jeudi 31 décembre 2015

Manon, Nicolas, Claude, Thomas, Marc, Laurent et vous tous.

Comme tous les ans, faisons le bilan d'une année supplémentaire pour ce blog et pour l'architecture moderne et contemporaine.
L'année fut bien pleine et riche mais aussi catastrophique pour ce qui est des menaces et des destructions effectives d'œuvres. (Et pour d'autres raisons aussi...)
Voyez la dernière histoire de l'Opéra Garnier, c'est hallucinant, la précipitation héroïque en retard...
Alors d'abord ce qui fait mal : avenir incertain de l'école hôtelière du Touquet, menace sur la caisse d'épargne de Toulon, menace sur le Pont tournant de Dieppe et sa cabine de Jean Prouvé, menace sur ce qui maintenant est la dernière église en fusées céramiques de Haute-Normandie à Serqueux, menace sur le quartier des Briques Rouges de Paul Chemetov, destruction des logements de Courcouronnes toujours de Paul Chemetov, destruction honteuse de l'université du Mirail et menace sur le Mirail de manière générale, abandon pour une année supplémentaire de la très belle mais ruinée école d'architecture de Nanterre de Jacques Kalisz, on comprend maintenant sans aucun doute qu'il s'agit là d'une politique culturelle volontaire d'éradication. Défiguration du Volcan de Niemeyer au Havre, sans doute la plus grave de l'année dans une ville inscrite au Patrimoine Mondial de l'UNESCO. Le bilan est certainement encore beaucoup plus lourd...
On restera le cul entre deux chaises avec l'incroyable histoire de la maison Prouvé de Royan vendue par... rien moins que le maire de la ville de Royan... pour démontage et sauvetage par Patrick Seguin.

Mais cette année fut aussi celle d'une très belle et toujours visible (dépêchez-vous !) exposition de Thomas Dussaix, l'autre membre du Comité de Vigilance Brutaliste. Cette année aussi, nous avons eu trois télévisions et une radio nationale le même jour à Ris-Orangis pour la sauvegarde de ce centre commercial dessiné par Claude Parent. Signalons que le combat continue et que sans vous, il a moins de chances d'aboutir... Prenez donc de bonnes résolutions !

Il faut aussi dire que la publication du livre sur Charles Bueb fut une belle chance. Merci à tous ceux qui nous ont fait confiance par la souscription, merci à sa famille, à ceux qui ont acheté ce livre, vu l'exposition. Merci Julien Donada et Grégoire Romefort pour l'édition superbe.
Merci également à François Chaslin de me nommer dans son livre sur Le Corbusier. C'est un honneur.
Merci à tous ceux qui ont demandé, publié, édité des cartes de ma collection dans leur ouvrage, revue ou dans le très beau catalogue sur l'A.U.A. et dans l'exposition. Merci pour les invitations à enseigner, professer et discourir dans des conférences pour parler des cartes postales.
Merci à Radio On de toujours me laisser faire ma Chronique Corbuséenne !
Merci à Claude Lothier pour sa vigilance orthographique et l'ambition qu'il me porte. J'ai toujours besoin de cette énergie, Claude. Merci.
Un toujours très grand merci à Laurent Patart pour ses donations régulières et à Daniel Leclercq pour ses précisions et commentaires.

Enfin, cette année fut celle du très très gros travail de restauration de la bulle six coques à Piacé. Merci à tous ceux qui sont passés, qui ont acheté une litho pour financer cette restauration. Merci à tous ceux qui ont donné de leur temps, de leur énergie pour frotter, poncer, soulever, peindre et rigoler aussi. À ce titre, et pour finir ces remerciements, je tiens à remercier tout particulièrement Nicolas Hérisson et Manon Alberger pour l'incroyable générosité de leur temps, de leur passion, j'ai envie de dire leur dévouement à ce projet.
Le chantier n'est pas terminé mais l'année 2016 sera sans aucun doute celle de son achèvement.
Le Patrimoine architectural moderne et contemporain c'est bien à vous, à nous, à tous ceux qui l'aiment qu'il incombe de le sauver.
Restez vigilants, restez combatifs, restez ENSEMBLE ! Soutenez les associations, signez les pétitions, écrivez !
L'année 2016 va démarrer très fort avec l'exposition obliqueS à l'école des Beaux-Arts du Mans début février et l'exposition du travail de Marc Hamandjian à Piacé ! D'autres projets viendront, d'autres surprises !
Bien à vous tous.
David Liaudet pour le Comité de Vigilance Brutaliste.

Pour finir l'année en beauté, je vous propose un archétype de ce que nous aimons ici. Populaire, largement diffusée, bien conçue, intelligente, tous ces adjectifs pour la carte postale mais aussi pour l'architecture de la piscine Tournesol de Bernard Schœller, ici à Muret par les Éditions d'Art Larrey. Il semble bien que cette piscine Tournesol fut fauchée. Quelle ville aura la dernière ?

 

 


lundi 28 décembre 2015

Candilis en résidence, en miroir.

J'hésite toujours.
Je veux dire que, si le choix m'est donné, entre une carte postale vierge et une carte postale sur laquelle les correspondants ont fait des croix pour se situer, j'hésite toujours.
Cette fois, j'ai pris les deux.
Mon début de collection ayant commencé par ce que j'appelle des cartes postales situées (et surtout pas situationnistes s'il vous plaît, soyons sérieux) je vous présente la première :


Cette carte postale OC Carte Occitane de F. Loubatières nous montre le Parc public de Bellefontaine à Toulouse-le-Mirail, chef-d'œuvre en perdition patrimoniale de Georges Candilis. D'un point de vue de collectionneur lambda, elle est en mauvais état car écrite, marquée sur l'image et présente même des traces de ruban adhésif au verso ! Pour moi, c'est une merveille. Je n'aime rien moins que, sur de telles machines architecturales, les usagers se placent, se reconnaissent, se retrouvent ainsi sur ce fragment de lieu. Ils y figurent en quelque sorte. Et là, par deux fois et par deux méthodes. D'abord on écrit Michèle et Maman puis on ajoute une croix et même un trou d'aiguille ou de punaise. On aime ainsi visualiser le voisinage des correspondants et comprendre le choix de cette carte postale plus qu'une autre. Celle-ci rend lisible l'habitat, elle raconte la pratique, l'usage même du lieu depuis un point de vue qui regarde et non qui donne à voir. Il n'existe que peu de cartes postales offrant à tous la réalité de la vision depuis le lieu. Il ne faut jamais oublier cela, on regarde l'objet de vision et non la vision elle-même. Michèle aurait peut-être aimé trouver une carte postale permettant de montrer son point de vue. Vous me direz que cette carte postale est bien le point de vue de quelqu'un d'autre. On notera que la correspondante ne fait aucune description de son lieu que ce soit en termes d'habitat ou d'architecture. Elle ne dit rien de cet état dans cet objet de Georges Candilis. Ni en bien, ni en mal. Il s'agit simplement d'un constat, constat délégué à la photographie de cette carte postale.
L'autre :


Sur celle-ci, identique en tous points, peut-être même achetée sur le même tourniquet, la correspondante ne se situe pas, n'informe pas, n'ajoute rien à la photographie de cette carte postale du Parc Bellefontaine. Expédiée en 1977, pour un franc tout rond, la carte postale fait son travail habituel : salutations amicales, petites histoires familiales (achat d'un poulet), plaisir de se revoir.






Pourquoi ici l'usage ne déborde pas de son rôle ? N'y-avait-il pas pour Georgette une nécessité à marquer cet espace de sa présence dans ces lieux. Peut-être en est-elle étrangère ? Comment s'y est-elle reconnue ? On ne peut rien en dire. Il y a eu simplement un choix pour cette représentation d'un lieu. La verdure, le parc, l'immeuble comme perdu dedans, le soleil et son ciel bleu, et même avec la tour d'angle un peu de patrimoine ancien qui raconte comment les architectes ont travaillé sur cet espace en préservant du vide, en ajoutant de la densité. C'est la campagne...
Alors je ne sais toujours pas laquelle de ces cartes postales parle le mieux de son usage. Je sais simplement que, entre indifférence à l'architecture et désir de s'y inscrire, entre cadrage décidé et choix inconnu, la carte postale permet encore de vivre un moment avec l'architecture.
Pour continuer avec Georges Candilis, je vous propose cette fois des photographies faites par votre serviteur au Havre. Il s'agit de la Résidence de France, immense ilôt d'habitations d'un tout autre ordre que le Mirail ! Ici, l'architecte Candilis et Jacques Lamy jouent le jeu parfait de la vue sur mer, de l'immeuble de standing, comme un Playtime au bord de mer, avec un certain luxe affiché sans ostentation (le vrai luxe donc...) On reconnaît tout de même ce plaisir à inventer des espaces intérieurs, à faire grappe, à ouvrir le lieu sur la ville et offrir des circulations entre espaces privés et publics même si aujourd'hui la paranoïa sécuritaire nous impose un petit roquet qui fait son travail.
Faites-le travailler ! Justifiez son poste ! Allez-y voir !










dimanche 27 décembre 2015

Mazzocchio en Bretagne

On retrouve, une fois encore, un centre de vacances proposant des énigmes et curiosités architecturales :

















Cette carte postale en Communicolor (sic!) nous propose une vue aérienne du Village de Vacances de Ker Al Lann à Guitté en Bretagne. Sur un terrain verdoyant s'étalent trois programmes différents qui prennent chacun une forme particulière et originale.
Au premier plan, des constructions circulaires, en couronne, formant au centre un patio et qui m'évoquent les mazzocchi (mazzocchio au pluriel) de Claude Lothier.





On devine qu'il s'agit sans doute de bungalows de couchage ainsi regroupés en cercle comme pouvaient le faire les pionniers américains avec leurs chariots pour se protéger des indiens ! On notera aussi le dessin très curieux des modules ainsi reliés entre eux, dont le toit descend jusqu'au sol.
Juste derrière on devine la piscine elle aussi très originale dans son plan semi-circulaire, fragmentée en parts et pouvant laisser croire que, par un mouvement rotatif, une partie de la piscine pourrait être découvrable.













On voit aussi qu'une partie de la construction possède un toit végétalisé et semble semi-enterrée. Tout cela se fragmentant autour d'un point central situé au milieu de la piscine : un dessin fait au compas donc.
Puis, au fond de l'image, dans la verdure, bien camouflés et pour cause, on devine une autre série de constructions éparpillées-serrées.





Cette fois, on comprend bien que ces petites constructions sont en béton brut de décoffrage et possèdent chacune une cheminée (barbecue ?) et une large baie. On retrouve cela dans l'autre carte postale :



















Mais qui a dessiné et construit cet ensemble bien curieux ? Est-ce le ou les mêmes architectes qui ont réalisé l'ensemble de ce programme ? Je ne sais pas...
Pourtant, l'ensemble propose bien des particularités, des modernités certes peu spectaculaires mais présentes faisant preuve d'un désir de faire une forme nouvelle et même audacieuse, je pense même ludique. On voit aussi un désir fort de fusion avec la nature et le paysage avec les toits végétalisés.
Alors, bien caché dans ce paysage breton, il doit faire bon partir de son petit bunker de béton pour se rendre en maillot à la piscine et à la salle à manger de ce petit village-vacances perdu dans la verdure.
Une idée de ces architectes ?
Pour retrouver tout le travail de Claude Lothier sur la perspective et sur les objets qui y sont liés comme l'œil, le mazzochio de Paolo Uccello, les joies de la spatialité de papier et des images, allez ici :
http://leblogdeclaudelothier.blogspot.fr/search/label/Mazzocchio 

Depuis le ciel satellitaire :





jeudi 24 décembre 2015

La lumière entre, la lumière entre tout



















Premier plan :
Un peu en hauteur, dans l'ombre de ce qui est derrière, placer le cadre, placer l'objectivité. Ne rien perturber, ne rien refuser, laisser monter, le temps de la pose, les gris chatoyants. Des arbres maigrelets, un terrain lisse et vide dont seules les courbes des engins jardiniers disent encore leurs passages et laisser à gauche une silhouette si minuscule que son sac blanc est comme un accroc dans l'image. Il y a beaucoup d'entre : entre les tours, entre les chemins, entre les fenêtres, entre les absences. Ça fait croire au silence. Mais soudain, il faudra tout de même se poser la question : d'où vient cette lumière et qui sert-elle ? Les murs renvoient, le ciel répond. Perfection.
















 


Deuxième plan :
Être debout et en face. Il faut que ça tienne dans le cadre, il faut que le rangement tranquille soit lisible. Une, puis deux, puis trois tours. Leur équidistance est justice. L'urbanisme croit bien faire, il avait raison sans doute. Combler l'espace libéré mais avec quoi ? On n'a pas encore appris avec quoi. C'est tout neuf cette idée. Là, aussi les arbres feront croire au jardin, à la nature. Et encore cette blancheur dure qui signe l'écran des murs. La grille est décorée de rideaux, il faut faire l'intimité même à 15 mètres de haut sans vis-à-vis. L'autre ? Il est sur le palier. On lui écrit à Noël et en juillet.



















Troisième plan :
Les fils électriques zèbrent le premier plan. Laissons-les, ne tentons-rien, ça dit la modernité. Un parking où les arbrisseaux devront grandir, alignés comme à la revue. Sur la route pas encore goudronnée, restent les traces de notre demi-tour. Il a donc fallu hésiter, se tromper. De ce côté, les balcons racontent les petits aménagements. Les fenêtres sont debout. Les pilotis sont une concession heureuse et bien apprise. Après tout, ça marche.
Et cette lumière encore qui s'écrase sur l'ensemble, le grand ensemble. Elle ne fait pas semblant, elle tape dur. Elle sert le photographe, elle sert la géométrie, elle souligne les arêtes vives des formes. Et partout, à tous les étages, on s'en réjouit et on la calme à coup de mousseline. La lumière est présente, l'eau est courante, l'air est tournant.
On remerciera plus tard Messieurs Toumaniantz et Horn. Plus tard. Les enfants viennent de rentrer, il faut préparer le diner.

par ordre d'apparition :
- Arras, cité des Hauts Blancs Monts, architectes Toumaniantz et Horn. Édition Estel sans date ni nom de photographe.
- Arras, cité des Hauts Blancs Monts, architectes Toumaniantz et Horn. Édition Estel sans date, sans nom de photographe.
- Arras, cité des Hauts Blancs Monts, concession Chambre de Commerce d'Arras. Édition Combier sans nom d'architecte, ni de photographe et non datée.

mercredi 23 décembre 2015

L'autre belle église du Havre

On évoque souvent ici et à raison la très belle église St-Joseph du Havre dessinée par Auguste Perret, mais cela fait longtemps que je voulais vous parler d'une autre très belle église du Havre, cette fois c'est Saint-Michel.
La voici :



La carte postale des éditions Société Nouvelle en Belcolor d'après Ecktachrome (sic!) nous donne beaucoup d'informations. D'abord le nom de l'architecte Henri Colboc mais aussi la date de la construction de l'église : 1964.
On est frappé par le registre formel de cette église faite d'un bloc dont le toit se détache pour s'ouvrir en aile et laisser passer la lumière. La porte au centre sous un dais somptueux de béton et les dalles de béton gravillonné aux joints visibles finissent une composition austère, sévère mais d'une très grande puissance plastique. Ajoutons un campanile bien détaché qui semble enregistrer dans les courbes de son altitude les ondes des sonneries des cloches et nous aurons un superbe objet architectural un rien coincé dans le fond de sa parcelle. On devine aussi que l'architecte a parfaitement joué avec le vocabulaire du Maître Perret et que l'ensemble de la construction s'intègre parfaitement à l'histoire de l'architecture de ce Havre reconstruit.
On retrouve ici l'église Saint-Michel :



Cette édition Yvon en Draeger procédé 301 (un top !) nous montre d'un peu plus près la construction. Si le point de vue est similaire c'est que simplement il est difficile d'en trouver un autre et même, je crois d'expérience, que c'est bien le seul qui puisse rendre l'église lisible. On peut même dire que sans doute, dans ce point de vue, Henri Colboc a placé tous ses atouts d'architecte. L'arrière de la construction n'offre pas vraiment de surprise. Pour l'intérieur... je n'en sais rien ! L'église est fermée à chacune de mes visites ! On imagine pourtant que le jeu des ouvertures et la simplicité de l'élévation doivent réserver de belles surprises. Dommage que dans une ville d'attrait touristique et architectural, une telle œuvre ne soit pas plus visible pour les amateurs...
On ne peut pas toujours vouloir du Perret au Havre ! Ouvrez vos églises ! Surtout quand elles ont cette force !
Je vous mets également quelques images prises sur place il y a peu de temps. Et un ou deux petits rappels... Ça ne fait pas de mal !



 

































dimanche 20 décembre 2015

L'amour à 12H58





"Je t'ai d'abord regardée arriver du fond de cette allée piétonne et les couleurs venaient rythmer tes pas. J'avais de mon côté la main d'Alvar dans la mienne et je regardais sa mère, toi, venir vers nous deux, aussi simplement, tranquillement que si nous devions toujours faire ainsi : nous rejoindre.
Depuis que nous nous sommes rencontrés à la Grande Motte (tu t'en souviens ?)  depuis ce jour nous avons su que ce serait toujours comme ça, un désir permanent de se retrouver, de revivre l'intensité de ce moment.
Ton imper jaune était un petit soleil posé sur une paire de bottes noires que tu avais achetées à Cherbourg, j'en connaissais tous les secrets et j'aimais le matin les trouver debout, vides, à l'entrée de l'appartement, comme j'aimais ce geste si particulier que tu avais pour jeter cet imper sur un fauteuil ou le plier joliment sur le dos d'une chaise d'un restaurant. Il faisait du bruit cet imper jaune, un bruit de caoutchouc, un peu. Ça crissait. Je t'ai vue tant de fois, l'ouvrant généreusement, y installer Alvar comme si vous étiez tous deux, trottinant dans la rue, réfugiés dans une petite tente de camping ambulante. Et vous couriez tous deux, Alvar et toi, et vous vous amusiez tous deux de la pluie et vous râliez après moi que je n'arrive pas à ouvrir rapidement la porte de la Renault.
À Lyon, nous étions encore séparés. Tu avais voulu prendre du recul, réfléchir. Tu m'avais dit ça comme ça. J'avais compris. J'avais expliqué à Alvar, sans lui mentir, pourquoi parfois il faut être un peu loin pour aimer mieux. Nous avions attendu tous les deux à la maison ton retour. Alvar avait posé à côté du téléphone sa chaise, celle minuscule en rotin qui venait d'Allemagne, celle que Hans lui avait offerte pour ses deux ans. Il attendait là des heures que le téléphone sonne, que tu appelles. Tu as appelé. Nous avions pris le train pour venir te retrouver. Rien de précipité, tu n'as pas couru vers nous, tu as marché sous cette lumière colorée de ce pas décidé, affirmé et joyeux. Le rythme des talons de tes bottes était la musique dont Alvar et moi avions besoin. J'ai senti une tension dans mon bras droit. C'était Alvar qui tirait dessus, qui lâcha ma main pour faire, en courant vers toi, les quelques derniers mètres. Tu as fait ce geste que tu fais toujours avec lui de t'agenouiller, de te mettre à sa hauteur, de le serrer fort. Je n'ai pas bouger. J'ai regardée, usé à mort ma rétine pour retenir ça. C'est ma plus belle image, Sidonie.
Ma plus belle image.
Momo."
 - Tu as fait une faute à bouger que tu as écrit ER au lieu de É. Mais le ton est bien. Je ne te savais pas ainsi capable d'écrire comme ça.
 - J'ai l'air si bête frangin ?
 - Oh écoute tu sais bien... Qui te faisait tes rédacs au lycée ? Qui ?
 - Ba oui Gilles mais là c'est pas une rédac comme tu dis, c'est pour un anniversaire.
 - Oui, eh bien c'est bien. C'est bien tourné comme on dit. Et vous en êtes où tous les deux ?
 - Comment ça ? Où ?
 - Ça va mieux tous les deux ? Pas de nouveau départ ?
 - Oh non non ! C'est génial ! C'est une vieille histoire maintenant. Elle a même parlé d'un frère ou d'une sœur pour Alvar mais bon, j'suis pas chaud pour ça.
 - Ah ? Ça pourrait être bien pour vous et surtout pour Alvar. Il en pense quoi le gamin ?
 - Il est d'accord mais il veut pas changer les couches ! Tu crois ça toi ! Il a 10 ans et c'est sa seule pensée ! Il veut pas donner ses jouets non plus. Ni sa chambre...
 - Pas très chaud quoi ! Je vais lui parler. Hans aussi. Hans sait bien parler avec Alvar.
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 - Allo ? Allo ?..... Allo ?
 - Oui ? Je t'entends Jean-Michel, allo ?
 - Ah.... Allo ? Oui... Tu m'entends ?
 - Oui, c'est bon, je t'entends. Comment vas......
 - Allo ? Oui, bien , je vais bien. Je rentre pas ce soir, je .....
 - Quoi ? Ce soir tu rentres ce soir ? Allo ?
 - Pardon Madame, la ligne est très mauvaise, je n'entends pas bien ma femme.
 - Oui, Monsieur Lestrade je sais, ça fait ça des fois, tenez, mettez-vous là, sur mon poste, faites le 4 pour sortir et votre numéro.
 - Ah ! Merci. Merci. Allo ?
 - Ah ! Enfin, je t'entends bien mieux, tu m'as raccroché au nez !
 - Oui, j'ai changé de poste car l'autre ne marchait pas bien. Bon, écoute, l'essentiel c'est que je ne rentre pas ce soir, je reste jusqu'à demain, le directeur...
 - Quoi ? tu n'as pas encore su dire non ! Je te rappelle Jean-Michel que Hans et Gilles arrivent demain d'Allemagne et que ce serait bien que tu sois là pour Noël...
 - Oui, écoute ne t'énerve pas, je prendrai l'autoroute mais je dois finir le rendu de ce chantier ici.
 - Ah toujours ta conscience professionnelle ! Rien de ce que tu as construit ne s'est écroulé que je sache ? Bon... Il te faut combien de temps pour revenir de Pleaux ?
 - S'il n'y a pas de neige, euh disons... 6 heures... je serai...
 - Bien, bon, je mettrai la dinde à cuire en conséquence, tu verras que c'est encore Gilles et Hans arrivant d'Allemagne qui seront là avant toi.... Bon, fais attention à toi. Sois prudent sur la route. J'aime mieux que tu arrives tard que pas du tout.
 - Oui, Jocelyne. Je te le promets. Je t'embrasse ma Princesse. À demain.
 - Oui à demain. Je t'attends.



Par ordre d'apparition :
 - Lyon, Centre d'échanges gare de Perrache, mail piétons, Atelier d'Architecture et d'Urbanisme, René Gagès. Édition Combier, non datée, pas de photographe nommé.
 - Pleaux, centre de vacances C.C.A.S, le foyer, la nuit. Photographie et édition de Sully, pas de nom d'architecte.

Merci Claude pour cette donation.


mardi 15 décembre 2015

Au Havre, Mr Plossu dans la voiture

Je ne ferai pas ce qui pourtant pourrait sembler naturel sur ce blog, un article tentant de comparer les photographies de Bernard Plossu sur le Havre et celles produites par les éditeurs de cartes postales sur cette même ville.
Non pas que je craigne que les cartes postales que j'aime ne soient pas à la hauteur, ni non plus pour affirmer à quel point la photographie plasticienne doit se détacher de ce modèle si rustre mais simplement parce que ces deux mondes sont chers à mon cœur, à mon œil et à mon esprit.
Et que j'aime bien plus les liaisons que les désaccords surtout quand ceux-ci s'inscrivent dans une doxa devenue faible, ennuyeuse, répétée à l'envi par ceux qui ont besoin d'une faiblesse partagée pour redire sans cesse les mêmes inepties et croire qu'ils pensent à leur tour.
Non.
Je préfère vous parler de plaisirs. Bernard Plossu nous propose donc en ce moment une série de photographies sur le Havre absolument superbes. Pourquoi ? Parce que la première chose qu'elles donnent à voir c'est une intimité - (j'avais écrit timidité).
Quelque chose de simple, celui d'un regard à hauteur d'homme, sans l'effet particulier d'un cadrage audacieux mais bien plus une attention fragile, ténue, celle d'une main tendue pour éviter la chute.
C'est fragile, parfois même presque indifférent. Mais tout tient dans l'ensemble à ce jeu que le photographe installe entre nous. Il nous dit qu'il est de notre monde, que comme nous il marche, voit, cadre, choisit, enregistre et rend enfin dans des petits formats parfois à peine plus grands que ceux de la planche contact et plus petits que ceux de la carte postale. Cela, voyez-vous, oblige le corps à l'approche, à viser presque la photographie sur le mur pour se laisser enfin entrer dans l'image. Les gens sont là, en groupe noirci, en ombres furtives, les automobiles, les paraboles sur les cheminées des villas, tout fait signe d'un contact de l'œil avec la ville et ses habitants. Pas ici de formalisme vain, ni de tentative de jouer l'abstraction géométrique de la ville de Perret comme un Lucien Hervé, mais une vison ouverte, joyeuse avec parfois un goût pour une nostalgie étrange. Des side-cars, des Renault 4, des capots d'automobiles un peu anciennes mais vivant là s'accrochent aux photographies comme pour leurrer et amuser le regardeur de son Havre si marqué de son époque. Mais soudain me saute au yeux une particularité. Souvent dans les gris du ciel, je remarque des signes, des tonalités déplacées. Il s'agit du reflet d'objets pris dans le pare-brise du véhicule depuis lequel photographie souvent Bernard Plossu. Au-dessus de containers marqués Italia apparaissent bien ces types de traces douces. Et j'aime ça ! Car cette place derrière la glace de l'automobile dit tout de cette position au monde du photographe. Il est avec nous. Il ne tente pas une hauteur conceptuelle et programmatique, il tient seulement à maintenir dans le temps de pose et dans le cadre le surgissement soudain d'une évidence d'images. On s'amuse autant de la brume sur un café que des porte-livres abandonnés dans une vitrine de la bibliothèque. C'est bien là une poésie.
Et comme au Musée Malraux on ne fait pas les choses à moitié, ce superbe accrochage de Bernard Plossu est introduit par une série de photographies du Havre réalisées par le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme dont on pourra mieux comprendre l'importance en lisant l'ouvrage de Didier Mouchel sur cet objet photographique. Mais quel plaisir ces images d'un Havre renaissant, sensible et même parfois drôle qui vise à dire le dynamisme de la période et l'effort de la France, tout cela avec une photographie certes gouvernementale mais qui reste humaniste et joyeuse. On profitera aussi du très bel accrochage réalisé par Véronique Souben intitulé De la ruine à l'architecture utopique qui nous propose une selection d'œuvres d'art très variées allant d'Hubert Robert aux utopies architecturées du XXème siècle. ces trois expositions forment une cohérence de propos, des écarts de points de vue, bref une riche promenade qu'il ne faut louper sous aucun prétexte. Lorsque vous vous retrouvez dehors, vous sentez une envie impérieuse à votre tour de photographier le Havre et d'apprendre à le regarder de nouveau.
Je vous propose de regarder des cartes postales éditées à l'occasion de cette exposition, qui reproduisent des photographies de Bernard Plossu. Elles sont éditées par La Galerne. On regrettera leur prix vraiment exorbitant que même un bord blanc pour faire carte postale d'artiste ne justifie pas... S'il vous plaît, la carte postale est populaire...








Et voici deux "vraies" cartes postale du Havre :




Celle-ci écrite le 6 juillet 1958, nous montre une vue si parfaite avec son premier plan de tulipes plantées dans le jardin de l'Hôtel de ville. Eh quoi ? Il faudrait faire semblant de ne pas les avoir vues ces tulipes ? Bien droites, fragiles, elles sont à l'image de la renaissance de la ville, fières, identiques et très présentes. Il s'agit d'une édition La Cigogne pour André Leconte. Pas de nom de photographe.



Cette autre, vue de haut, nous montre le square et peu finalement, l'architecture reléguée au fond de l'image. Ici on chante la verdure, le parc, une France reconnue, celle de la promenade de la nourrice, de la petite vieille qui donne à manger aux pigeons et des amoureux en rendez-vous...
Je suis certain que Monsieur Plossu aurait aimé faire ces images. On notera qu'aucun des correspondants ne dit rien en bien ou en mal de l'architecture de Monsieur Perret !

Pour toutes les informations pratiques sur les expositions, vous pouvez aller là :
http://www.muma-lehavre.fr/fr/expositions