prendre forme à Berlin ! Et je ne pouvais rien dire et pas me plaindre ! Encore aujourd'hui, personne ne connaît cette histoire.
- Bref, reprit Gilles, ton grand-père reçut à son agence quelques mois plus tard une délégation disons... officielle... lui demandant de "choisir un peu mieux ses chantiers internationaux s'il désirait continuer à travailler sur le sol national."
- Eh oui ! confirma le grand-père.
- La vache ! Et alors ? Grand-Père ?
- Eh bien... J'ai obtempéré ! Que veux-tu ? Tu ne voulais pas tout de même que j'élève ma famille en Russie !





Carte postale édition Kunst und Bild, expédiée en 1959. 
Architecte : Oscar Niemeyer.
Photographe inconnu.




dimanche 7 mai 2017

Azurastadt



Ce matin, j'ai dû appeler Mohamed Lestrade car j'ai reçu hier, chez moi,  cette carte postale qui lui était adressée et dont je ne connaissais pas l'auteur.
Ce mystérieux correspondant se nomme Walter Hamid Winkahin Drapo.
Restitution approximative de la conversation de ce matin avec Mohamed Lestrade :
- Non non David je ne connais pas ce type.
- Pourtant il vous parle comme si vous aviez assez d'intimité et d'ailleurs je suis désolé d'avoir ainsi pu lire cette correspondance...



- Oh ne vous inquiétez pas David ! Et d'ailleurs ce type aurait pu mettre la carte sous enveloppe. C'est moi qui suis désolé que des inconnus passent par chez vous pour me joindre.
- Oui, en même temps, Mohamed, cela nous donne l'occasion de se parler à nouveau.
- Mon père nous parlait souvent d'un drôle de type venant de Roumanie, un certain Briniscu, un type associé au régime communiste avec lequel l'Agence avait travaillé et...
- ...Oui j'ai entendu parler de cette histoire avec Alvar...
- ...C'est vrai... je sais pas si ce Walter... Comment vous dites ?
- Walter Hamid Winkahin Drapo...
- Quel nom ! Oui, enfin donc je ne sais pas si ce monsieur a à voir avec Briniscu. En tout cas, c'est vrai que Papa nous avait bien parlé de ce projet Azurazia et des utopies de l'époque. Mais j'ai toujours pensé qu'il s'agissait de rêveries utopistes. Et puis, de toute manière, tout le monde devrait maintenant être mort. Ce qui est curieux c'est que les archis sur l'image, en effet, on peut y retrouver tout à fait les types d'archis sur lesquelles Papa travaillait pour les communistes dans sa première période de l'agence.
- Oui, j'y ai pensé aussi, surtout les barres à droite.
- Oui, on dirait Leningrad ou Bordeaux, un peu.
- J'ai cherché sur internet. Mais on ne trouve que les infos au travers du travail de Nicolas Moulin.
- Un ami à vous je crois ?
- Oui. Mais je ne vois vraiment pas Nicolas faire ainsi semblant, il a trop besoin du réel et surtout il respecte trop le travail de votre agence pour jouer avec vous à travers moi de la sorte. Non, je ne crois pas à cette piste.
- Pourtant, David, comment pourrions-nous prendre tout cela au sérieux ? Je pense que peut-être Jean-Jean ou Walid auraient pu vous faire une blague et...
- ... Non, non. Je ne crois pas ! L'écriture n'est ni de l'un ni de l'autre !
- Un copain, un camarade aurait pu écrire sous leurs ordres.
- Oui... Mais la carte fut expédiée d'Allemagne de l'Ouest, pas de Sèvres ou d'Evry. En tout cas, c'est une belle ville sur l'image mais ce n'est pas non plus Berlin.
- Non, je crois qu'il s'agit bien de Azurastadt. Ce qui m'étonne le plus c'est la réalité du lieu, son hyperréalisme et moi qui suis...
- ...un pionnier des images de synthèses appliquées à l'archi, oui, je crois que ça aussi ce n'est pas un hasard. Le correspondant joue avec vous, avec vos capacités professionnelles, votre histoire, Mohamed.
- Bon, essayons de rester tranquilles et amusons-nous ! Faisons bonne figure ! Comment  pourrions-nous répondre David ?
- Ba, je vais d'abord, avec votre permission, publier cette carte postale sur le blog. On verra bien comment Jean-Jean réagira. Il ne sait pas mentir celui-là !
- Ah ça c'est sûr ! Oui !
- Et je vais demander à Nicolas s'il est au courant que quelqu'un utilise son travail pour nous déstabiliser et...
- Oui, enfin, cela nous amuse surtout.
- Oui c'est certain Mohamed. Mais je veux comprendre qui, et avec quel talent, a pu faire ainsi. Et je crois qu'il peut bien exister quelque part, quelqu'un qui croit suffisamment à cette histoire d'Azurazia pour l'avoir finalement visitée, arpentée.
- Je vous laisse libre David, faites ce que bon vous semble. Au fait, il nous faudra sérieusement faire un point sur l'expo autour de Papa.
- On y travaille Mohamed ! On y travaille avec Alvar et Jean-Jean et Walid. Ils bossent bien, les archives sont bien éclaircies. On trouve des trucs incroyables ! 
- Oui... je me doute. Bon, je vous laisse. Appelez Gilles tout de même. Il aura peut-être une idée lui.
- Pas de souci, je le fais ! Au revoir Mohamed.
- Salut David et embrassez tout le monde pour moi.


lundi 31 juillet 2017

Trois livres pour la Révolution

 Le hasard ou la nécessité ?
Tout a commencé avec la découverte dans la bibliothèque de Jean-Michel Lestrade de l'ouvrage de Anatole Knopp Architecture et mode de vie qui est une compilation de textes des années 20 en U.R.S.S des architectes et urbanistes qui ont tenté et parfois réussi à faire de l'architecture révolutionnaire que, trop vite, on mettra sous le même mot de constructivisme.



Ce que permet Anatole Knopp dans cet ouvrage c'est bien de montrer les combats idéologiques et esthétiques de cette période et de relativiser l'uniformité de cette école. Pour ma part, j'avoue que c'est sans doute l'un des plus forts ouvrages qu'il m'ait été donné de lire, tant la liaison entre les désirs de changement de vie, de remise à plat de la société ont généré des mouvements, des formes, des articulations urbaines d'une grande richesse, d'une grande âpreté aussi mais avec des combats et des violences qui ne furent pas seulement de papier. La disparition violente de Okhitovitch en est la preuve, tout comme l'extinction finalement du mouvement moderne des constructivistes très rapidement mis sur le bord sous la pression d'un despotisme, comme partout, extrêmement conservateur et qui accusait (parfois aussi avec raison) les modernistes d'un formalisme vain et donc réactionnaire... La trajectoire de Melnikov est à ce point exemplaire.
Difficile parfois de faire le tri, de trouver sa respiration dans ce tourbillon de réflexions et d'urgences mais aussi dans une violence politique absolue voulant changer la vie par des constructions sommées de faire image de cette Révolution, sommées de produire sa communication et surtout affirmer que le Peuple, celui-là même qui est l'objet de ce bouleversement de l'histoire, doit être celui qui pense son architecture. Notons que ce livre, très pauvre dans son édition, n'est pas un bel objet d'éditions de belles images et icônes constructivistes pour Arty en mal de libération formelle ou de révolution de papier pour centre d'art contemporain. Il faut le lire et pas le regarder...
Le livre est publié en 1979 à seulement 1500 exemplaires, sans doute que déjà à cette période, le Constructivisme, le vrai, celui dur rêvant pour de vrai ne risquait pas encore de trouver son public. Je crois qu'aujourd'hui, il ne serait même pas publié tant le fond de ses idées doit être appréhendé avec une liberté d'esprit bien plus grande que nous l'autorise notre France en marche. En tout cas, il sera, restera pour moi, un livre essentiel, l'une des briques les plus importantes de ma bibliothèque mentale, le livre lui, devant retourner dans l'agence Lestrade.
Je me pose évidemment la question de la réception de ce livre par Jean-Michel Lestrade et la place que pouvait avoir cet ouvrage dans sa propre bibliothèque. Pour l'instant, à part peut-être ses relations ambigües avec Briniscu ou sa participation à des mouvements de la Libération, rien ne permet de penser que Lestrade était particulièrement impliqué dans des mouvements communistes. D'ailleurs, en 1979, on pourrait aussi penser que ce fut Briniscu qui lui offrit ce livre. Mais, ce livre possède une particularité, il contenait des feuillets libres, un tapuscrit dont nous évoquerons le contenu plus tard.
L'autre livre dont je veux vous parler est celui que m'a offert Thomas Dussaix.



Ce livre est un superbe ovni, une chance, un angle vif. Il s'agit de l'ouvrage de Fabien Bellat Amériques/U.R.S.S, Architecture du défi qui réussit à nous faire comprendre les échanges entre les deux mondes, comment des histoires communes, des oppositions, des défis mutuels ont créé bien plus de similitudes ou de proximité que l'histoire de la Guerre Froide ne pourrait le laisser croire. Ce livre est incroyablement documenté, d'un sérieux solide mais pas pesant, d'une lecture aisée et qui donne la sensation de vous aider à comprendre ce qui nous étonne. Là encore, un auteur en débordant seulement le jeu facile d'un comparatif d'images ou d'un point de vue trop rapide et expéditif, nous permet de saisir une part de l'Histoire de l'Architecture qu'on aurait pu croire simplement impossible. Or, les échanges, les capillarités entre les deux mondes sont ici expliqués, analysés, dépouillés avec vigueur en échappant à des idées trop préconçues. Et on apprend, on apprend, on apprend ! Quel plaisir ! Ce livre sera le complément idéal au très beau livre de Chaubin en y apportant sans doute un environnement politique, conceptuel et théorique qui lui manquait un peu. J'ai, pour ma part, repris le Chaubin juste après la lecture du livre de Fabien Bellat pour, comme imprégné par les analyses, regarder et redécouvrir à nouveau les images. On notera que le livre de Fabien Bellat est très illustré et pourrait passer pour un simple livre d'images. Il est pourtant aisé d'entrer dans le texte, l'auteur sachant construire et conclure chacun des chapitres, raconter l'histoire, trouver des personnalités incroyables ou des mouvements de pensée passant les frontières et le rideau de fer avec agilité ! Voilà une vraie découverte ! Merci Fabien Bellat, merci Thomas pour ce cadeau.
Pour finir, comment ne pas retourner à l'origine et entendre la voix de l'un des acteurs de cette Révolution ?



Maïakovski !
Les éditions du sonneur nous offrent l'opportunité de lire le voyage vers les Amériques que le poète soviétique fit en 1925, l'année même du Pavillon de Melnikov à Paris. On y retrouve une langue tranquille, une manière assez simple de décrire et d'expliquer mais aussi de décrypter le monde et ce que le poète voit. Il s'agit bien d'un texte de voyage qui tente de raconter le mouvement, les perceptions et de faire des signes des sens souvent à charge...
Le livre est court, ramassé, dense. Pas ici d'exploit stylistique particulier ou révolutionnaire, pas de jeux formalistes, pas de remise en question de la nécessaire description des objets ou des sentiments. Tout tient dans la manière dont l'angle de lecture permet bien de saisir un monde à la fois fascinant mais aussi accusé et coupable d'avance.
Mais une chose stupide finalement m'interpelle. À la fin de l'ouvrage, je comprends que Maïakovski est passé au Havre et à Rouen. Je ne sais pas pourquoi, soudain, ces deux noms de villes pour moi si proches, si familières, nommées ici par le poète, traversées par lui, m'émeuvent beaucoup.
Rouen, Le Havre, Maïakovski. Des lieux et un corps, des lieux et une pensée. Surtout des lieux et un espoir. Changer la vie, changer la ville.

Bonnes lectures à tous.

Architecture et mode de vie, textes des années 20 en U.R.S.S.
Anatole Knopp, édition Presses Universitaires de Grenoble/actualités-recherches
isbn-2.7061.0155.05 1979

Amériques/U.R.S.S. Architectures du défi
Fabien Bellat, éditions Nicolas Chaudun
isbn-978-2-35039-173-1

Ma découverte de l'Amérique
Vladimir Maïakovsky, éditions du sonneur
isbn-978-2-37385-039-0
Merci Nicolas Moulin pour le conseil de lecture.

Pour revoir certains articles liés à ces lectures :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/10/construire-le-constructivisme.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/08/marcel-aux-pays-des-soviets.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2009/02/tres-lest-recto-verso.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2008/08/constantin-melnikov-paris.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/05/et-si-la-revolution.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/10/melnikoff-contre-tout-contre-hausermann.html
http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=moscou
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/10/face-face-extreme.html
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mardi 17 février 2015

Royan-lès-Bruxelles



Jean-Michel était furieux. Il regardait ses plans, reprenait ses calculs, essayait en vain, dans une posture d'atterrement de comprendre ce qui venait de se passer. Là, sur la table, le projet de Guillaume Gillet pour l'exposition de Bruxelles s'étalait en de multiples rouleaux bleus dont la netteté du dessin pouvait laisser croire à leur exactitude.
La tête enfoncée dans ses deux mains, elles-même tenues par l'appui des coudes sur la table de bois, Jean-Michel prenait ce geste comme une structure dont il fallait calculer les forces. Le projet de Gillet était ambitieux. En effet il était une structure complexe en équilibre sur un seul point d'appui dont tout devait partir pour tenir ainsi comme une fourchette que Tom Titt fait tenir sur le rebord d'une bouteille.
Pourquoi donc Jean Prouvé qui venait de quitter son bureau lui affirmait-il qu'ici, dans l'articulation entre sa façade et les piliers-poutres de Jean-Michel, il aurait oublié la dilatation des joints ? Comment Jean-Michel avait-il pu faire une telle erreur et être (heureusement d'ailleurs pensait-il) repris par Jean Prouvé. Jean-Michel n'en voulait qu'à lui-même car il n'était pas question de remettre en doute ce que Prouvé venait de lui pointer.
Il y avait bien une erreur. Jean-Michel ferma ses yeux et resta là, assis, dans le silence de l'agence. Comme il aimait le faire, il fit tourner dans sa tête tous les éléments, il pouvait ainsi construire dans des images mentales l'ensemble de la structure, agrandir des détails, revenir sur des points, revisiter l'ensemble. Il pouvait déboulonner à sa guise, souder, dessouder, couper, associer les objets techniques. D'ailleurs lorsque Jocelyne le trouvait dans cette posture, elle faisait immédiatement demi-tour et elle interdisait aux enfants de passer dans le bureau.
Soudain Jean-Michel ouvrit les yeux, chercha dans les plans l'un de ceux de chez Prouvé qui lui avait été envoyé dès le début du projet. Il ne le trouva pas puis se rappela qu'il était rangé dans les tubes avec ceux de Gillet. Il déploya d'un coup le rouleau qu'il retint aux quatre coins par des briques vernissées qui lui servaient ainsi de poids pour empêcher les plans de se rouler tout seuls sur la table. Jean-Michel fit claquer ses doigts dans l'air. Il venait de pointer une erreur du plan venant de chez Prouvé......



......Là, au pied de Notre-Dame de Royan, Jean-Michel venait constater les états du béton notamment au bas des V de Bernard Laffaille dont il avait dû, après la mort de ce dernier, sur les ordres de Gillet, reprendre les calculs sous la direction de René Sarger. Jean-Michel avec son carnet regardait ainsi le granulat, les épaisseurs, et il aimait aussi, tout juste à la fin des chantiers traîner dans les déchets des planches de coffrages et de ferraillage pour lire ainsi dans les reliquats une forme négative de la construction qu'il trouvait instructive. Reste-t-il du béton sur les bois, quelle épaisseur faisaient les fers ? Il passait sa main sur la matière, et percevait ainsi mieux et plus tranquillement les entrailles de la construction. Il était maintenant sur le toit de l'église et savait que sous ses pieds seulement quelques centimètres le séparaient du grand vide de la nef. Il était en fait comme une sur une toile tendue de béton, un filet de pêcheur au séchage comme le disait souvent René Sarger pour faire une image comprise des néophytes. Il pensait à la conversation téléphonique orageuse qu'il avait eue hier avec Prouvé, et la manière dont il avait dû lui annoncer que l'erreur venait de chez lui. Prouvé avait demandé l'envoi des plans incriminés et avait fait comprendre à Jean-Michel que le cas échéant on lui retirerait le chantier. Jean-Michel, sûr de lui, avait osé demander qui était ce "on" car le seul qui pouvait lui retirer le chantier n'était pas l'ingénieur mais Gillet l'architecte. Jean-Michel, à cette question, comprit que le téléphone venait de lui être raccroché au nez....



..."Tu vois Alvar, sur cette carte postale où on voit des choses étonnantes. Tu as le très beau et célèbre Atomium construit par mon ami l'ingénieur André Waterkeyn et qui fut et reste un objet architectural et technique étonnant. Puis tu as le Pavillon Français de Gillet avec la façade de Prouvé suspendue pour laquelle je t'ai déjà raconté l'histoire. Puis tu as le Pavillon Suisse que j'aimais beaucoup à l'époque et qui est de Werner Gantenbein. Cette carte postale me fut envoyée par Briniscu pour me montrer la terrasse où nous aurions notre rendez-vous. C'est à l'une de ces tables qu'il me remit les plans de l'hôtel dont on parlait la semaine dernière. Je suis rentré à Paris avec dans le coffre de la Traction ces plans sans savoir où ils me mèneraient. Mais à l'époque, surtout, ce que j'aimais, c'était pouvoir travailler avec un tel écart géographique. Entre Paris, Royan et la Belgique. J'ai tué un moteur de Traction avec ces aller-et-retours. Et j'ai un peu trop négligé ton père et ton oncle. Enfin, c'était l'époque, trop de travail puis plus rien, mais une énergie et une passion pour le progrès technique et, tout ça mon gars, sans calculateur, sans calculateur Alvar."
- On dit ordinateur grand-père !
- Comme tu veux, Alvar, sans ordinateur alors !






Par ordre d'apparition :
Pavillon de la France, Exposition Universelle de Bruxelles 1958, cartes-vues Expo 58 Egicarte.
Il s'agit de la maquette ! La carte est expédiée en 1958.
Royan, église Notre-Dame, Berjaud éditeur, véritable photo au bromure.
La carte nous donne également : Architecte : Guillaume Gillet, Bernard Laffaille ingénieur conseil, René Sarger ingénieur et Architecte d'opération : M. Hébrard mais ne nomme pas, cela va de soi Jean-Michel Lestrade comme ingénieur-structure ! La carte fut expédiée en 1961.
Le Pavillon de la Suisse, Exposition Universelle de Bruxelles 1958, cartes-vues Expo 58, Egicarte.
Cette carte me fut envoyée par Mathieu Marsan. Merci Mathieu !